« La presse, voilà l’ennemi ! »

Illustration de journaux israéliens, "Israel Hayom" et "Israel Post" à l'intérieur d'un bus, 28 décembre 2014. Photo : Maxim Dinshtein / Flash90
Illustration de journaux israéliens, "Israel Hayom" et "Israel Post" à l'intérieur d'un bus, 28 décembre 2014. Photo : Maxim Dinshtein / Flash90

Cela ne lui était pas arrivé depuis longtemps. Mais Binyamin Netanyahu n’a pas pu résister à ses vieux démons.

Une fois de plus, il s’est attaqué à la presse, dénonçant nominativement les propriétaires de la chaîne 12 (privée) et leur « marionnette », le journaliste Guy Peleg.

Celui-ci avait repris les déclarations d’un témoin d’Etat, autrement dit un proche du Premier ministre ayant négocié des contreparties à ses dépositions à charge contre Binyamin Netanyahou.

Shlomo Philber aurait décrit comment son ex-patron négocia avec Bezeq un contrôle de la ligne éditoriale de son site d’information Walla (le second du pays). Le Premier ministre aurait favorisé des réformes (une fusion rapide avec Yes et un maintien de prix élevés) faisant gagner des centaines de millions de shekels à l’opérateur historique des télécommunications. En retour, pendant des années, Walla a abreuvé les Israéliens en informations favorables au Premier ministre et à son inénarrable épouse.

Les relations entre Binyamin Netanyahou et la presse ont toujours été exécrables. Le Premier ministre déteste les journalistes qui le lui rendent bien. D’où son refus systématique d’interviews. Cette défiance de la droite israélienne à l’égard de la presse date de ses longues années dans l’opposition.

A l’époque, la presse était largement favorable au pouvoir travailliste. Pendant les trente premières années de l’existence de l’Etat, la gauche exerçait une hégémonie idéologique dans toutes les institutions : à l’université, au théâtre, au cinéma… et dans la presse. De surcroît, comme dans tous les pays du monde, les écoles de journalisme attirent surtout des étudiants de gauche (contrairement aux écoles de commerce par exemple).

Mais l’hémogénie a changé de camp. Ainsi, sur les écrans, on voit désormais beaucoup de journalistes portant la kippa, marque quasi-certaine d’un soutien à l’idéologie du « Grand Israël ». Plus encore, avec Israël Hayom, quotidien gratuit représentant 40% de la presse papier, le milliardaire américain Shelton Adelson a doté Binyamin Netanyahou d’un journal entièrement dévoué à sa personne et à sa politique.

Toutes les réformes intervenues dans le secteur (en particulier celle de la chaîne de télévision publique devenue Kan 11, et celle de la chaîne parlementaire Aroutz ha Knesset) sont allées dans le même sens. Sur les autres chaînes, et même sur la 12 honnie aujourd’hui, des journalistes influents, comme Amit Segal, défendent ouvertement les positions de la droite israélienne.

Mais Binyamin Netanyahou, convoqué pour une audition les 2 et 3 octobre, a déjà endossé l’habit qui sera le sien dans la prochaine période : celui d’une victime du troisième pouvoir – la justice – et du quatrième pouvoir, la presse, qui, pourtant, n’est plus celle qu’on croit.

à propos de l'auteur
Philippe Velilla est né en 1955 à Paris. Docteur en droit, fonctionnaire à la Ville de Paris, puis au ministère français de l’Economie de 1975 à 2015, il a été détaché de 1990 à 1994 auprès de l’Union européenne à Bruxelles. Il a aussi enseigné l’économie d’Israël à l’Université Hébraïque de Jérusalem de 1997 à 2001, et le droit européen à La Sorbonne de 2005 à 2015. Il est de retour en Israël depuis cette date. Habitant à Yafo, il consacre son temps à l’enseignement et à l’écriture. Il est l’auteur de "Les Juifs et la droite" (Pascal, 2010), "La République et les tribus" (Buchet-Chastel, 2014), "Génération SOS Racisme" (avec Taly Jaoui, Le Bord de l’Eau, 2015), "Israël et ses conflits" (Le Bord de l’Eau, 2017). Il est régulièrement invité sur I24News, et collabore à plusieurs revues.
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