La quarantaine : entre oublis et prophéties

Les Louanges, photo de Dayroro Boulus, Jérusalem.
Les Louanges, photo de Dayroro Boulus, Jérusalem.

Quarante ans ont passé. Une quarantaine qui rampe de manière pandémique ou encore, de manière bien plus discrète en raison des conditions sanitaires internationales, un Jeûne ou Carême de même durée. Pourtant, les choses sortent, un peu dans le désordre, mais chacune en son temps.

Un jour d’octobre 1977, le père Jean-Marie Lustiger, alors curé de la paroisse Sainte Jeanne de Chantal, située à la périphérie de Paris, est apparu dans l’abside de l’église vers 18 heures 45 comme il le faisait à son habitude.

Il resta à genoux quelques instants à côté de mon siège alors que je lisais les Psaumes en hébreu. Puis il alla se préparer à célébrer l’Eucharistie.

Ce soir-là, il me dit de l’attendre dans la cour du centre paroissial. Après la célébration, il me demanda si j’étais d’accord pour l’aider à monter un groupe de prière strictement confidentiel et qui serait constitué majoritairement de Juifs devenus chrétiens, catholiques latins.

Pour lui, cette définition n’avait pas besoin d’être précisée dans la conversation. Les choses étaient évidentes. Le père Lustiger n’avait aucun contact avec l’Orient. Il était parisien, français.

A cette époque, il commença à écrire les chants tirés de la Bible et de l’Evangile à la suite des textes rédigés par le père Lucien Deiss à partir de l’important livre « Eucharistie » écrit par le père Louis Bouyer (prêtre de l’Oratoire) qui scrutait les sources juives et chrétiennes orientales des offices religieux fondamentaux du christianisme.

Ce prêtre était un habitué de la bibliothèque de l’Institut de théologie orthodoxe Saint-Serge (Paris). Ancien pasteur protestant, devenu catholique, il avait été le condisciple d’Elisabeth Behr-Sigel qui avait choisi la voie de l’Exarchat russe en Europe occidentale fondé par le Métropolite Euloge.

Le père Lustiger et moi avions ainsi souvent échangé sur le sens hébraïque de la liturgie dès 1973. Je lui avais donné mon siddour de poche franco-hébraïque – celui qui était en usage chez les Eclaireurs Israélites de France – car il voulait écrire des cantates en essayant de suivre au plus près le sens de certaines prières hébraïques. A partir de 1978, nous nous rencontrions chaque fois qu’il rédigeait un chant nouveau. Dans la phase initiale, nous réfléchissions ensemble sur les équivalents les plus adéquats des mots hébraïques. Il choissait toujours le terme ou l’expression la plus simple et, musicalement, la plus élégante en français.

C’est ainsi qu’il créa entre autres, sur une musique écrite par l’organiste Henri Paget, un chant « Ecoute, Israël » calqué sur le texte hébreu et un « Sanctus » qu’il fit présenter, dans sa paroisse, par le père Louis Bouyer le jour de l’annonce de sa nomination comme évêque à Orléans.

Bref, le père Lustiger me parla de son désir de réunir des personnes nées juives, parfois des couples mixtes qui ne trouvaient pas, dans l’Eglise catholique de Paris, de lieu où ils pourraient librement exprimer leurs parcours, leurs identités.

Il s’agissait, le plus souvent de personnes baptisées pendant la deuxième guerre mondiale, dont les familles avaient été très cruellement marquées par l’Holocauste (comme on disait alors en France).

Beaucoup avaient perdu père et mère, oncle, tantes ou cousins. Certaines familles étaient arrivées en France tardivement, juste avant 1939. D’autres avaient été confiés à des familles d’accueil qui les avaient cachés (seul(e)s ou avec leurs parents).

Des destinées difficiles à assumer, par définition, en raison de l’histoire propre à chaque itinéraire. Les choses étaient encore compliquées par le fait que beaucoup avaient été convertis au catholicisme avant la réforme du Concile Vatican II. Certains avaient été contraints d’abjurer le judaïsme dont ils ne connaissaient pratiquement rien.

Ceci reste un élément important à prendre en considération. Il a existé, un peu partout à travers l’Europe post-nazie, des « enfants volés, on peut même dire spirituellement et humainement violés ou dénaturés » qui ont traversé leur existence sans le soutien d’une reconnaissance positive de leur identité hébraïque dans l’Eglise et qui n’ont pu ou n’ont pas osé faire le choix clair d’un retour à un judaïsme exsangue, surtout parmi les Achkénazes de l’Europe entière. Ceci reste très sensible en Israël aujourd’hui, surtout pour les personnes venant des Pays de l’Est européen et de l’ex-Union Soviétique.

Je répondis au père Lustiger que j’étais d’accord pour participer à un tel groupe qui comportait aussi des personnes non-juives. Il me demanda alors de proposer et d’animer la prière. Il insista beaucoup sur cet aspect qu’il souhaitait imprimer à un groupe plutôt informel.

Il avait raison. Les itinéraires personnels qui se croisaient étaient comme scellés par des douleurs profondes, des blessures à vif, des irrationalités difficilement maîtrisables. Chacun se comparait d’emblée aux autres membres du groupe, et d’une tragédie [à] l’autre, on versait aisément dans les larmes sinon l’hystérie.

Ce fut fréquemment le cas. Il fallut alors le contrôle ferme et apaisant des uns et des autres, né de l’expérience de la souffrance cachée, pour que le groupe n’implose pas.

Certains sont venus, d’autres sont partis, parfois ils ou elles revenaient selon un principe de fluidité acquise par le manque de point d’ancrage véritable, du moins sur une identité dont ils entrevoyaient difficilement la reconnaissance.

Les réunions étaient mensuelles, dans un appartement privé. J’ai proposé, chaque mois, des textes de prières dont je faisais un montage à partir de l’héritage chrétien oriental auquel j’adjoignais des séquences tirées des traditions juives.

Tous les textes étaient rédigés en français avec des passages en hébreu. Dès le début, j’ai introduit le Qaddish des Orphelins en araméen (selon le texte traditionnel des Achkénazes) et le Notre-Père que nous disions tous en français après que je l’ai cantillé en hébreu.

Au fil des mois, la transcription a permis à beaucoup de lire la prière de Jésus en hébreu phonétique. Cela prit plus de temps pour le Qaddish, d’autant que j’essayais aussi d’introduire les autres versions en usage de ce texte (Tziduk HaDin [enterrement] ou celui récité après l’étude et les versions sépharades ou orientales).

Il existe ainsi un corpus important de textes qui ont servi de support à ce qui fut uniquement un temps mensuel de prière commune entre des personnes sans liens établis. Il n’y avait aucun projet particulier sinon celui d’une prière paisible, lue en prenant le temps.

Je tenais aussi compte des temps liturgiques du christianisme comme du judaïsme, introduisant ainsi des textes scripturaires spécifiques lors de certaines fêtes, certains événements communs au judaïsme comme au christianisme.

La prière fut accueillie très positivement. J’en fus heureusement surpris. Ils étaient le plus souvent triés de la tradition byzantine, syriaque, éthiopienne, copte, mais surtout de textes que les membres du groupe n’avaient pas connu dans leur expérience ecclésiale.

J’avais choisi cet enracinement car l’Orient chrétien m’était très familier depuis l’enfance. J’y avais immédiatement perçu une communauté d’expression, de style, de chants, de cantillation, de rythme des phrases (souvent longues). Cela s’est révélé de prime abord positif pour découvrir le mode sémitique venu initialement de Sion et de Jérusalem.

C’était d’autant plus significatif pour les membres du groupe que la plupart n’avaient pas eu d’accès à une quelconque expression personnelle de la prière juive et chrétienne dans ses sources mais aussi le processus d’interférence qui a présidé à l’élaboration des intercessions chrétiennes. Ce fut parfois involontaire de la part des Eglises qui ont simplement décalqué les textes psalmiques et vétéro-testamentaires.

Pour certains, ce fut l’occasion, pour la première fois de leur vie et de manière inattendue en l’Eglise, de pouvoir s’approcher de leur identité juive. Je servais de chantre et comme ma formation avait été essentiellement achkénaze, il m’arrivait de chanter ou de cantiller un texte de la tradition juive.

Au début, je ne prenais pas garde de prononcer à la manière israélienne actuelle mais restais sur l’usage yiddishisant. Ce fut une étape révélatrice dans le contexte où nous étions.

Un dimanche après-midi, comme j’arrivais au deuxième paragraphe du Qaddish cantillé selon la prononciation achkénaze du yiddish, le père Lustiger interrompit la prière, tapa du pied brutalement en disant : « Ca suffit ! » Il s’excusa sur-le-champ de son mouvement d’humeur.

Il exprimait quelque chose de profond, viscéral. Pour le prêtre français et parisien comme pour la majorité des membres du groupe, l’hébreu a les intonations de la langue courante telle qu’elle est pratiquée dans l’Etat d’Israël. Cette forme de prononciation renvoyait aussi à une sorte de malaise culturel : un parler dit « jargon yiddish » de personnes venus de régions orientales de l’Europe que beaucoup méprisaient.

Certains avaient été en contact avec une prononciation égyptienne ou judéo-arabe. Même si l’hébreu restait une langue « étrangère » que souvent ils ne pouvaient ni lire, écrire ou parler, Israël et la renaissance de l’hébreu moderne interpellaient par ses sons actuels, ayant franchi la mort et la honte des camps.

Ce fut un moment-pivot. Le groupe commençait à se former. Nous avions fait connaissance. Comme le fit remarquer un ancien secrétaire du cardinal Lustiger, certains Juifs et Juifs convertis s’approchaient volontiers du cardinal car ils sentaient qu’ils pourraient lui exprimer des choses qu’ils avaient enfouies dans des mémoires qui continuaient de saigner.

Ils portaient souvent le fardeau enkylosé de la souffrance non-dite, mûrée dans le silence prudent face à des sociétés peu bienveillantes ou dont ils conservaient un souvenir meurtri.Certains avaient été cachés et sauvé dans des familles provinciales et avaient épousé le garçon ou la fille chrétienne du lieu.

A l’époque du groupe de prière – tant qu’il fut informel – le père Lustiger ne parlait jamais de ses origines. Elles nous étaient plus ou moins connues. Il n’y avait rien à dire. Il pouvait ainsi librement partager, au sein de ce groupe « underground » quelques-unes de ses pensées.

Il pouvait ébaucher et formuler, partager des réflexions sur ce que l’identité juive pouvait signifier au sein de l’Eglise. Ce fut l’ébauche de la retraite qu’il prêcha en 1979 aux Soeurs du Bec Hellouin et dont l’enregistrement transcrit, est devenu le livre « La Promesse ». On peut dire que son souci « judaïque » prit forme et s’exprima à partir de la constitution de ce groupe, dès 1977.

En 1979, il arriva à la fin de son « mandat pastoral » comme curé de la paroisse Sainte-Jeanne de Chantal. Il rassembla un peu de tous les échanges qui avaient été librement et « clandestinement » partagés dans le groupe de prière et les formula, lors de la retraite aux Soeurs du Bec Hellouin,  comme un possible itinéraire qu’il entrevoyait au service de l’Eglise.

Le père Lustiger arriva un dimanche en costume strict, légèrement « mondain », ce qui lui était inhabituel. Quelques semaines passèrent et il fut nommé évêque à Orléans. Il ne quitta pas le groupe et continua d’y venir pendant l’année de son épiscopat en province.

Les mois passant, j’avais demandé que l’on trouve un lieu d’église afin que notre prière ne reste pas confinée dans un appartement privé. L’accueil était chaleureux, mais le cadre ne permettait pas d’exprimer le sens de la « communion » ecclésiale.

Ceci permit de célébrer parfois l’Eucharistie. Le lieu fut trouvé et le groupe trouva une forme plus communautaire sinon ecclésiale. C’est inportant spirituellement et de manière ecclésiale.

Le départ du nouvel évêque avait un peu attristé certains. Ils pensaient que le groupe risquait de ne pas survivre à son départ pour la Beauce (Orléans). La surprise fut donc totale quand il réapparut à Paris en 1981. Discrètement en cette année de pandémie, l’Eglise catholique a marqué – en particulier par des articles rédigées par des proches du cardinal – le quarantième anniversaire de son installation à Paris. Ce fut le 2 février 1981. Je peux le dire aujourd’hui – et il est temps que je publie sur bien des points – il me prévînt de son arrivée dans la capitale dès le 19 janvier alors qu’il célébrait mon mariage dans ce rite particulier, au sein du groupe et dans l’église proche de son futur archevêché. Quarante ans ont passé. Aujourd’hui une quarantaine liée à d’autres turbulences.

Il continua de fréquenter le groupe qui a conservé son caractère informel. Certains de ses membres l’ont suivi dans les Formations diocésaines qu’il avait déjà lancées en germe à la paroisse sainte Jeanne-de-Chantal. D’autres ne venaient que si l’évêque, plus encore lorsqu’il devînt cardinal, paraissait au cours des réunions. Au bout de quarante ans, les « membres fondateurs » ont pris de l’âge. Certains qui ne pouvaient déchiffrer une lettre hébraïque en sont arrivés à enseigner la langue, devenir experts en judéo-christianisme – if any ! D’autres disent la messe en hébreu, non loin des berges parisiennes, avec un accent de parigot argotique. Le premier commandement biblique est celui de croître et de multiplier et aussi de bénir.

J’ai continué à animer la prière pendant des années. Au fond, cela permettait de donner un rythme d’acculturation progressive. Nous avions parfois la visite de membres que nous connaissions en Israël mais aussi dans divers pays.

Le caractère « clandestin » était assez théorique. Comme me dit un jour le père Kurt Hruby « ‘s iz k’mat beseyser/ס’איז כמעט בסתר » (« C’est presque secret »). Mais la confrontation brutale du père Lustiger avec son passé, ses origines sur lesquelles il avait gardé un silence nécessaire avait renforcé le côté « souterrain » du groupe.

Le milieu « judéo-chrétien » est naturellement instable et prompt à formuler des critiques. Lorsque j’ai évoqué la possibilité d’inviter un responsable de l’Eglise de France connu, le père Lustiger me répondit qu’il considérerait sans doute un groupe de ce type comme une « sous-culture ». Le père Bernard Dupuy le regretta comme il me le dit à Jérusalem. Mais il était difficile d’intégrer un spécialiste et un représantant officiel de l’Eglise.

L’appréciation demeure, non seulement à Paris mais dans les grandes villes à travers le monde où des groupes apparentées ont tenté de se former. Aujourd’hui, il existe, dans de nombreuses villes européennes, des rassemblements où quelques prêtres se relayent et célèbrent l’Eucharistie latine en hébreu, souvent avec un accent local, gaulois ou anglo. A Jérusalem et en Israël des groupes similaires – de toute confessions et langues – pullulent, mêlant expressions archéologiques ou futuristes.

Il reste que l’enracinement dans la source traditionnelle s’estompe. Il fait défaut en raison du choix exclusif de la nouveauté sociale et culturelle israélienne.  Celle-ci reste assez exogène à l’expérience historique et vitale de ceux qui, avec chaleur souvent, s’approchent de l’hébreu tout en laissant de côté l’araméen et l’arabe.

Il y existe aussi une altérité sinon une opposition quasi identique à celle des premiers temps de l’Eglise : une différence insidieuse entre Juifs de naissance pouvant validement se réclamer de leur appartenance au judaïsme (ceci est théorique car ils l’ont quitté par le baptême même si cela est difficile à comprendre et faire accepter) et les « Gentils », les « non-Juifs » dont l’attirance pour le judaïsme peut devenir une obsession captatrice et redoutable. Aucun décret apparenté à Nostra Ætate ne peut effacer cette tendance innée au pagano-christianisme.

Cela a parfois provoqué des tensions irréductibles et, le plus souvent, ce sont les non-Juifs (autant ne pas utiliser le mot hébreu « goy » qui est très vulgaire) qui finissent par s’emparer des groupes judéo-chrétiens.

Dans le groupe, les offices et Eucharisties étaient donc latins mais incluaient des formes qu’autorise la créativité initialisée lors du Concile Vatican II. J’ai introduit des formules hébraïques en tenant compte des sources de la liturgie juive traditionnelle, des textes qui exprimaient la fécondité de l’Orient chrétien.

Le père Georges Wierusz Kowalski, alors professeur à l’Institut Catholique et frère du père Thomas Kowalski qui permit au père Lustiger de lancer en périphérie les Formations diocésaines, me confirma dans l’idée que les Juifs dans l’Eglise n’avaient pas, pour le moment, de place sui generis. C’est paradoxal car les Juifs sont, par définition les natives de l’Eglise.

Il considérait avec raison que leurs destinées personnelles restaient extrêmement singulières, trop individuelles. Elles étaient issues de tragédies trop lourdes pour qu’ils puissent se constituer en groupes structurés au sein d’une Eglise latine qui gommait alors les différences et qui a traversé les siècles sans présences hébraïques constituées et reconnues.

On est impossible, improbable d’improviser une quelconque renaissance fictive de l’Eglise de la Circoncision sans s’appuyer sur un continuum historique et spirituel dont la disparition rapide dans l’histoire des Eglises imprime quelque chose d’indéfinissable et, sans doute, eschatologique à la vie de l’Eglise Une, du judaïsme et du monothéisme.

Le père Georges Kowalski soulignait aussi un autre aspect : celui de la difficulté à préciser un objectif commun en tant que chrétiens d’origines juives. Les disputes ne sont jamais très loin quand il s’agit de se constituer en un corps organisé et les liens doivent rester très distendus.

On dira cette année que c’est une question distancielle et présentielle à la fois.

C’est d’autant plus évident que le judaïsme officiel, dans ses formes les plus diverses, ne s’intéresse pas à des biographies qu’il jugent exterieures à son identité. En Israël, les choses changent : l’indépendance du pays, la vitalité culturelle bouillonnante et branchée sur les dimensions de toutes les strates historiques et actuelles de la vie humaine, l’absence légale, en Israël, d’un prosélytisme exogène – chrétien ou autre – conduisent les israéliens à interroger l’héritage christique qui est présent partout dans les pierres. Il est bien moins abordable dans les nombreuses juridictions confessionnelles d’un christianisme moyen-oriental volontiers anti-judaïque dans sa pensée naturelle – pour le moment. Il faudra beaucoup de temps pour que les choses évoluent et il ne faut pas rêver les points de prétendus rapprochements. On s’apprivoise et c’est indispensable.

C’est endémique au judaïsme sans que cela nuise trop fondamentalement à l’identité viscérale. Dans le christianisme, l’identité juive – réelle ou utopique sinon espérée – se heurte frontalement au mur de la séparation quasi indestructible à la hauteur de la volonté humaine.

Le père Georges Kowalski soutenait mon choix de ramener au sémitisme par le biais des traditions des Eglises orientales car – bien que souvent hostiles au judaïsme – elles partagent une même sève expressive, vivante et incarnée. Ce choix s’impose, d’une manière ou d’une autre, à condition que l’on ne soit pas dupe de l’altérité, de la fracture irréductible qui sépara l’Orient hellénistique implanté dans l’Empire d’Orient et d’Occident et la profonde, puissante fécondité de foi exprimée par les Eglises d’expression araméenne-syriaque au Moyen-Orient et au-delà du plateau Persique.

A ma façon, j’élaborais une forme liturgique que Mgr Eugène Tisserant, ancien Préfet réputé de la Congrégation pour les Eglises Orientales, avait suggéré pour les communautés hébréophones d’Israël reconnues voici soixante ans par le Pape Pie XII. Il prescrivait l’obligation de suivre le rite assyro-chaldéen si proche des formes judaïques.

Cela ne dura pas en Israël car la plupart des prêtres et des fidèles venaient d’un Occident très latin. Il n’acceptaient pas un rite perçu comme anti-judaïque dont l’expression tranchait avec leur culture et spiritualité essentiellement européenne.

Les années passant, certains ont craint de s’enfermer dans une sorte de « ghetto », d’autant plus qu’ils faisaient leur chemin dans les arcanes de ré-évangélisation lancées par le cardinal Lustiger.

Au bout de quelques années, j’ai proposé que certains préparent, à tour de rôle, des styles de prières moins ancrées dans les traditions auxquelles je m’étais référé. Peu à peu, des chants, des psaumes dits selon les créations des communautés hébréophones catholiques d’Israël ou des mélodies israéliennes modernes. Cela a eu le mérite de diversifier les choses.

Cela me conduisit à m’effacer pour rester dans l’héritage des traditions juives et orientales et ne pas exercer une action liturgique peut-être trop artificielle ou « à la marge » pour ce groupe. Le domaine de la prière ne se limite pas à des intentions tirées de telle ou telle tradition. Il reste à exprimer une communion forte avec l’Eglise dans sa totalité. Les choses étaient bien plus « embryonnaires ».

La prière touche à l’âme et à l’identité viscérale. Je me suis retiré lorsque l’éternelle discussion quant à savoir qui, du Juif ou du Gentil, doit assurer la vie spirituelle de tels groupes, devînt stérile.

En 1989, j’ai publié, avec l’accord du cardinal, un euchologe qui rassemblait les textes de la Liturgie des Heures telles que nous les avions utilisées dans le groupe. Il s’agissait d’une proposition.

Cela rendait aussi publique une prière qui avait nourri un groupe sur la durée. « Le Sacrifice de louange, fruit des lèvres qui célèbrent Dieu » fut préfacé par le père Bernard Dupuy, alors Directeur du Centre Istina et Directeur du service national des relations avec le judaïsme de la Conférence des Évêques de France (Editions Peeters 1989). Dans l’introduction, il écrivait notamment :

« C’est un essai qui doit permettre à des Chrétiens, relevant eux-mêmes de traditions différentes, de retrouver leurs sources liturgiques, en remontant au moment commun le plus haut possible dans leurs origines. (…) Un tel souhait, on le devine est une gageure et a quelque choses d’irréalisable. (…)

Parmi les liturgies chrétiennes aujourd’hui en vigueur, celle qui est demeurée la plus proche des formes primitives est, on le sait, la liturgie dite syrienne orientale ou chaldéenne. Sa langue originelle est le syriaque, c’est-à-dire l’araméen oriental.

Elle a marqué les traditions liturgiques de l’Eglise chaldéenne ainsi que celle des Chrétiens de l’Inde. C’est cette prière des Heures qui sert de base au présent ouvrage.

Cette réalisation est donc oecuménique au sens le plus fort du terme. Elle ne privilégie aucun type de prière particulier… Elle cherche à rejoindre la prière chrétienne telle qu’elle a commencé d’être formulée quand elle était en relation immédiate avec sa source, la prière juive, celle que Jésus faisait sienne.

En faisant réaffleurer celle-ci à l’arrière-plan et en plein coeur de la prière chrétienne, c’est aussi la source biblique qui réapparaît dans sa fraîcheur, dépouillée du vernis des traductions qui souvent la dissimulent. » (Introduction).

Plus de quarante ans ont passé. Il existe un corpus de textes assez large. Le choix de l’acculturation sémitique dans l’Eglise reste une question à vif. La beauté, la profondeur de l’Orient attire et révulse en même temps. Dans le cas précis de ces nombreux Juifs devenus chrétiens dans des circonstances souvent dramatiques ou en-dehors de tout fondement culturel ou identitaire, il faut tenir compte de l’énigme indéchiffrable de la destinée spirituelle. La persécution nazie a passé et sa mémoire prend d’autres bifurcations historiques.

Cela est surtout vrai pour ceux qui ont survécu à un 20ème siècle assoiffé de sang, de meurtres suscités par la démence des haines et d’une fascination tenace pour la destruction.

Ce fut pourtant dans ce petit groupe qu’une frange du renouveau spirituel a pu s’exprimer à Paris dans un cadre confidentiel. Le choix de l’enracinement hébraïque et de l’orientalité – comme en Israël en 1954 – a pu s’exprimer.

Dans ses derniers témoignages, peu de temps avant sa mort, le cardinal déclarait qu’il aurait souhaité accorder plus d’attention à l’avenir de l’Afrique comme aussi à l’Orient chrétien.

On suggère que l’Orient byzantin fut plus clément, surtout sous le joug ottoman, pour les traditions d’expression sémitique dans des Eglises dites « anciennes ». Il ne faut pas se bercer d’illusions. L’araméen a véhiculé des textes rescapés de l’héritage antique, les écrits de la philosophie et de la sagesse qui furent adaptés et le plus souvent interprétés en syriaque, selon des dialectes particuliers, très locaux. Il est d’ailleurs piquant que cette altérité demeure avec force, peut-être parce que les Eglises byzantines se sont sorties de la clandestiné que voici près de quarante ans.

Ce foisonnement surprend et interroge la logique européenne, d’autant que les hymnes, le rythme des phrases, leur longueur et mélodies lassent les esprits cartésiens ou férus de précision, de concision.

A quelques heures de la visite du Pape François dans le bercail judéo-mésopotamien, syriaque et chaldéen de la Plaine de Ninive et de l’Irak actuelle, il est stupéfiant de voir combien les millions de Chrétiens d’Orient, véhiculant la langue du Christ toujours vivante, fascinent par une mémoire fantasmée et sont laissés aux frontières de communautés chrétiennes européanisées ou d’imprégnation gréco-latine.

A cet égard, on reste curieusement à l’aube du christianisme et de ce que les traditions juives et sémitiques de l’Eglise peuvent apporter par leurs révélations prophétiques.

à propos de l'auteur
Abba (père) Alexander est en charge des fidèles chrétiens orthodoxes de langues hébraïque, slaves au patriarcat de Jérusalem, talmudiste et étudie l'évolution de la société israélienne. Il consacre sa vie au dialogue entre Judaisme et Christianisme.
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