La Nakba contre l’Histoire

Une connaissance française me parlait récemment du massacre de Deir Yassin, commis le 9 avril 1948 par l’Irgoun et le Lehi, et qui fit environ une centaine de morts parmi les Arabes de Palestine. Il connaissait le nom, l’année, la charge symbolique. Il en parlait avec indignation comme s’il en avait été hier la victime pour m’expliquer que tout était « déjà là, dès l’origine ». Gaza 2023-2026, l’occupation depuis 1967, la violence actuelle dans les Territoires, n’auraient fait que révéler la vérité première et ultime du projet sioniste : la Nakba, mot-clé, qui vérrouille tout débat.

Une évidence : la Nakba fut bien une catastrophe. Pour les Palestiniens, ce ne fut pas seulement un exil. Beaucoup furent déplacés mais de quelques dizaines de kilomètres, souvent d’ailleurs dans un environnement arabe, musulman et parfois même dans les limites de la Palestine mandataire. Ce qui s’est joué fut en réalité plus vertigineux qu’un déplacement : l’engloutissement d’un pays. Comme si une Atlantide avait laissé sur le rivage un peuple vivant, avec ses noms, ses villages, ses cimetières, mais dont la terre aurait disparu sous une autre souveraineté. On pourrait presque parler d’une « atlantidisation » de la Palestine.

Reconnaître cela est indispensable.

Mais reconnaître la Nakba ne signifie pas l’arracher à l’Histoire.

Or c’est précisément la manipulation orchestrée par les ennemis d’Israël : la Nakba n’est plus seulement un événement ; elle est devenue un concept métaphysique visant à démontrer le caractère irréfragable de l’illégitimité d’Israël.

Pourtant, contrairement aux discours nakbaïstes à travers le monde, la guerre israélo-arabe s’inscrit dans une réalité locale précise : guerre civile, refus du partage, invasions arabes, violences juives, expulsions palestiniennes. Elle s’inscrit non pas dans le ciel des idées du Bien et du Mal mais, aussi, dans un monde d’après-guerre brutal : guerres coloniales des empires européens, répressions et massacres en Afrique et en Asie, déplacements massifs de populations, effondrement des anciens ordres impériaux.

Deir Yassin, certes. Mais qui connaît, en France, Moramanga, à Madagascar, où la répression française de l’insurrection malgache de 1947 fit peut-être des dizaines de milliers de morts ? Qui connaît Haïphong, bombardée par la France en novembre 1946, avec plusieurs milliers de victimes vietnamiennes ? Qui connaît les massacres coloniaux français au Cameroun ?

Étonnamment, ma connaissance, qui semblait très cultivée, connaissait mieux la « colonisation juive » que le colonialisme français de la même époque. Ces noms devraient être aussi familiers que Deir Yassin à ceux qui prétendent juger moralement l’après-guerre. Ils ne le sont pas.

Ce détour par les crimes coloniaux ne vise nullement à effacer la Nakba mais à la replacer dans son temps, pour qu’elle cesse d’être un absolu hors de l’Histoire et, ce faisant, une arme de guerre idéologique destinée à légitimer l’objectif de la destruction d’Israël, déguisé de nos jours en vertu ultra-humaniste.

Il est manifeste que lorsque la Nakba cesse sciemment d’être pensée comme un fait historique, pris dans sa complexité et dans son époque, elle devient, chez certains, une sorte de Golgotha politique : un lieu où Israël serait ontologiquement coupable.

S’opère ensuite le glissement, chez certains, du vieux mythe du peuple déicide à l’accusation d’un peuple prétendument « palestinicide ». Le peuple palestinien est alors érigé en peuple martyr universel, au point que même ses dirigeants les plus cyniques, y compris islamistes, bénéficient parfois d’une innocence politique quasi immaculée.

Sur ce registre de la mystique de la Nakba, aucun dialogue, donc aucune paix, ne peut advenir.

Tandis qu’à rebours de cette absolutisation, historiciser la Nakba oblige à rappeler aux antisionistes occidentaux un fait : la Nakba ne naît pas seulement des violences juives de 1947-1948. Elle naît aussi de l’échec d’une guerre d’extermination menée par des armées arabes ayant envahi le jeune État juif afin d’en faire quoi ? Les « nakbaïstes » taisent la finalité de l’objectif initial arabe et qui se poursuit de nos jours.

Le paradoxe qui n’en est pas un : car c’est à partir de l’échec de la destruction d’Israël (et de l’occultation du facteur arabe dans l’enchaînement des faits) que la Nakba est devenue une arme rhétorique destinée à faire de l’échec de cette destruction le levier d’une nouvelle tentative de destruction, cette fois par le procès permanent en délégitimation d’Israël.

Encore faut-il reconnaître que le gouvernement israélien actuel a lui-même nourri cette délégitimation par la brutalité de la guerre à Gaza, l’extrémisme de certains ministres et l’humiliation continue des Palestiniens en Cisjordanie.

Mais ces crimes, aussi graves soient-ils, ne justifient pas de transformer la critique d’un gouvernement en procès contre l’existence d’un peuple. C’est une évidence partout dans le monde, et depuis toujours, sauf lorsqu’il s’agit d’Israël.

A cela s’est ajoutée, depuis le 7-Octobre, une spirale infernale : plus Israël perpétue des violences indéfendables, plus ses ennemis en profitent pour généraliser honteusement la faute à tous les Israéliens ; et plus on boycotte indistinctement universitaires, écrivains ou artistes au seul motif qu’ils sont israéliens, dans une forme d’israélophobie raciste, plus on fabrique la ghettoïsation mentale que l’on prétend combattre. On ne prépare pas la paix en faisant comprendre aux Israéliens que leur passeport est un stigmate.

Rien n’est simple et tout se complexifie 

Rien n’est simple, car à la mystification anhistorique de la Nakba répond une mystique de domination d’une frange hélas majoritaire du sionisme israélien, qui obligera à repenser, d’une manière ou d’une autre, l’idéologie (on regrettera d’ailleurs que le terme « sionisme » ait perduré après 1948 alors qu’il avait rempli son objet, sa survivance affaiblissant Israël en faisant passer, chez ses ennemis, un projet de destruction de cet Etat, en discussion académique d’une idéologie politique).

Rien n’est simple non plus du côté occidental : s’y réactive cette obsession pour (ou plutôt contre) Israël, qui relève du mystère depuis vingt siècles. Là où le sionisme croyait que l’existence d’un État normaliserait le peuple juif, celui-ci n’a jamais été aussi présent dans la conscience occidentale. Aucun autre État ne concentre à ce point les passions morales, les fractures militantes et les projections symboliques, jusqu’à occuper une place centrale dans les débats politiques internes dans certains pays européens et aux Etats-Unis.

Au vrai, nous semblons tous devenus irrationnels, en Occident, en Palestine comme en Israël, et nous désespérons, paradoxalement, de ne voir aucune paix à l’horizon. Mais est-ce étonnant, dès lors que ce conflit est peut-être le seul à produire un tel effet et à rendre le monde entier fou sur plusieurs générations ?

Défaire la métaphysique de la Nakba ne signifie donc pas la dissoudre dans les relativisations de l’Histoire, mais la ramener à sa vérité humaine et à sa réelle tragédie : un désastre à réparer mais pas un fer de lance pour espérer détruire Israël.

Certainement aussi qu’une historicisation apaisée de la Nakba, aux antipodes des manipulations idéologiques, ne sera possible que lorsque Israël, au préalable, aura rompu avec ce sionisme de domination.

En détournant l’aphorisme lucide de Jabotinsky dans les années 1930 concernant la nécessité de « liquider la diaspora avant qu’elle ne liquide le peuple juif », il faudrait peut-être dire aujourd’hui : liquider ce sionisme-là, avant qu’il ne liquide Israël.

On en est loin, du moins en apparence (car des effondrements idéologiques sont parfois brutaux et inattendus), lorsqu’on voit l’hommage rendu au rabbin Avraham Zarbiv, célèbre en Israël pour s’être vanté de démolir des maisons à Gaza puis au Liban (jusqu’à ce que son nom soit devenu un vocable du langage !), et pourtant honoré parmi les personnalités distinguées « pour leur contribution extraordinaire à la société et à l’État » lors du 78e anniversaire de l’indépendance d’Israël.

Il y a de quoi désespérer de Sion (mais certainement pas du peuple israélien, juifs et arabes).

La paix, si elle doit un jour advenir, passera par une connaissance plus juste de l’Histoire, par la reconnaissance égalitaire des aspirations de l’autre, et par le refus des mythologies politiques juives et palestiniennes qui sacralisent la terre, malheureusement actuellement leur seul « dynamiteur commun » d’un même avenir impossible.

à propos de l'auteur
Eric est avocat en droit social à Paris.
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