« La question ne sera pas posée » et pour Sarah Halimi, le procès n’aura pas lieu

Manifestation pour Sarah Halimi, le 25 avril 2021. Crédit : Edith Ochs
Manifestation pour Sarah Halimi, le 25 avril 2021. Crédit : Edith Ochs

Au procès d’Émile Zola, en pleine affaire Dreyfus, le président du tribunal, qui refusait obstinément toute mention de l’ « Affaire », répéta des dizaines de fois : « La question ne sera pas posée. » On a oublié son nom, mais pas la formule.

Et de même, pour Sarah Halimi, aucune question ne sera posée puisqu’il n’y aura pas de procès.

Du moins pas en France, son pays et celui de l’assassin.

Bientôt vingt ans que les assassinats antisémites se succèdent en France. Terrible litanie, puisque cette triste liste a commencé en 2003 avec le nom oublié, effacé, de Sébastien Sellam, 23 ans, assassiné par son voisin et ami d’enfance, Adel Amastaibou. Le crime a eu lieu dans le parking de leur immeuble, rue Louis Blanc, à Paris. « J’ai tué un Juif, dit-il à la mère de sa victime après le meurtre. J’irai au paradis. » Il fut testé positif au cannabis. A l’époque, la justice a conclu à l’irresponsabilité pénale de l’assassin.

Douze morts, et combien de procès ? Deux.

L’assassinat d’Ilan Halimi avec actes de torture et de barbarie remonte à 2006. Les complices de Youssouf Fofana, ceux qui ont été condamnés, ont fini de purger leur peine et sont aujourd’hui dans la nature.

Au cours de l’automne dernier s’est tenu le procès d’Amédy Coulibaly qui avait assassiné, en 2015, quatre personnes à l’Hypercacher et, la veille, une policière devant l’école juive de Montrouge. A vrai dire, ce procès, on le doit, en partie, à Charlie Hebdo. Les deux massacres, celui de la rédaction de l’hebdomadaire satirique et du supermarché de la porte de Vincennes, sont à présent indissociables. « Nous nous sommes toujours positionnés pour que les deux attentats soient liés, raison des commémorations communes, » précise Marika Bret, l’amie de Charb et DRH de Charlie Hebdo.

Merci Charlie.

Coup de théâtre dans l’Affaire

Les avocats de la famille de la victime n’ont jamais été reçus par la juge d’instruction, Mme Anne Ihuellou. « Je ne sais même pas à quoi elle ressemble, » disait hier Me Goldnadel, l’avocat de Mme Lekover, la sœur de Sarah Halimi. Durant l’instruction, la magistrate a semblé croire de son devoir de faire barrage pour « protéger » l’assassin, surnommé « bébé » par ses proches et qui publiait sur Facebook sous le pseudo de… Fofana.

Les avocats de la famille soulignent l’absence d’une véritable enquête. La juge a refusé notamment la reconstitution du crime, qu’elle a jugée « inutile » et semble-t-il, traumatisante pour Traoré. Seule celle-ci aurait permis de faire la lumière sur de nombreuses zones d’ombre, et notamment ce qui a retenu d’agir les policiers présents sur place. On aurait pu aussi interroger l’imam de la mosquée Omar, où Traoré s’est rendu à deux reprises le jour du crime. Et interroger les témoins, y compris ceux qui sont allés au commissariat le lendemain même du crime.

« Non au déni de justice, » a déclaré Me Goldnadel. La sœur de Sarah Halimi, qui vit en Israël, a demandé à ses avocats, Me Francis Szpiner et Me Gilles-William Goldnadel de « saisir la justice israélienne d’une plainte à l’encontre de Kobili Traoré ». La loi pénale de ce pays dispose que la loi s’applique en cas d’atteinte à la vie d’un juif commise à l’étranger (articles 13 et 14 ) « Je vous assure que j’aurais mille fois préféré que cela se plaide devant la justice française, » se désole l’avocat. Mais pas question de baisser les bras : « La famille de la victime est privée d’un procès et d’une instruction en bonne et due forme, » s’insurge-t-il.

De leur côté, les avocats du frère de Sarah Halimi ont annoncé leur intention de saisir la Cour européenne des droits de l’Homme.

« Il faut changer la loi »

Pourtant, comme l’affirme Me Dupond-Moretti, la cour de cassation, ce 14 avril, ne pouvait que confirmer la décision de la cour d’appel puisque, « en France, on ne juge pas les fous ». La cour de cassation n’était-elle qu’une étape obligée, une parade, voire une parodie en somme ?

Manifestation pour Sarah Halimi, le 25 avril 2021. Crédit : Edith Ochs

À la suite de la décision de la cour de cassation qui a mis fin à tout espoir d’un procès devant les tribunaux français, le président de la République Emmanuel Macron a déclaré au Figaro, le 18 avril 2021 : « Décider de prendre des stupéfiants et devenir alors“comme fou” ne devrait pas à mes yeux supprimer votre responsabilité pénale ». Il annonce alors : « Je souhaite que le garde des Sceaux présente au plus vite un changement de la loi ». Et son ministre d’abonder dans ce sens : « Le président de la République s’est longuement expliqué et je suis totalement en phase avec lui. »

Le ministre se déclare donc, comme le président Macron, favorable à un changement de la loi. Dans l’urgence. Il va s’y atteler et  son projet sera déposé fin mai, promis.

Et comme en droit français, la loi ne peut être rétroactive, on ne reviendra pas sur la chose jugée.

Sarah Halimi, affaire classée.

Le garde des Sceaux va-t-il pour cela s’appuyer sur le rapport de la commission d’enquête parlementaire demandé par Nicole Belloubet et remis en février mais qui vient seulement d’être rendu public pour ne pas « polluer » les débats concernant l’assassinat de Sarah Halimi, explique une journaliste ? « Remettre en cause l’irresponsabilité pénale d’une personne atteinte « d’un trouble psychique ou neuropsychique ayant aboli son discernement ou le contrôle de ses actes » au moment du crime, aboutirait selon le rapport à « remettre en cause notre édifice pénal », paraît-il.

Changer la loi sur l’irresponsabilité pénale qui a permis à l’assassin de Sarah Halimi d’échapper à toute sanction, qui s’en plaindrait ? Mais quand le garde des Sceaux déclare que « la cour de cassation a respecté le droit, » et souligne que, depuis le Moyen-Age, on ne juge pas « les fous », on se demande de quels « fous » on parle… s’agit-il vraiment de ceux du docteur Charcot que  Freud venait observer à la Salpêtrière ? Avoir une « bouffée délirante », donc une perte de contrôle temporaire et provisoire, à la suite de la consommation de drogue, fait-il de vous un « fou » au sens où ce mot était employé au Moyen-Age ou au XIXe siècle ?

Mais le ministre Dupond-Moretti avait peut-être — sans doute ? — anticipé la décision de la cour de cassation puisqu’elle semble découler si clairement de la loi (alors que le jury a délibéré de longues heures, semble-t-il).

Cannabis ou chandelier, qui est le coupable ?

Après sept avis d’experts, on a carrément écarté la première expertise du Dr. Daniel Zagury, une autorité en la matière, car elle aurait semé le doute dans l’esprit du jury. Une autre expertise, confiée à un collège de trois experts-psychiatres, dirigé par le Dr. Paul Bensussan, a eu lieu 14 mois après les faits. Cependant, il semblerait, d’après le frère de la victime à la tribune de la manifestation du Trocadéro, que cet expert serait revenu sur son diagnostic de schizophrénie. Trop tard.

Manifestation pour Sarah Halimi, le 25 avril 2021. Crédit : Edith Ochs

« Nous avons conclu à une bouffée délirante aiguë, ici marquée par l’apparition soudaine d’un délire de persécution et de possession de nature satanique, » explique le Dr Paul Bensussan, expert-psychiatre, récemment dépassé par la tournure des événements. Et quand il a pénétré chez Madame Halimi, à la vue du chandelier à sept branches, il est parti en vrille.

Les experts-psychiatres ont eu de la chance, puisque la bouffée délirante aiguë n’a pas altéré le souvenir de l’assassin, même un an plus tard, malgré le traumatisme et les soins. Traoré se souvient de la scène, et il se souvient même que c’est le chandelier à sept branches qui a, en somme, tout déclenché.

Ce sera donc la faute du chandelier comme c’est la faute du cannabis.

En fin de compte, on se demande encore pourquoi la juge Anne Ihuellou a hésité pendant un an à accorder la qualification d’antisémitisme à ce crime. Le chandelier à sept branches ne serait-il qu’un souvenir après-coup, voire un souvenir reconstruit ?

Et la question incontournable : le procès aurait-il eu lieu si Sarah Halimi n’avait pas été assassinée parce que juive ? La famille aurait-elle eu droit à un procès en bonne et due forme, avec enquête, interrogatoire des témoins, confrontations, reconstitution si Pierre ou Paul avait assassiné Marie ? Un féminicide « banal » avec violences brutales à base de cannabis ou d’alcool qui appellerait à la mobilisation des féministes ?

En février 2018, un homme comparaissant devant la cour d’assise des Hauts-de-Seine a été déclaré coupable du meurtre de sa compagne qu’il a poignardée sous l’effet de produits stupéfiants bien qu’il ait invoqué son irresponsabilité pénale conformément à l’article 122-1 du Code pénal.

Mais bien entendu, ces questions « ne seront pas posées ».

Evidemment, on peut se demander aussi pourquoi, si « en France on ne juge pas les fous », la loi n’a pas été changée hier ou avant-hier, avant la décision finale de la cour de cassation…  et pourquoi le rapport Belloubet n’a pas été remis « dans l’urgence ». Autant dire que depuis la décision de  la cour d’appel de Paris en décembre 2019, les choses étaient jouées. A quoi rime cette prétendue urgence ?

Tout donne le sentiment que le pouvoir n’a qu’une idée en tête : tirer avantage de l’ « affaire » pour modifier la loi, légiférer sur le cannabis, après coup. Aux dépens de notre colère.

Et Sarah Halimi dans tout ça ?

Et les crimes contre les Juifs ?

Et la lutte contre l’antisémitisme ?

Coup de torchon.

Au Trocadéro, le 25 avril

A la manifestation, Christophe Castaner, président du groupe LREM à l’Assemblée nationale a renchéri à son tour sur la demande du président appuyée par le ministre Dupond-Moretti : « Il n’est pas possible que quelqu’un qui provoque sa propre folie par l’usage de stupéfiants puisse derrière évoquer son irresponsabilité et ne pas être jugé, affirme-t-il. C’est un trou dans le droit et nous devons changer la loi. »

Bernard-Henri Lévy demande que cette loi s’appelle Loi Sarah Halimi. Anne Hidalgo prend aussi la parole avec un succès mitigé et promet une rue Sarah Halimi. On se souvient que la rue Vaucouleurs, où habitait Sarah, avait accueilli froidement la première manifestation au lendemain de la tuerie. L’ambiance était glaciale.

Tuer Satan pour gagner le paradis

4h du matin, rue de Vaucouleurs, à Belleville : le  4 avril 2017, Kabili Traoré, 27 ans, Français d’origine malienne, délinquant multirécidiviste sans emploi, force la porte des voisins de Sarah (eux-mêmes d’origine malienne) et enjambe le balcon pour pénétrer chez elle. Le lynchage va durer quarante minutes, il hurle sans discontinuer des  sourates du Coran et « Allah Akbar » pendant que les policiers, appelés par les voisins, restent derrière sa porte et au pied de l’immeuble. Finalement, il la traîne sur le balcon en la traitant de « Sheitan », Diable, il la jette par-dessus le balcon et il crie : « J’ai tué le Sheitan ».

A quoi bon s’interroger sur les sourates du Coran proférées rituellement par des fidèles ou des fous de haine pour tuer chrétiens et juifs ? Boualem Sansal en appelle à « notre volonté absolue de ne plus jamais nous laisser cantonner dans le rôle de la victime. »  Et il ajoute : « L’affaire Sarah Halimi nous met aujourd’hui devant l’obligation morale de refuser ce statut que les islamistes et leurs avocats nous imposent […] Affirmons en cette occasion solennelle que l’islamisme ne passera pas en France, ni aujourd’hui, ni demain, ni jamais, quels que soient les habits derrière lesquels il se cache parfois pour nous tromper. »

La manifestation du 25 avril a rassemblé officiellement 26 000 personnes sur l’ensemble de la France, et elle a eu l’avantage de sortir la presse d’un confortable silence.

Le procès Sarah Halimi n’aura pas lieu, mais l’Affaire Sarah Halimi commence.

à propos de l'auteur
Edith est journaliste et se consacre plus particulièrement, depuis quelques années, aux questions touchant à l'antisémitisme. Blogueuse au Huffington Post et collaboratrice à Causeur, Edith est également auteur, ayant écrit notamment (avec Bernard Nantet) "Les Falasha, la tribu retrouvée" ( Payot, et en Poche) et "Les Fils de la sagesse - les Ismaéliens et l'Aga Khan" (Lattès, épuisé), traductrice (près de 200 romans traduits de l'anglais) et a contribué, entre autres, au Dictionnaire des Femmes et au Dictionnaire des intellectuels juifs depuis 1945.
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