La présidente et la rue

La Présidente de la Cour Suprême, Esther Hayut, prend la parole lors d’une conférence à Haïfa, le 12 janvier 2023. (Crédit : Shir Torem/Flash90)
La Présidente de la Cour Suprême, Esther Hayut, prend la parole lors d’une conférence à Haïfa, le 12 janvier 2023. (Crédit : Shir Torem/Flash90)

Depuis le 12 janvier, la présidente de la Cour suprême, Esther Hayut, n’est plus seulement cette femme discrète que l’on apercevait dans les cérémonies officielles en sa qualité de quatrième personnage de l’État.

Le discours de cette fille d’une famille modeste — née de parents rescapés de la Shoah dans un camp de transit, elle a travaillé comme documentaliste pendant ses études — et parvenue aux plus hautes fonctions restera dans les annales.

Elle a contesté le gouvernement en déclarant que « le nouveau projet du ministre de la Justice ne vise pas à améliorer le système judiciaire, mais à le mettre à bas ».

Elle sait de quoi elle parle. Elle préside la plus haute instance juridictionnelle du pays qui se verrait privée du contrôle de constitutionnalité des lois. Parallèlement, les juges seraient choisis par une commission où, avec la présence de deux « personnalités qualifiées » nommées par le gouvernement, l’exécutif serait majoritaire.

La disparition du principe de proportionnalité empêcherait les citoyens de former un recours pour excès de pouvoir. Dans les ministères, les conseillers juridiques seraient choisis parmi les fidèles du ministre et leur avis serait simplement consultatif.

En un mot, le gouvernement, à l’abri de tout contrôle juridique, ferait désormais ce qu’il veut.

L’auteur de la réforme, le ministre de la Justice, Yariv Levin, considère qu’Esther Hayut et ceux qui la soutiennent forment désormais « un nouveau parti politique » qui conteste la volonté du peuple exprimée le 1er novembre. Le problème pour lui est que la déclaration de la présidente de la Cour suprême ne peut plus être caricaturée comme traduisant l’opinion de professionnels de la contestation.

Même Elyakim Rubinstein, vice-président de la Cour suprême en retraite, qui, vu son passé professionnel et sa kippa sur la tête, peut difficilement être taxé de gauchisme, considère qu’avec cette réforme, « Israël n’aurait plus de démocratie que le nom ».

Selon Gideon Saar, ancien ministre de la Justice, homme politique de droite revendiqué, les juges seront désormais choisis par les membres du comité central du Likoud.

80 000 manifestants le 14 janvier à Tel-Aviv, et des milliers d’autres à Jérusalem et à Haïfa, ont montré qu’ils n’entendaient pas voir confisquée la démocratie israélienne. Contrairement aux déclarations alarmistes du ministre de la Sécurité nationale, Itamar Ben Gvir, les manifestations se sont déroulées dans le calme.

En d’autres termes, Esther Hayut n’est pas seule et la contestation de la réforme n’est plus seulement l’affaire de spécialistes. Avec eux, de simples citoyens se sentent concernés et entendent bien continuer à s’exprimer. Dans les médias et dans la rue.

à propos de l'auteur
Philippe Velilla est né en 1955 à Paris. Docteur en droit, fonctionnaire à la Ville de Paris, puis au ministère français de l’Economie de 1975 à 2015, il a été détaché de 1990 à 1994 auprès de l’Union européenne à Bruxelles. Il a aussi enseigné l’économie d’Israël à l’Université Hébraïque de Jérusalem de 1997 à 2001, et le droit européen à La Sorbonne de 2005 à 2015. Il est de retour en Israël depuis cette date. Habitant à Yafo, il consacre son temps à l’enseignement et à l’écriture. Il est l’auteur de "Les Juifs et la droite" (Pascal, 2010), "La République et les tribus" (Buchet-Chastel, 2014), "Génération SOS Racisme" (avec Taly Jaoui, Le Bord de l’Eau, 2015), "Israël et ses conflits" (Le Bord de l’Eau, 2017). Il est régulièrement invité sur I24News, et collabore à plusieurs revues.
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