La logique de la course iranienne au nucléaire, une énigme pour l’Occident

Le président Hassan Rouhani passant en revue un défilé militaire marquant le 39e anniversaire du début de l'Iran-Irak, devant le sanctuaire du défunt fondateur révolutionnaire Ayatollah Khomeiny, juste à l'extérieur de Téhéran, le dimanche septembre 22 janvier 2019. (Bureau de la présidence iranienne via AP)
Dignitaires de l'Etat islamique d'Iran en prières

L’énigme

L’économie de l’Iran est au plus mal, en 2 ans la monnaie locale a perdu plus de 2/3 de sa valeur. Le peuple sort dans la rue et clame à grands cris que l’argent doit rester dans le pays et ne pas dépenser des milliards de dollars sous la forme de soutien au Hezbollah libanais, aux Houtis yéménites, au Djihad islamique gazaoui et au Hamas, aux milices chiites irakiennes et à l’armée syrienne d’Assad, à son retranchement militaire en Syrie tant à proximité qu’à distance de la frontière israélienne, au développement nucléaire et à la mise au point de missiles balistiques.

La situation est devenue bien plus dramatique depuis l’imposition de sanctions par l’administration Trump en 2016. Cependant, avant déjà elle n’était pas bien brillante. Pourtant, l’Iran, un pays de 82 millions d’âmes, est riche en ressources pétrolifères et gazières, il est un des plus gros producteur mondial de ces 2 matières premières fondamentales à l’économie mondiale.

Au contraire des pays arabes, le niveau d’éducation de sa population est élevé et ses universités participent aux grands courant de la recherche mondiale. Pourquoi chercher obtenir une énergie nucléaire, à des fins civiles à ce qu’on nous en dit, alors que les réserves du sous-sol sont immenses, tout en développant parallèlement des missiles balistiques de plus de 1300 kms susceptibles de porter une charge nucléaire ?

Pourquoi s’entêter à dépenser tant d’argent à financer à coups de milliards de dollars le terrorisme international contre l’Arabie saoudite ainsi que l’armement de toutes ces milices extraterritoriales contre Israël alors que le peuple iranien demande du pain, des services et du bien-être élémentaire. Tout cet argent pourrait servir à la prospérité du peuple et au lieu de ça, il sert à semer la mort et la désolation dans tout le Moyen-Orient.

N’est-il pas élémentaire et naturel que la tâche essentielle des gouvernants est de se soucier avant tout du bien-être et de l’avenir de leur peuple ? Mais alors, pourquoi, pourquoi, cette situation illogique et irraisonnable se demande en Occident, les citoyens mais aussi les gouvernants ? Ceux qui détiennent le pouvoir en l’Iran sont-ils fous, délirants, irresponsables, agissent-ils sans logique ?

Sans logique ? C’est ce que nous allons voir ! La logique n’est certes pas occidentale mais la cohérence interne est grande pour celui qui se veut bien se donne la peine de rentrer dans le système de valeur du pouvoir iranien.

La différence majeure entre l’Occident et la République islamique d’Iran

Depuis 1979, les dirigeants de la République islamique d’Iran sont des Ayatollahs chiites. Un Ayatollah cela croit en l’existence d’Allah, c’est un homme de foi, un théologien, un érudit dans la loi islamique chiite et non sunnite (la nuance est primordiale, nous le verrons plus tard). Il voit le monde au travers du prisme de la religion et exclusivement à travers elle. C’est tout le contraire de ce qui se passe en Occident.

En Occident, on a tué dieu et il est mort, il est jeté aux oubliettes. Concevoir une action politique en fonction d’un argument religieux, de la foi ou d’une espérance religieuse est un non-sens total, c’est complètement irrecevable dans ce monde moderne, un point c’est tout. C’est ce fascinant décalage entre l’Occident athée et cet Orient religieux que le philosophe Michel Foucault, qui se trouvait en Iran lors de la révolution islamique pour comprendre ce phénomène incroyable à ses yeux, souhaiter partager avec ses lecteurs du journal italien Corriere della Serra dont il fut l’envoyer spécial (lire à ce sujet l’excellent livre de Jean Birnbaum, la Religion des Faibles: ce que le djihadisme dit de nous, paru en 2018).

Les temps messianiques, credo chiite vs. credo sunnite

L’islam chiite représente 15% de la population musulmane mondiale, il a été durement maltraité durant des siècles par les sunnites qui les considèrent comme des kaffir (des mécréants). Les Ayatollah chiites ont donc des comptes à régler à avec les Sunnites. Le différent religieux est grand et il est vieux de quelque 1400 années, depuis juste après la disparition du prophète Mahomet. C’est une grande souffrance pour les chiites que de savoir les principaux lieux saints de l’Islam, la Mecque et Médine, aux mains des sunnites.

Les traditions sont différentes et elles n’accordent pas la même valeur à certains aspects théologiques. Dans la tradition sunnite, le rapport au texte du Coran ne laisse que peu de place à l’interprétation. C’est pourquoi l’exercice du pouvoir par les sunnites se consacre à retrouver le faste d’antan, celle de l’époque de la diffusion de l’Islam, de l’imposition de ses règles et de son rigorisme tel qu’on le connait actuellement en Arabie saoudite et comme désirait l’imposait le Caliphat de Daesh.

L’approche de la tradition sunnite au texte coranique est plus dynamique, elle permet l’exégèse et l’interprétation, elle est donc davantage tournée vers le futur que vers le passé. Cette différence de rapport au texte révélé est semblable à la divergence qui existait chez les Judéens à l’époque de la fin du second Temple, entre les Saduccéens/Samaritains d’une part qui respectaient le texte de la Torah à la lettre et d’autre part la lecture des rabbins Pharisiens qui ne craignaient pas d’introduire dans la pratique religieuse de nouvelles interprétations au texte toraïque, allant même jusqu’à parfois s’opposer à son sens premier immédiat (cf. les interprétations respective du verset ‘œil pour œil, dent pour dent’, Exode 21:24; atteinte physique vengeresse pour les premiers, dédommagement exclusivement pécuniaire pour les seconds).

Une autre différence entre ces deux branches de l’Islam est l’importance accordée à certaines Hadith et plus particulièrement celles qui se rapporte aux temps messianiques. Une Hadith est un fait ou un dire du prophète Mahomet qui a été oralement rapportée par ses compagnons, à l’instar d’une loi orale transmise de génération en génération. Ce qu’a fait le prophète qui est infaillible (mouaassam), le fidèle peut et doit le faire par exemple la Hudna de Houdaybiyé; il faut révérer la parole inspirée de l’envoyé d’Allah sur terre.

De nombreuses Hadîth ont été rapportées au nom du prophète, cependant l’islam chiite et l’islam sunnite divergent sur l’authenticité qu’il convient d’accorder à chacune d’entre elles. Ainsi, sur le millier de Hadith qui se rapportent aux temps messianiques à venir, les sunnites n’en reconnaissent que 4, alors que les chiites en ont adoptés près d’un millier. La branche chiite de l’islam accorde donc une grande importance aux temps messianiques. Le courant Loubavitch dans le Judaïsme avec son obsession messianique constitue un excellent exemple de ce qui peut exister chez les Ayatollah iraniens.

Avant et après leur accession au pouvoir, les guides suprêmes Khomeini et Khamenei ont martelé leur préoccupation messianique dans leurs textes (Khomeini, velayat-e faqih: le Gouvernement du juriste, 1970) et leurs sermons (Khamenei, par ex. du 04.06.2015). Ce temps messianique est annoncé par un temps apocalyptique qui aura lieu lors d’une époque de grande dégradation morale (et on y est d’après eux) avant l’avènement du Mahdi, l’imam caché de la tradition chiite, le messie des autres traditions.

Ce temps apocalyptique verra une confrontation entre Juifs et Musulmans et la Hadîth rapporte « Vous combattrez les Juifs et aurez le dessus sur eux de sorte que la pierre dira : ô Musulman ! Voici un Juif caché derrière moi, viens le tuer« . L’arme nucléaire, la bombe atomique, n’est-elle pas la meilleure source de destruction massive, de type apocalyptique. Les généraux des Ayatollah répètent à l’envie qu’Israël est un petit pays, le pays qu’une seule bombe atomique suffit à anéantir.

L’argent des mollahs va au développement d’un programme nucléaire qui se dit civil, alors que l’Iran est le 5è et 3è producteur mondial en pétrole et en gaz et que ses réserves sont immenses. De manière incroyablement concomitante, ils mettent des sommes colossales dans un programme de missiles balistiques, à capacité nucléaire, et d’une portée supérieure à 1300 kms. Mais pourquoi 1300 kms, pourquoi pas 1000 ou 1200 kms, c’est car 1300 kms est précisément la distance qui sépare l’Iran d’Israël.

Dans l’intervalle, ces missiles n’atteignent pas encore cette distance et c’est pour cette raison que les iraniens cherchent tellement à se rapprocher d’Israël en s’implantant militairement de manière durable en Syrie ou alors au moins en Irak à la frontière avec la Syrie. Un coup d’œil sur la carte permet de voir que les milices financées par l’Iran permettent de prendre Israël et l’Arabie saoudite en tenaille.

Effacer Israël, l’entité Sioniste, de la carte du monde comme ils le clament, la Hadîth aide à comprendre l’obsession de cette nécessité de type messianique, mais pourquoi s’attaquer à l’Arabie saoudite, hôte des lieux saints islamiques ? C’est que l’islam chiite avec ses 15% de la population musulmane mondiale a été durant des siècles durement maltraité par les sunnites. Les chiites ont donc de vieux comptes à régler avec les sunnites. Avec leur accession au pouvoir dans le grand pays riche et puissant qu’est l’Iran et avec le développement de leur force militaire l’heure de la revanche a sonné. Il faut humilier et rabaisser les Sunnites, ces kaffir (mécréants), leur reprendre les principaux lieux de l’Islam, la Mecque et Médine.

De son côté, l’Occident athée est tout à la recherche de la prospérité, de la liberté individuelle et des droits universels de l’homme. Il ne peut même pas imaginer une idée aussi absurde que celle de hâter la venue d’un temps messianique annoncé par un envoyé d’Allah. Encore plus impossible de croire qu’elle peut constituer un but politique en soi, un objectif si essentiel qu’un état lui dédie des moyens financiers démesurés au détriment du bien-être de sa population.

Cette logique n’est certes pas occidentale mais la cohérence interne est impeccable pour celui qui veut bien se donner la peine de rentrer dans le système de valeurs du pouvoir des théologiens iraniens. Et c’est exactement là que se joue le conflit de civilisations, la totale incompréhension de l’Autre du fait d’un rapport au monde différent. Toutes ces dépenses militaires des Ayatollah participent de leur croyance et de leur foi. Elles ne sont pas à prendre à la légère car elles touchent à l’Essence même de leur vision politique et religieuse du monde. Pour eux, habités par la parole d’Allah, il ne peut en être autrement, cela participe de leur nature profonde (cf. la fable de la Grenouille et du Scorpion).

Que compte par ailleurs la vie d’un être humain et son bien-être lorsqu’il s’agit de s’inscrire définitivement dans l’Histoire avec un grand H au service d’Allah. Et si ce qui est écrit ici ne résonne pas pour certains lecteurs, qu’ils se souviennent donc de la centaine de milliers de petits martyrs iraniens de 13-14 ans envoyés s’exploser sur les mines de Saddam Hussein avec une clé du paradis autour du cou et du million de victimes civiles de la guerre Irak-Iran.

Les temps messianiques avec l’obsession de la destruction de l’Entité Sioniste c’est qui apparait comme noir sur blanc dans ce qu’a invoqué Esmail Ghaani, le fraîchement nommé Major Général de la force Qods (Jérusalem en arabe) le 6 Janvier dernier devant le cercueil de son chef Qassem Soleimani. Au sommet de sa douleur, ce qui sort des profondeurs de son être c’est : « nous allons chasser les Américains de la région et… faire venir le règne sur le monde de l’imam caché », le Mehdi, le messie, les temps messianiques » (06.01.2020).

Si l’Occident athée prenait la peine d’écouter ce que disent les Ayatollahs théologiens en Farsi et comprendre le niveau de leur détermination, la politique agressive de l’Iran ne lui serait plus une énigme. Mais alors il faudrait sortir la tête du sable et prendre la mesure du danger. Cela, l’Occident, ventripotent et fatigué comme un vieux sénateur romain accoutumé au luxe de ses biens amassés, en est malheureusement bien incapable.

à propos de l'auteur
Shaul, diplômé de Sciences Po, est depuis longtemps un observateur attentif de la géopolitique du Moyen-Orient et suit plus particulièrement les développements intérieurs et extérieurs en rapport avec Israël. Spécialisé sur la thématique "Israël, Jérusalem, la Judée-Samarie et le Droit international", il anime depuis plusieurs années des conférences et présentations sur ce thème en France ainsi qu'en Israël.
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