La Ligne Verte, seule voie à suivre – Malgré tout

Illustration. (Crédit : David Musnik)
Illustration. (Crédit : David Musnik)

Qu’est-ce que la ligne verte ?

Les prémisses de la guerre de 1948 commencèrent au lendemain du plan de partage voté le 29 Novembre 1947 par l’Assemblée générale des Nations Unies ; une guerre qui a duré une quinzaine de mois, pour s’achever au printemps 1949.

Cette guerre a commencé par d’innombrables attaques dévastatrices de bandes armées palestiniennes en décembre 1947, puis s’est poursuivie par l’intervention de cinq armées arabes qui ont envahi le territoire dévolu à l’État juif au lendemain du retrait de la puissance mandataire britannique, le 15 mai 1948.

Au terme de cette guerre, l’État arabe – qui devait être créé à côté d’Israël, par la décision des Nations Unies – a sombré corps et âme dans la tourmente de ce conflit ; les territoires qui auraient dû lui être alloués furent répartis de la manière suivante :

  1. La Cisjordanie a été annexée par le Royaume de Transjordanie ; État qui s’est renommé en 1949 « Royaume de Jordanie ».
  2. La bande de Gaza a été annexée par le Royaume d’Égypte ; État qui s’est transformé en « République arabe d’Égypte » suite au renversement de la monarchie en 1952.
  3. Les territoires conquis militairement par Israël dans une guerre qui lui a été imposée, mais qu’il a gagnée au prix de très lourdes pertes – tant civiles que militaires – ont été de facto annexés à l’État juif.

Les Palestiniens, à l’origine de ce conflit meurtrier, ont été complètement défaits et n’ont pas eu voix au chapitre dans les accords d’armistices qui ont été signés entre les États belligérants début 1949. Ceux-ci ont fixé des lignes de cessez-le-feu qui se sont imposées pendant les 18 années qui ont suivi comme des frontières entre Israël et les quatre principaux États arabes qui ont pris une part active dans cette guerre en envahissant le territoire israélien nouvellement créé : l’Égypte, la Syrie et la Jordanie et le Liban.

À gauche : la carte officielle après la résolution des Nations Unies du 29 novembre 1947 visant à partager la Palestine en un État arabe et un État juif et à transformer Jérusalem en une ville internationale. À droite : Carte d’ Israël , des territoires palestiniens (Cisjordanie et bande de Gaza), du plateau du Golan et de certaines parties des pays voisins. Elle comprend également les anciennes zones de déploiement des Nations Unies dans les pays limitrophes d’Israël ou dans les territoires sous contrôle israélien, en date de février 2018. (Crédit : domaine public via Wikipedia)

C’est cette ligne de cessez-le-feu, qui s’est stabilisée comme une frontière délimitant l’espace israélien de celui de ses voisins, que l’on a ultérieurement appelée « la ligne verte ».

Pourquoi cette locution de ligne verte s’est-elle imposée dans le vocabulaire géopolitique ?

La guerre de 1967, initiée par les pays arabes et déclenchée par Israël, a bouleversé la carte du Proche-Orient : l’État juif a multiplié par cinq la superficie de l’espace qu’il contrôlait ; cette situation étant appelée à durer suite aux trois « non » de la conférence de Khartoum qui a suivi les opérations militaires[1]. Le terme de « ligne verte » s’est imposé pour désigner les frontières antérieures qui s’étaient stabilisées entre 1949 et 1967 (et avaient été « acceptées » de facto par la communauté internationale) et les distinguer ainsi du nouvel ensemble : Israël et les Territoires occupés.

Le Sinaï ayant été restitué à l’Égypte suite à l’accord de paix signé avec ce pays en 1980, cette ligne verte s’est alors limitée aux frontières avec la bande de Gaza, la Cisjordanie et le plateau du Golan, auparavant Syrien.

Dans un contexte de colonisation amorcée par les gouvernements travaillistes qui se sont succédés de 1967 à 1977, et qui se sont systématiquement couchés devant les revendications de plus en plus incisives de groupes religieux et messianiques tels que Gush Emounim, cette locution « ligne verte » a pris de plus en plus d’importance, pour tenter de maintenir cette distinction entre les frontières d’avant 1967 et les territoires occupés.

Une autre manière de formaliser les choses est d’énoncer qu’à l’intérieur de la ligne verte, l’écrasante majorité des habitants sont de nationalité israélienne, alors qu’à l’extérieur de cette ligne, l’écrasante majorité des habitants ne le sont pas – et de surcroît subissent une occupation militaire qui n’a que trop duré depuis 58 (cinquante huit !) années.

Les « bonnes » raisons pour lesquelles la ligne verte est récusée par la majorité des Israéliens

Compte tenu des événements qui se sont déroulés depuis des décennies, il y aurait de très bonnes raisons de faire fi de cette ligne verte et d’annexer les territoires de Gaza et de Cisjordanie[2]. Parmi celles-ci :

  • Dans leur immense majorité, les Palestiniens n’ont jamais vraiment accepté l’idée d’un État juif à leurs côtés et leur objectif de base demeure de le détruire, voire même d’expulser la population juive de cet espace qui devrait « redevenir » musulman et partie intégrante de la Oumma. Le slogan omniprésent « Free Palestine from the river to the sea » est très révélateur de l’objectif poursuivi[3].
  • Chaque fois que l’occasion s’est présentée de créer un État de Palestine indépendant à côté (et non à la place) de l’État d’Israël – en 1937, en 1947, en 2000 et en 2008 – les dirigeants palestiniens en place ont soit refusé, soit tergiversé. Dans un premier temps en combattant par les armes toute possibilité de souveraineté juive sur quelque partie de cet espace (révolte arabe de 1936 et guerre de 1947-48), puis dans un second temps en ne voulant céder en rien à des exigences irréelles et hors-sol (notament, le droit du retour des « réfugiés » exigé par les Palestiniens, qui est en contradiction flagrante avec le principe de deux États pour deux peuples[4]).
  • D’innombrables attentats terroristes abjects en Israël fomentés par des groupes ou individus soutenus ou tolérés par la population palestinienne, avec la plupart du temps des scènes de joie et des bonbons distribués dans les rues pour célébrer ces massacres, alors que les Israéliens enterraient leurs morts. Notons que pendant toutes ces années, l’Autorité palestinienne a consciencieusement versé des pensions aux familles de terroristes tués dans ces opérations (ou emprisonnés), comme s’il s’agissait d’anciens combattants qu’il fallait honorer[5].
  • L’épisode de l’évacuation de la bande de Gaza en 2005 : beaucoup, y compris l’auteur de ces lignes, ont considéré à l’époque que maintenir plus de 8 000 colons israéliens au milieu d’une population hostile de deux millions d’âmes était un non-sens absolu, tant politique que militaire. Un retrait rapide de ce territoire était impératif et n’aurait, pensait-on alors, globalement pas d’impact négatif, en dehors des colons évacués qui avaient décidé de faire leur vie dans des conditions défiant toute logique. Les événements ultérieurs, en particulier les dizaines de milliers de roquettes qui se sont abattues pendant plus de 18 ans sur les territoires du sud d’Israël devaient remettre en question cette vision supposée « rationnelle » de la situation.
  • Enfin, l’attaque abominable du 7 octobre, qui a massacré froidement des centaines de civils israéliens – pacifistes pour une large partie d’entre eux – a achevé de convaincre la population israélienne que toute paix de compromis avec un ennemi qui ne demande rien de moins que la destruction de l’État d’Israël dans une logique jusqu’au-boutiste de « tout ou rien » était impossible, du moins à un horizon de court ou moyen terme. Notons que l’accueil enthousiaste qu’une partie de la population civile de Gaza a réservé à cette razzia abominable explique – à défaut de justifier – l’indifférence actuelle de certains Israéliens à l’égard du sort de ce territoire et de sa population, qui vit un véritable enfer dans cette guerre de riposte qui a suivi ce samedi noir d’octobre 2023.

Dans ces conditions, c’est une logique de « gestion du conflit » qui s’est installée dans les esprits en Israël en lieu et place d’une logique de résolution du conflit. L’idée étant de maintenir les choses en place de la manière la plus apaisée possible en espérant voir venir de nouvelles générations qui aborderont ces problèmes avec d’autres approches, dans un contexte qui aura évolué avec le temps.

Les autres raisons qui font que la ligne verte reste toujours d’actualité

Tous les arguments énoncés ci-dessus pour considérer que la ligne verte n’est plus d’actualité sont légitimes et sont d’ailleurs ardemment défendus par une partie des Israéliens.

Cette population est soumise en permanence à des attaques dont l’Occident, toujours moralisateur, fait peu de cas :

  • attentats terroristes persistants,
  • roquettes et missiles incessants depuis des années qui pleuvent sur le Israël (depuis Gaza, le Yémen, l’Iran, la Syrie, le Liban),
  • discours enflammés prônant la destruction de l’État juif, étayés par des boycotts économiques, culturels, diplomatiques, etc.

Cependant, cette longue liste d’arguments butent sur un point essentiel : quelle alternative plausible à la ligne verte ? Les raisonnements ci-dessus énoncent des justifications pour l’écarter, mais échouent tous à sortir de l’une des trois possibilités ci-dessous :

  • La prolongation sine die du statu quo qui condamne les acteurs de terrain à rejouer encore et toujours les mêmes scénarios qui se sont déjà déroulés les années précédentes : désobéissance civile des Palestiniens, intifada ouverte ou larvée dans une opposition à une occupation militaire oppressive, permanence des haines et des rancœurs, qui trouveront toujours de quoi se nourrir dans des frictions et des confrontations hostiles sur le terrain et qui alimenteront un cercle vicieux – attentats et répressions – dans une mécanique infernale de « positive » feedback, etc.
  • L’extension de la souveraineté israélienne sur les territoires occupés qui, renforcerait une situation détestable d’apartheid – qui « existe » déjà de facto dans les territoires occupés entre Palestiniens et colons israéliens. La mise en place d’une telle souveraineté étendrait alors cet « apartheid » honni à l’ensemble du pays. Celui-ci serait alors condamné à subir un sort voisin de celui de l’Afrique du Sud, de triste mémoire, dont le régime a fini par chuter du fait d’une discrimination insupportable, gravée dans la loi, qui l’a isolé de la communauté internationale.
  • Le pendant de l’option précédente consisterait à octroyer la nationalité israélienne à tous les habitants de ce nouvel espace (Israël, la Cisjordanie et Gaza) pour éviter une telle situation d’apartheid officiel comme politique d’État. Cette possibilité d’un Israël étendu pour tous ses habitants, juifs et arabes, rejetée par tout ce qui compte dans la politique israélienne, se rapprocherait de la solution prônée par les Palestiniens et par l’extrême gauche qui consiste à noyer l’État d’Israël dans un océan démographique où les Juifs seraient condamnés, à terme, à devenir une minorité dans leur propre pays[6].

Lorsque l’on prend un peu de recul par rapport à l’actualité brûlante à laquelle nous sommes soumis depuis ce fatidique 7 octobre 2023, il n’y a pas d’autre voie à moyen terme que les trois possibilités mentionnées ci-dessus, dans la mesure où la ligne verte ne sert plus de boussole pour déterminer la politique à retenir dans le long terme[7].

En revanche, si cette ligne verte est revitalisée, pour bien distinguer entre ce qui relève de l’État juif et ce qui relève des territoires palestiniens, celle-ci peut nous guider dans la recherche d’une solution qui garantirait une évolution vers une possibilité de compromis.

Redonner des couleurs à la ligne verte

L’excellent ouvrage Catch 67 de Micah Goodman décrit précisément cette impasse dans laquelle tous les acteurs de ce conflit se sont laissés entraînés. Pour prendre en considération les préoccupations sécuritaires légitimes des Israéliens toujours attaqués de toutes parts et le maintien d’un État juif et démocratique, il propose de créer, dans les territoires occupés, un espace autonome et démilitarisé où les Palestiniens pourraient disposer d’une vraie indépendance politique, adossée à une vraie continuité territoriale.

La ligne verte devrait alors être aménagée :

  • d’une part pour tenir compte des mouvements de populations qui ont eu lieu depuis près de six décennies,
  • et d’autre part pour donner un peu plus d’air à la bande de Gaza qui, au-delà des destructions actuelles suite à cette guerre cruelle déclenchée par le Hamas, est de toute façon un territoire très exigu et surpeuplé.

Dans cette perspective, il est évident qu’une partie des colonies juives de Cisjordanie devrait être démantelée, sauf si ses habitants souhaitent demeurer dans un espace régi par l’Autorité palestinienne. Il s’agirait des implantations situées au cœur de ce territoire et qui sont souvent occupées par les éléments les plus extrémistes des colons juifs. Ainsi, la ligne verte ne serait pas un tracé très précis à suivre méticuleusement, mais plutôt une ligne directrice dont il faudrait s’inspirer pour avancer. De cette manière on pourra alors distinguer ce qui relève de l’État d’Israël et ce qui n’en relève pas.

Régis Debray décrivait dans son livre Éloge des frontières l’importance de ces lignes de démarcation, tant pour se différencier de ce qui est extérieur à la communauté nationale, que pour pouvoir mieux identifier et rassembler ce qui en relève et l’inscrire dans un devenir commun.

Ligne Verte vs Ligne Rouge

Pour remettre cette ligne verte sur la carte, il importe de commencer à délaisser cette appellation de Judée et Samarie (יהודה ושומרון Yehuda VeShomron) qui s’est imposée partout dans l’espace israélien de manière irresponsable et inconséquente, et de renommer ce territoire par son appellation qui prévalait jusque dans les années 1980 : la Cisjordanie (הגדה המערבית Hagada hamaarvit).

Dans le livre éponyme de Stephen King, La Ligne Verte, qui a connu un grand succès populaire, en particulier avec la sortie du film adapté de ce roman mettant en scène Tom Hanks, cette ligne se rapportait à la couleur du sol du couloir d’une prison qui conduisait les condamnés à mort à la salle d’exécution.

Dans le cas qui nous occupe, cette ligne aurait une fonction exactement inverse, dans le sens où trop s’en écarter conduirait à une condamnation à mort du projet sioniste tel que conçu par ses pères fondateurs : celui-ci voulait créer un pays refuge pour les Juifs persécutés dans le cadre d’un État juif et démocratique, dont l’idéal a été, dans un passé maintenant lointain, d’être « une lumière parmi les nations ».

Finalement, délaisser cette ligne verte au profit d’un apartheid rampant, ou pire, officiel et revendiqué, constituerait une ligne rouge pour la quasi-totalité des autres pays de la planète, ligne rouge qui renforcerait alors une isolation croissante, qui ferait apparaître Israël comme « une tâche parmi les nations ».

[1] La conférence de Khartoum – qui a réuni neuf pays arabes à la suite de la guerre des Six Jours – s’est tenue début septembre 1967 dans la capitale soudanaise. Elle s’est conclue par une résolution restée dans l’Histoire comme « les trois ‘non’ de Khartoum » : non à la paix avec Israël ; non à la reconnaissance d’Israël ; non à des négociations avec Israël.

[2] Le territoire du Golan, qui se trouve au-delà de la ligne verte et empiète sur un territoire auparavant syrien, est hors du champ de cet article car il présente plusieurs caractéristiques particulières qui le distinguent de Gaza et de la Cisjordanie : il était relativement peu peuplé au moment de sa conquête en 1967, ses habitants étaient des Druzes qui constituent une minorité dans la mosaïque démographique syrienne. Le plateau du Golan n’était pas inclus dans la partie attribuée à l’État arabe en 1947, a priori les Palestiniens ne le revendiquent pas, le conflit territorial étant uniquement avec la Syrie qui est un État en phase avancée de « décomposition ».

[3] Le lecteur pourra également visionner sur youtube des vidéos du Ask Project où des centaines de personnes sont interviewées dans le cadre de micro-trottoirs. Ce qui émerge de toutes ces interviews est la persistance du refus arabe, celui-ci comptant sur le temps long pour prévaloir dans un conflit dont le moteur est une opposition farouche à toute souveraineté juive sur quelque partie que ce soit de l’ex-Palestine mandataire.

[4] On peut également observer que du côté palestinien, aucun plan de paix n’a jamais été présenté, les dirigeants se contentant de réagir aux différentes propositions présentées soit par Israël, soit par les États-Unis, soit par d’autres acteurs. En effet, un tel plan de paix, compatible avec le principe de deux États pour deux peuples, qui serait proposé par les Palestiniens les forcerait à prendre clairement position sur un ensemble de points sur lesquels ils ne veulent surtout pas trancher.

[5] Avec un « barème » pour ces pensions qui interroge, pour le moins : plus le terroriste a causé de victimes, plus la pension versée aux familles sera élevée ! On comprend que beaucoup d’Israéliens soient choqués par ces pratiques si peu compatibles avec la volonté de paix parfois affichée…

[6] La population juive d’Israël est estimée à 7 millions de personnes et serait face à une population arabe également estimée à 7 millions de personnes : 2 millions d’arabes israéliens, 2 millions d’habitants à Gaza et 3 millions d’habitants en Cisjordanie. On n’ose imaginer le morcellement et l’éclatement d’un parlement élu par ces 14 millions de personnes…

[7] Il y aurait bien une quatrième solution consistant à expulser les Palestiniens manu militari de cet espace, mais l’éthique et la morale la plus élémentaire imposent de ne pas envisager un tel nettoyage ethnique. Ceux qui le prônent déshonorent ce qui reste de valeurs morales en Israël, ainsi que des siècles d’humanisme juif.

à propos de l'auteur
Franco-Israélien né à Paris (France) en 1954, David Musnik vit en France avec un passage de plusieurs années en Israël dans les années 1970’s. Diplômé du Technion en 1977 dans la faculté "Electrical Engineering", puis mobilisé dans Tsahal pendant presque 3 années. Informaticien retraité spécialisé dans l’ingénierie documentaire.
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