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La mondialisation du ras-le-bol

Manifestants affrontant la police anti-émeute lors d'une manifestation contre le gouvernement de Sebastian Pinera à Santiago, Chili, le 22 novembre 2019. Crédit : CLAUDIO REYES / AFP
Manifestants affrontant la police anti-émeute lors d'une manifestation contre le gouvernement de Sebastian Pinera à Santiago, Chili, le 22 novembre 2019. Crédit : CLAUDIO REYES / AFP

Les réseaux sociaux subissent leur lot de critiques. On les accuse d’être utilisés à des fins politiques pour faire la promotion de l’extrême droite, de déstabiliser des nations, d’intervenir dans les processus démocratiques, de désinformer. Et c’est vrai.

Mais à la lumière des manifestations et des événements qui se déroulent sur tous les continents depuis quelques mois on peut aussi y constater un autre impact. Des populations s’en servent pour canaliser leur opposition face à leurs gouvernements.

Du Soudan à Hong-Kong en passant par le Liban, l’Iraq et maintenant l’Iran sans oublier le Chili, les appels à la révolte se transmettent par téléphones portables. Les jeunes qui vivent sous la dictature ou des régimes corrompus se rendent bien compte en surfant sur le web que ceux d’autres pays vivent bien mieux et peuvent réaliser leurs aspirations alors qu’eux ne voient jamais le bout du tunnel. Ils en concluent que ceux qui sont au pouvoir s’accaparent des richesses ou sont simplement incompétents et n’ont aucun sens du bien commun.

Ceux qui revendiquent la fin du système confessionnel au Liban ou en Iraq le blâment pour un clientélisme qui ne profite qu’à quelques-uns et empêche le développement de ces pays. Hérité du colonialisme français pour le Liban ou de l’invasion américaine en Iraq, le partage du pouvoir organisé entre communautés pouvait alors apparaître comme une panacée pour assurer une coexistence relative dans ces pays. Cela n’a cependant pas empêché la tragique guerre civile libanaise ni l’instabilité permanente en Iraq. Il a aussi favorisé l’influence chiite iranienne.

Il sera cependant très difficile sinon impossible de changer rapidement ces systèmes compte tenu de l’histoire, des intérêts économiques et stratégiques de dirigeants ou de nations. Sans oublier l’attachement des habitants à des pratiques, des liens tribaux ou religieux qui remontent à plusieurs siècles et qui permettent une identification culturelle et de groupe.

Il est intéressant de constater qu’alors que certains pays occidentaux se retrouvent avec des politiciens démagogues encourageant au repli sur soi, au Moyen-Orient des citoyens rêvent du contraire.

Souvent les motifs des revendications apparaissent assez limités : augmentation du prix du métro à Santiago, des frais téléphoniques au Liban ou du pétrole en Iran. Mais ils ont été suffisants, pour servir de déclencheur à l’expression de malaises plus profonds et des difficultés économiques grandissantes.

Jusqu’à maintenant seuls les Soudanais et les Chiliens semblent avoir obtenu gain de cause. Les premiers ont renversé le régime d’Omar Bachir et les autres obtiendront une réforme constitutionnelle.

Mais rappelons-nous que les précurseurs de ces mouvements de ras-le-bol, les gilets jaunes en France ont réussi à soutirer plusieurs concessions du gouvernement Macron. Mais au prix d’une extrême violence.

L’une des faiblesses apparentes des mouvements rebelles est l’absence de leader identifiable. Cela permet aux gouvernements d’utiliser la division ou simplement de miser sur le temps. C’est ce qu’on voit en Algérie ou après des mois de manifestations pacifiques le « hirak » n’a pas réussi à obtenir de résultats probants. Mais peut-être sommes nous en présence d’une nouvelle dynamique de se mettre volontairement en marge du système politique traditionnel qui a démontré son impuissance et perdu sa légitimité. Comme au Liban, en Iraq.

Parfois le pouvoir n’hésite pas à tirer sur les foules en colère. Les régimes de Bagdad ou de Téhéran peuvent le faire sans en subir de véritables conséquences au plan international. La situation en Iraq ne fait pas les manchettes médiatiques après des années de massacres et d’affrontements dans ce pays en ruine. Et en Iran on ne sait pas trop ce qui se passe d’autant plus que les mollahs ont bouclé internet. Les capitales occidentales sont plutôt discrètes….

Une autre caractéristique est que les manifestants demandent que “tout change et toute de suite ». C’est illusoire dans la plupart des cas sauf en faisant la révolution. Mais on peut comprendre que la patience des populations puisse avoir atteint sa limite. Tant de promesses, jamais réalisées.

Il est trop tôt pour voir si ces diverses rébellions persisteront et atteindront leur objectif mais elles sont le symptôme que la globalisation économique engendre des injustices criantes et des inégalités qui sont de plus en plus difficiles à cacher. Partout sur la planète.

Les peuples, mieux éduqués, en particulier les jeunes, en viennent à la conclusion que cela ne peut durer. Face à un avenir bouché et faute d’être entendus par les pouvoir ils n’ont d’autre choix que de manifester. Et faute de réponse acceptable de la part du pouvoir la violence devient la seule solution.

Nous sommes sans doute entrés dans une phase historique transitoire.

Les démocraties libérales luttent pour leur survie face à des pays, groupes d’influence ou dirigeants populistes qui les attaquent sans vergogne pour servir des intérêts douteux.

Les changements climatiques contribuent aux angoisses des jeunes générations. Il s’agit de l’avenir de la planète.

A cela s’ajoute l’incertitude face au futur ordre mondial découlant de la montée de la Chine et de l’inconsistance de l’Amérique de Trump.

Il est impossible de prévoir sur quoi cela débouchera mais il est peu probable que l’avenir soit un long fleuve tranquille.

à propos de l'auteur
François LaRochelle est un ancien diplomate canadien. Il a été en poste en Egypte (deux fois), à Boston, en Syrie ainsi qu’à Vienne (OSCE) et Bruxelles. A la retraite, il habite à Montréal.
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