La petite soeur de l’attentat de Copernic souffre encore

Ce texte est rédigé sur la base du témoignage d’une des enfants, devenue adulte, présente dans la Synagogue de la rue Copernic au moment de l’attentat du 3 octobre 1980. Il reprend des citations exactes de ce témoignage. L’enfant devenue adulte souhaite rester anonyme.

Cela faisait à peine trois semaines que ce chant liturgique, la « Petite Sœur[1]» avait été prononcé dans de nombreuses synagogues de toutes tendances et de toutes origines.

« A’hot ketana », est un poème provenant du cœur du judaïsme espagnol au moment des Croisades, composé par Rabbi Abraham Hazan de Gérone. Symbolisant le peuple juif, la Petite Sœur, une référence au Cantique des Cantiques (8:8), implore Dieu pour qu’il mette fin aux malédictions de l’année qui s’écoule et qui se sont abattues sur elle jusque-là.

Ce 3 octobre 1980, quelques heures après Simh’at Tora, quelques heures avant de recommencer la lecture annuelle des cinq livres de Moïse, un individu mauvais, entreprit de semer la mort et de tuer des Juifs, des jeunes Juifs, rassemblés dans une synagogue.

Parmi eux, se trouvait une petite sœur justement. Petite parce qu’elle n’avait que 13 ans, et qu’elle aimait se trouver « parmi les grands ». Petite aussi parce que sa souffrance qui allait commencer ce soir-là, sans plus jamais vraiment l’abandonner, ressemble à la souffrance décrite à Gérone il y a 8 siècles. Aujourd’hui encore, « notre » Petite Sœur souhaite rester anonyme, tout comme sa douleur vieille de 43 ans, est toujours restée anonyme. Personne n’ayant jamais su mettre de nom sur cette détresse, elle ne fut ni prise en compte, ni soignée, ni traitée ni, forcément, guérie. Donc la souffrance s’est développée, a grandi et a mûri. Elle fut l’occupant du territoire psychique de notre Petite Sœur comme une armée conquérante, ne laissant que peu de place au développement légitime d’une jeune adolescente devenue malgré tout une jeune femme, une épouse, une mère. « Jusqu’à aujourd’hui, j’alterne pulsions de vie et désespoir avec le besoin de disparaître pour ne plus avoir mal et surtout ne plus peser sur mon mari et mes enfants. Mais je m’accroche, pour eux. »

« Pourquoi détournes-tu Ton regard ? » demande Rabbi Abraham Hazan ne craignant pas le jugement de Celui à qui il s’adresse.  « Pourquoi ne vois-tu pas sa souffrance ? »

Notre Petite Sœur en 1980 à Copernic, était assise dans la Synagogue. Elle a vu, juste devant ses tout jeunes yeux, la verrière éclater en milliers de morceaux de verre sous le choc de l’explosion. « Tout d’un coup, des éclats de verre ont commencé à tomber comme une pluie (…) Je n’entendais alors que des sons sourds, les cris des gens blessés qui hurlaient. (…) Nous nous sommes dirigés (…) vers la sortie. Je me rappelle avoir ralenti quand j’ai aperçu un corps (…) que nous avons dû enjamber (…). »

Le regard de la Petite Sœur sera marqué pour toujours à la vue de ses horreurs. Les blessures physiques étaient sans doute superficielles, mais n’importe quelle âme, a fortiori jeune, ne peut sortir indemne d’un tel spectacle. Ni les incantations de A’hot ketana cette année-là, ni celles des années suivantes, n’auront porté leurs fruits. D’abord, quelques minutes après l’explosion, les forces de l’ordre estimèrent judicieux de demander à notre Petite Sœur : « dégagez, faut pas rester là ». Elle avait perdu tous ses repères dans la rue Copernic ravagée : « il y avait plusieurs corps à terre. Une phrase ne cessait de tourner en boucle dans ma tête : mais pourquoi ont-ils voulu me tuer ? Je ne leur ai rien fait ! Et ils ne me connaissent même pas ! ».

Raymond Barre, Premier ministre de l’époque, allait répondre à ses questions, mais malheureusement, la souffrance de la petite sœur n’en sera pas atténuée pour autant, bien au contraire : « (…) je suis plein d’indignation à l’égard de cet attentat odieux qui voulait frapper les Israélites qui se rendaient à la synagogue et qui a frappé des Français innocents qui traversaient la rue Copernic » a cru bon déclarer face aux caméras, Raymond Barre,  sur les lieux mêmes de l’explosion, quelques heures plus tard.

C’est donc çà, se dit notre Petite Sœur. Je ne faisais pas partie des « Français innocents », mais des « Israélites », et c’est donc à ce titre qu’on a voulu me tuer. Et même pire que cela : « C’était à cause de moi (…) que des Français innocents étaient morts. J’ai été submergée par un sentiment de culpabilité absolue ».

Raymond Barre avait bien visé. Notre Petite Sœur, qui ressemble de plus en plus à celle de Rabbi Abraham Hazan continuait de souffrir par ses paroles indignes. Cette déclaration que l’on aurait pu, faisant preuve de mansuétude déraisonnable, considérer comme simplement maladroite, sera le témoin d’un antisémitisme profond lorsqu’au seuil de sa vie, le même Raymond Barre déclarera sur France-Culture que le « lobby juif le plus lié à la gauche (…) est capable de monter des opérations qui sont indignes »[2].

« Porte secours à Ton troupeau, que les lions ont chassé, et déverse Ta colère sur ceux qui appellent à sa destruction », continue Rabbi Abraham Hazan. Il y a quelques années, l’auteur de l’attentat, Hassan Diab [3], fut retrouvé dans une université du Canada. La France ayant lourdement parlementé avec les autorités de ce pays qui « n’extrade normalement pas ses nationaux », l’obtint malgré tout. Malheureusement, le juge d’instruction ayant enquêté, estima en janvier 2018 que ni les faits, ni l’accusé présumé, ne méritaient de procès. Il ordonna un non-lieu et mis fin à 3 ans de détention provisoire de l’auteur de l’attentat.

Infirmé 3 ans plus tard par la Cour d’appel, ce non-lieu laissa la place à un nouveau procès en avril 2023, procès au cours duquel Hassan Diab fut condamné à perpétuité… mais en son absence. La sociologie, qu’il enseigne encore au Canada, ne sera donc pas sacrifiée sur l’autel de la justice française. A moins que l’extradition « qui ne se pratique pas normalement », soit une nouvelle fois accordée à la France. C’est toutefois peu probable. Le Canada ne sera sans doute pas prêt à enfreindre une fois de plus un de ses principes, occasion que la France a déjà su rater.

Toujours est-il que l’appel de Rabbi Abraham Hazan semble commencer à porter ses fruits discrètement : une condamnation à perpétuité constitue le début d’une guérison pour les victimes survivantes de cet attentat. Bien sûr, on eut préféré que la peine fût exécutée… mais notre Petite Sœur elle, ne s’y trompe pas. Lors de ce dernier procès, elle témoigna en ces termes : « Monsieur le Président, j’ai choisi de témoigner aujourd’hui pour vous raconter mon histoire car jamais pendant ces 42 années, ni ma communauté ni moi-même n’avons été considérés comme victimes de cet attentat. Nous n’avons jamais été entendus dans la procédure. Nous n’avons jamais été autorisés à raconter notre traumatisme et les conséquences que cela a pu avoir sur nos vies. Il est temps que cela soit enfin dit et entendu par la justice française. »

Et enfin, notre Petite Sœur, comme encouragée directement par Rabbi Abraham Hazan, ajouta à la barre : « Enfin, je voudrais m’adresser aux membres du commando qui ont voulu nous assassiner, pour leur dire qu’ils n’ont pas réussi. En 2010, exactement à la date anniversaire de l’attentat, et comme un symbole, ma fille aînée a fait sa Bat Mitsvah dans cette même Synagogue de Copernic. Puis ses deux sœurs après elle. Puis d’autres jeunes filles et jeunes gens leur ont succédé, et d’autres leur succèderont encore et encore. Car nous étions là avant, nous sommes là maintenant et nous serons là après. »

Le poème de Rabbi Abraham Hazan s’achève sur ces termes, ne laissant plus aucun doute sur l’identité commune de nos Petites Sœurs : « Prends force et réjouis-toi, la destruction est terminée. Reprend espoir en Ton Rocher car il a sauvé son alliance avec toi. Lève-toi vers Sion où il sera déclamé : trace sa nouvelle voie ».

Espérons que notre Petite Sœur saura retrouver la nouvelle voie vers l’atténuation de ses souffrances, avec l’aide de…rabbi Abraham Hazan de Gérone qui, bien entendu, savait exactement pour qui il écrivait ce poème il y a 800 ans.

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[1] https://fr.wikipedia.org/wiki/Ahot_ketana
[2] https://www.crif.org/fr/tribune/Les-recidives-de-Raymond-Barre8561
[3] Hassan Diab était l’auteur « présumé », à ce moment-là, mais il fut entre-temps condamné à perpétuité en avril 2023.

à propos de l'auteur
Laurent souhaiterait partager ses observations de la vie israélienne et française à travers son regard de Juif français devenu israélien en 2008. Il a pris l'habitude de regarder et analyser les phénomènes politiques, culturels, religieux, géopolitiques, sous un regard différent de celui qu'on a l'habitude de voir. En effet, avant d'arriver en Israël, il a vécu en France, en Allemagne, en Belgique et au Royaume Uni. Il observe les phénomènes humains avec un très large point de vue, puisant dans son expérience de vie et dans son désir d'écrire. Laurent a passé son enfance en Allemagne, fait ses études de management en Alsace et passé sa carrière professionnelle au Royaume-Uni, en France, en Belgique, en Israël.
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