La Pâque aux quatre visages de Garouste et Rivon Krygier

Autour de la magnifique Haggada aux quatre visages du rabbin Rivon Krygier pour la traduction et le commentaire si novateurs et Gérard Garouste pour les peintures d’une rare profondeur, Marc-Alain Ouaknin consacra deux émissions les deux derniers dimanches à « Talmudiques » (France Culture) avec les deux protagonistes, qui sont aussi deux amis proches, pour nous parler de cette « Pâque de la parole », comme disait naguère Claude Vigée.

Le peintre, le rabbin et le philosophe, lui aussi rabbin de son état et auteur d’une somme philosophique, littéraire, théologique, fascinante, ont donc commenté à l’antenne ce livre vieux de deux mille ans au moins et tout neuf dans cette nouvelle édition, qui permet de sortir des sentiers battus, séculaires et parfois vieillis pour redonner au texte du séder, du repas inaugural de la Pâque juive, une visée, une approche résolument novatrices et in-actuelles au sens que lui donnait Levinas.

Saluons déjà l’art habité par le mystère de la tradition juive de Garouste, au parcours si souvent confronté à de grandes épreuves, et qui s’est converti au judaïsme récemment. Sa vision du récit de la sortie d’Egypte par le peuple hébreu voici 3 500 ans prend sous son pinceau une force inhabituelle.

En prologue de sa seconde émission, dimanche 21, M-A Ouaknin profita de la concomitance avec les Pâques catholiques et protestantes, pour lire deux versets de l’Evangile de Jean sur l’agneau pascal, pour rappeler qu’au centre de la table de Pessah se trouvait aussi un os évoquant l’agneau pascal sacrifié par les hébreux la veille de la sortie d’Egypte, autrement dit, le soir de la Nuit prédestinée de notre libération.

C’est bien le même agneau symbolique dont parle les Evangiles, sans que les chrétiens en aient toujours conscience. C’est par l’agneau pascal que Garouste termine la suite de ses peintures de la Haggada. Ses peintures les plus frappantes qui ouvrent le  livre, après le plateau du Séder sont ces quatre visages d’enfants, auxquels il réussit à donner pour l’un ou l’autre une douceur quasi féminine : le sage, le rebelle, le simple et celui qui ne connaît même pas la question.

Ouvrant comme à son habitude le texte sacré à la littérature, Marc-Alain Ouaknin nous fit une comparaison des plus saisissantes entre le Had gadya [qui signifie textuellement : Un chevreau (ou agneau)], avec le récit Un Croisement de Franz Kafka, publié pour la première fois en 1931, sept ans après la mort de l’écrivain.

« Je possède un curieux animal, mi-chat, mi-agneau. Il me vient de mon frère par héritage. […] Le dimanche matin est jour de visite. J’ai le petit animal sur mes genoux, et tous les enfants du voisinage m’entourent. Ils posent alors les questions les plus merveilleuses, auxquelles aucun homme n’est capable de répondre : pourquoi n’existe-t-il qu’un animal comme celui-ci, pourquoi est-ce justement moi qui le possède, a-t-il déjà existé un tel animal auparavant, et qu’adviendra-t-il quand in sera mort […] ? »

À la fin du récit, Kafka invoque le couteau du boucher comme une possible délivrance pour cet animal hybride, mais le narrateur refuse pourtant d’accomplir l’acte irrémédiable, contrairement au Had gadya, où le chevreau est dévoré par le chat et ainsi de suite, jusqu’à la fin de chant, lorsque le Saint béni soit-Il tue la mort.

Pour Rivon Krygier, le message du chant qui clôt la Pâque juive est que l’animal depuis le destruction du Temple ne peut plus être offert, ainsi, devient-il « le symbole de la victime innocente soumise à la loi du plus fort » (p. 140). Sur France Culture, le rabbin Krygier alla plus loin encore : « La comptine pose le problème de la violence et du rôle des religions à remplir pour y mettre un terme. Voilà peut-être l’enjeu définitif de la fête de Pessah. ».

Si seulement beaucoup pensaient comme lui, alors les religions et les spiritualités joueraient un véritable rôle de bouclier contre la souffrance inutile, contre la mal, contre la mort infligés par des terroristes se réclamant de leur religion pour commettre le pire, sans voir que leurs actes sont le blasphème le plus impardonnable, la pire dénégation de tout le message divin et humain porté par les religions.

Extrait de la Haggada. In Press. Peinture de Gérard Garouste -Mer Rouge

Ces mises en question de la Haggada de Pessah, de ce chant si symbolique du Had gadya comme de la question des quatre enfants, par un peintre de si grand talent tel que Gérard Garouste, par un rabbinExtrait de la Haggada. In Press. Peinture de Gérard Garouste – Mer Rouge aussi lumineux que Rivon Krygier et un philosophe aussi interpelant et souvent génial que Marc-Alain Ouaknin, qui sut dépasser encore une fois le texte pour faire dire aux auteurs de cette édition d’exception, ce qu’ils n’avaient jamais dit, font de ce livre une œuvre d’art et de philosophie qui va devenir indispensable à celles et ceux qui veulent dépasser le sens commun.

Je partage avec Amos Oz la conviction que sur tant de plans « c’est le poète et non pas des rabbins ou des docteurs de la Loi qui, à mon sens, est le véritable héritier du judaïsme dans ce qu’il a de meilleur. » Eh bien, dans cette Haggada de Pessah ce sont bien un peintre-poète et un poète-rabbin qui nous font revivre la Pâque de la Parole.

à propos de l'auteur
Philosophe des religions, membre associé et chercheur affilié au centre d'études HISTARA (section histoire de l'art, des représentations, des pratiques et des cultures administratives dans l'Europe moderne et contemporaine), Ecole Pratique des Hautes Etudes. Auteur de près de trente livres.
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