La parole, arme contre l’oppression

Les discriminations et injustices sociales se dénouent plus ou moins rapidement tout au long de l’histoire de l’humanité.

Nous pouvons constater que chaque peuple, communauté ou groupes d’individus victimes de discriminations sont toujours eux-mêmes acteurs et responsables de leur propre émancipation, de leur délivrance et de l’acquisition de leurs droits.

Martin Luther King et Malcom X, symboles de l’émancipation de la communauté afro-américaine, étaient eux-même afro américains et concernés par les discriminations de leur propre peuple. Les féministes furent elles-mêmes les combattantes de leurs droits.

Lorsque les capacités de représenter sa propre communauté sont réduites, l’émancipation et l’acquisition des droits sont également compromis. Les indiens d’Amérique de culture et de langue différente de celle des européens ont eu des difficultés à défendre leurs droits et à mener à bien leur combat.

Ces exemples de quelques-unes des discriminations historiques marquantes et leurs combats sont schématiques. Il ne s’agit pas ici d’en faire l’inventaire ni l’analyse de chacun d’eux, mais constater simplement que les meilleurs défenseurs et les plus efficaces pour obtenir l’émancipation des opprimés sont les opprimés eux-mêmes, et la victoire dépend des capacités de ceux-ci à mener leur combat.

Les discriminations sociales envers les handicapés font parties des luttes amères et lentes, du fait qu’elles dépendent des personnes handicapées elles-mêmes qui ont des difficultés inhérentes à leur condition à mener le combat. Mais les adultes handicapés se défendent tout de même et si l’évolution n’est pas rapide, elle existe indéniablement, étant donné qu’une catégorie d’adultes handicapés est tout de même capable de s’organiser et formuler leurs revendications et ce contrairement aux enfants handicapés, dont les souffrances et les maltraitances sont des phénomènes mal connus, cachés, réduits au silence car leur condition les rend définitivement incapables de se faire entendre.

Tous les enfants, qu’ils soient handicapés ou non, sont les maillons faibles de la société. Leur capacité physique et intellectuelle ne leur permettant pas de défendre leurs droits, ils sont dépendants et isolés.

Si des enfants réussissent à dire leur détresse et surtout à trouver un interlocuteur de confiance pour se confier, pour beaucoup d’autres cela reste impossible. Et d’autant plus difficile pour les enfants handicapés qui sont confiés aux institutions.

Cédric Grouchka, membre du collège de la HAS (Haute autorité de santé), parle du « drame de l’ombre » et estime que « l’on passe à côté de 90% des maltraitances sur enfants ».

En 2006, l’Observatoire de la protection de l’enfance en danger (Odas) recensait 77 500 cas connus d’enfants de moins de 15 ans en danger. D’autre part, les enfants ayant un handicap lié à une maladie ou une déficience mentale ou cognitive, sont réduits au silence, selon l’OMS, les risques de violences sexuelles par rapport aux enfants qui ne sont pas handicapés est 4,6 fois plus élevé.

Les enfants grandissent et la parole se libère. Devenus adultes, ils témoignent et consultent davantage qu’autrefois, ayant conscience du bénéfice des thérapies sur leurs maux, conséquences de leurs maltraitances passées. Les psychiatres ou psychologues qui étudient ces phénomènes constatent les dégâts psychologiques des abus d’enfants. La souffrance des enfants est de plus en plus reconnue et comprise. La révolution psychanalytique a sensiblement changé la donne.

Même si aujourd’hui de nombreux concepts psychanalytiques sont considérés à juste titre comme obsolètes, il n’en demeure pas moins que la psychanalyse a transformé notre vision psycho-affective, éducative, l’approche psychologique globale à l’égard des enfants, des adultes, des liens et des conséquences du vécu de l’enfant sur sa vie présente et future.

Pour les enfants handicapés porteurs de déficiences mentales, et donc incapables de libérer leur parole et d’exprimer leur souffrance immédiate ou passée, ceci même à l’âge adulte, leur capacité à éprouver et ressentir la douleur n’est pas contestée. Selon Organisation mondiale de la Santé (OMS), ils ont pourtant plus de risques d’être victimes de violences psychologiques, physiques et sexuels.

Ne pouvant pas eux-mêmes se battre pour leurs droits, le constat est tragique…

Des cas de mauvais traitements, châtiments corporels graves, insultes verbales adressées aux enfants, au sein d’Instituts Médicaux Educatifs pour enfants handicapés, ont été dénoncés à plusieurs reprise grâce à des caméras cachées par des salariés ou des familles. Cependant, excepté des sanctions ponctuelles aucune réforme ou système de contrôle systématique dans l’ensemble des établissements prenant en charge les enfants n’ont été mis en place.

En 2017, le reportage accablant de M6 sur la maltraitance dans un IME, relance le sujet et dévoile le cruel quotidien des enfants. Malgré les promesses du ministère de la santé, aucun système de surveillance systématique n’a été concrètement appliqué pour imposer la transparence et protéger efficacement tous les enfants.[1]

Lorsque la parole des victimes ne peut être entendue, leur faculté de ressentir est plus facilement niée.

La capacité des bébés à éprouver la douleur a été reconnue très récemment. Les bébés, incapables d’exprimer leurs ressentis par la parole et ne pouvant se défendre eux-mêmes, furent manipulés comme des objets insensibles pendant des siècles.

Jusque dans les années 1970 les bébés étaient opérés sans anesthésie. Nous pouvons donc aisément imaginer avec quelle indifférence, brutalité et manque de précaution l’ensemble des autres soins et traitements des nourrissons étaient réalisés.

Ce qui a déclenché la prise de conscience et la reconnaissance de la douleur chez le bébé sont évidemment les découvertes scientifiques, mais pourquoi la science a-t-elle mis si longtemps pour s’ouvrir à l’étude de la douleur chez le bébé ?

Selon des études citées par le Centre d’étude et de traitement de la douleur de l’adulte et de l’enfant, CHU Bicêtre, la neuropsychologie et la neurophysiologie démontrent, notamment grâce à l’imagerie fonctionnelle, la faculté du bébé à garder la mémoire de la douleur.[2]

« La douleur infligée mal soulagée provoque une majoration de la douleur éprouvée lors de gestes ultérieurs, ainsi qu’une peur des soins, voire une phobie, une perte de confiance en l’adulte, des troubles du comportement et une anxiété. Une douleur infligée subie n’est jamais bénéfique. Un « raté » se répercutera sur les gestes ultérieurs. » [3]

Didier Cohen-Salmon, médecin anesthésiste d’enfants à l’Hôpital Trousseau auteur de “En travers de la gorge”, “Le jeune enfant, ses professionnels et la douleur” et fondateur de l’Association Sparadrap ; évoque dans son intervention lors d’une journée d’étude en juin 2007, différents travaux et études médicales sur les répercussions de la douleur chez les bébés :

« Il existe donc une trace dans le système nerveux qui, à partir de la première perception douloureuse à quelques jours de vie, sensibilise le système nerveux à ressentir plus fortement la deuxième douleur survenant quatre à six mois plus tard, et ce en dehors de toute mémorisation consciente. C’est ce que Freud a désigné sous le terme de frayage.

Ces traces mnésiques ont été dûment montrées par des travaux expérimentaux ultérieurs. Les traces laissées par la douleur existent, visibles et observables dans le système nerveux. De toute façon, on avait beau dire que les médecins ne croyaient pas à la douleur des bébés, je ne pense pas qu’on n’ait jamais pu en convaincre les mères, les parents, ni un certain nombre de soignants dont la parole n’était pas reçue.»[4]

Si la mémoire de cette douleur et ses conséquences n’avaient pas eu d’incidence sur le devenir du futur enfant et adulte, aurions-nous malgré tout considéré cette douleur ?

Les bébés n’ayant pas accès à la parole et étant incapables de rapporter leur souffrance, ils sont bien évidemment dans l’incapacité de défendre leurs droits. Les mères, souvent convaincues de la sensibilité de leur bébé, leur parole était pourtant inaudible auprès des scientifiques et auprès de l’ensemble de la société.

Ce qui a finalement poussé la science à prendre au sérieux ce phénomène, ce sont les conséquences psychologiques que cette souffrance implique sur les enfants et adultes en devenir, qui eux seront considérés car ils ont accès à la parole.

La parole est la seule arme qui permet de protéger nos droits, nos vies et notre condition dans la société.

La communauté scientifique s’accorde aujourd’hui à l’unanimité, suite à des études en neurosciences, notamment par l’imagerie cérébrale, à admettre que les bébés sont capables de ressentir la douleur autant que les enfants et les adultes.[5]

La science reconnait aussi chez les animaux cette même capacité de ressentir la douleur.

Il est aujourd’hui validé par les scientifiques que les animaux éprouvent la douleur. Ils sont reconnus comme des êtres sensibles, des êtres sentients. [6]

Le mouvement mondial 269 Life pour le droit des animaux est né à Tel Aviv en Israël lorsque le 2 octobre 2012, trois militants se sont fait marquer au fer rouge le chiffre 269 en public à Tel Aviv. Ce geste est une marque de solidarité pour un veau d’une ferme industrielle qui portait ce numéro.

Si 269 Life est devenu un phénomène mondial c’est bien la démonstration d’une volonté, qui s’est étendue aux quatre coins du monde, de faire évoluer les consciences et de changer l’ordre de nos priorités.

En France, après plusieurs années de combat, et grâce à l’initiative de la fondation 30 millions d’Amis, depuis 2015 l’animal est désormais reconnu comme un « être vivant doué de sensibilité ». Dans le Code civil (nouvel article 515-14) il n’est plus considéré seulement comme un bien meuble ou immeuble (article 528).

Un tournant historique, cependant uniquement symbolique qui ne change pas la réalité de la condition animale dans notre société. Les progrès sont lents, et pour cause, les animaux ne possèdent pas la parole, ne peuvent pas relater leurs émotions et ressentis avec des mots.

Jean-Marc Neumann, juriste et ancien vice-président de la LFDA (Fondation droit animal, éthique et sciences) dans une interview donnée au journal Le Monde au sujet du nouvel article du code civil :

« C’est totalement symbolique, il s’agit juste d’une harmonisation du Code civil. Au final, l’animal sera, avec cet amendement, toujours soumis au régime des biens corporels. On peut rappeler que, contrairement à ce qui a été dit, l’animal n’était déjà plus considéré comme un meuble au même titre qu’une chaise.

Quand vous cassez le pied d’une table, il ne vous arrive rien sur le plan pénal, alors que quand vous cassez la patte d’un chien intentionnellement et de façon cruelle, vous encourez deux ans de prison et 30 000 euros d’amende.

Donc cela ne changera pas les comportements envers les animaux, qui pourront toujours être vendus, loués, exploités… Les pratiques les plus cruelles, comme la corrida, la chasse à courre, les combats de coqs, l’abattage rituel ou certaines formes de pêche ou d’élevage, ne sont pas du tout remises en cause. Certains espèrent que les juges seront plus sensibles aux affaires concernant les animaux, mais je pense qu’ils faisaient déjà la différence entre une chaise et un animal. » [7]

Si cette capacité à ressentir la douleur émotionnelle ou physique est visible et exprimée par des cris et des attitudes notamment dans les élevages industriels et que la science également l’explique ; si les associations ont fait tomber les murs qui cachent le supplice des animaux en filmant dans les abattoirs ; quel est donc l’obstacle qui empêche de faire cesser la maltraitance ?

Notre société est donc incapable de faire respecter les droits des vivants si ceux-ci sont dans l’incapacité de les revendiquer eux-mêmes.

Là où la parole est absente et que les individus sont incapables de rapporter leurs états mentaux, la souffrance n’est pas reconnue. Là où la capacité de revendiquer soi-même ses droits fait défaut, la société les nie et ne protège pas les victimes.

Pourtant, avons-nous vraiment besoin de la validation scientifique pour reconnaitre la souffrance des plus faibles ?

Ne serait-il pas temps de se libérer de la science, d’utiliser le don extraordinaire que la nature nous a offert qui est notre intuition ? Si nous avions été davantage à l’écoute de nos intuitions les bébés n’auraient pas enduré des siècles de calvaires. Les salles de tortures que sont les élevages industriels auraient été interdits. Les enfants qui n’ont pas la capacité d’exprimer leur souffrance auraient été davantage protégés.

La vérité n’est pas de ce monde. Les connaissances scientifiques évoluent, se réactualisent. Les vérités d’hier sont contredites par celles d’aujourd’hui. Rien n’est figé, rien n’est impossible. La puissance de nos intuitions est bien au-delà de la science, dont d’ailleurs elle est incapable d’expliquer le mécanisme.

La parole est libératrice car elle argumente, raisonne, concrétise les ressentis.

Si nous souhaitons que notre société soit porteuse et soit digne des valeurs humanistes et des valeurs qu’incombe à une société dite civilisée, nous devons sortir des carcans scientifiques et de la validation de la science pour légitimer nos luttes envers ceux qui ne peuvent pas s’exprimer.

Si la parole est la seule arme pour nous libérer de l’oppression elle est aussi l’arme pour en libérer les autres.

Nos combats en faveur des plus faibles ne sont pas des combats pour autrui. Ce sont des combats qui nous libéreront nous même et nous élèveront vers un monde meilleur, un monde que nous laisserons en héritage, mais surtout un monde qui transformera notre condition présente, car nous sommes le monde ; nous formons un tout.

Notre existence dépend de l’existence de tous ceux qui nous entourent : les êtres vivants, humains ou animaux, mais également la nature qui dépourvue de parole est spoliée et pillée sans scrupule par les humains.

La parole est notre arme la plus puissante. Les mots, des munitions. Les idées, des boucliers.

La parole est invincible.

Soyons les porte-voix des plus faibles.

[1] https://www.youtube.com/watch?v=syWIlSNrMPo

[2] https://link.springer.com/article/10.1007/s11724-014-0382-z#citeas

[3] https://pediadol.org/implications-et-sequelles-de-la-memorisation-devenements-douloureux-chez-lenfant/

[4] http://societe-histoire-naissance.fr/?page_id=107

[5] https://www.sciencesetavenir.fr/sante/imagerie-comment-les-bebes-ressentent-ils-la-douleur_28888

[6]  https://fr.wiktionary.org/wiki/sentient

[7] https://www.notre-planete.info/actualites/4194-animaux-etre-sensible-loi

à propos de l'auteur
Karine est parisienne d’origine, mère de 4 enfants et a fait son alyah en 2016. Active et engagée dans le monde associatif dans plusieurs domaines de société, le handicap, l’éducation et le véganisme en France et en Israël, elle publie des chroniques dans plusieurs magazines en ligne sur ces sujets. Elle est aussi co-fondatrice de la plateforme de réflexion Hashiva, think thank francophone israélien, thérapeute holistique, naturopathe, sophrologue et titulaire d’un master en sciences humaines.
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