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La ligne européenne silencieuse d’Israël

La relation américaine est politique. L’ancrage européen est structurel. Israël construit les deux. Illustration : Shay Gal. Reproduction autorisée avec mention du crédit.

Les propos de Yariv Levin relevaient d’un combat intérieur, non d’une doctrine d’État. L’Union européenne demeure le premier partenaire commercial d’Israël et le cadre réglementaire qui conditionne sa puissance économique. L’épisode groenlandais a mis à nu une Amérique transactionnelle. Face à cette volatilité, Israël maintient un axe européen discret : une coordination approfondie au niveau des services avec Bruxelles, non en substitution de Washington, mais comme garantie stratégique face à l’imprévisibilité.

La semaine dernière, le ministre israélien de la Justice, Yariv Levin, a choisi l’Union européenne comme cible d’une offensive de politique intérieure. Dans un mémoire déposé dans le cadre d’une requête liée à un recours devant la Haute Cour, il a accusé l’UE de « travailler à renverser le gouvernement élu » et de financer des manifestations contre lui. Son avocat privé, Yoram Sheftel, est allé plus loin lors de l’audience, qualifiant l’UE d’« hostile » et affirmant que certains États européens avaient imposé des embargos pour empêcher Israël de l’emporter dans une guerre de survie. [1]

Ce n’était ni une ligne diplomatique, ni un briefing stratégique. C’était un signal électoral dirigé vers l’extérieur pour produire un effet intérieur.

L’Union européenne n’est pas un camp idéologique. Ce n’est pas un « bloc de pays de gauche ». C’est le plus grand marché intégré au monde, le premier partenaire commercial d’Israël et l’environnement normatif qui détermine quelles industries peuvent changer d’échelle et lesquelles ne le peuvent pas. Plus d’un tiers des importations israéliennes proviennent de l’UE. Environ un tiers des exportations y sont destinées. Des centaines d’entreprises israéliennes dépendent de cet accès. Il ne s’agit pas d’une relation symbolique. Il s’agit d’un pilier de la sécurité nationale économique.

Israël figure parmi les États non européens les plus profondément connectés aux systèmes européens, presque au niveau des terminaisons nerveuses. Aviation, normes industrielles, régulation financière, recherche, protection des infrastructures critiques, cyberarchitecture civile, interconnexions énergétiques : ces domaines sont structurellement imbriqués. Ce ne sont pas des gestes diplomatiques. Ce sont des infrastructures de fonctionnement.

Les deux parties évoluent pourtant dans un décalage permanent : le bruit politique occupe l’espace que la substance devrait structurer.

Dans une partie de l’Europe, Israël est de plus en plus perçu comme un « dossier normatif » détaché du contexte : un État jugé au prisme de standards déclaratifs, plutôt qu’à travers la réalité d’une démocratie de première ligne en contact quotidien avec des organisations terroristes et des États parrains du terrorisme, dans un environnement où l’erreur se paie en vies humaines. Une pression qui ignore les mécanismes politiques israéliens renforce les courants les plus méfiants en Israël et éloigne toute solution.

À Jérusalem persiste une illusion inverse : celle d’une dépendance unilatérale vis-à-vis de l’Europe. En réalité, l’Europe dépend également d’Israël pour des capacités opérationnelles qu’elle ne remplace pas aisément : technologies critiques, cyberdéfense, interfaces de renseignement, résilience infrastructurelle, options énergétiques, expertise sécuritaire. Présenter Israël comme « problématique » efface un intérêt stratégique européen.

Les menaces sont communes : terrorisme, radicalisation, financements hostiles, pénétration cognitive, érosion des frontières. Ceux qui les traitent comme des théâtres périphériques finiront par en subir les conséquences au cœur de leurs propres sociétés.

La critique européenne d’Israël glisse parfois vers des doubles standards, voire vers des insinuations collectives visant les Juifs. Jérusalem doit néanmoins maintenir une discipline stratégique : toute critique n’est pas de l’antisémitisme, même lorsqu’elle est sévère. Confondre les deux affaiblit la lutte contre l’antisémitisme réel et érode la crédibilité. La majorité des capitales européennes cherchent un dialogue structuré, non une confrontation rhétorique.

Israël commet aussi une erreur lorsqu’il confond les déclarations nationales avec la mécanique institutionnelle de l’Union. L’Espagne déclare. L’Irlande proteste. La Belgique condamne. La conclusion hâtive devient : « L’Europe est contre nous ». C’est une erreur d’analyse.

L’Union est un mécanisme de puissance : Commission, Conseil, Parlement, chacun doté de compétences distinctes. Règles de vote variables. Majorités qualifiées dans certains dossiers, unanimité dans d’autres. Coalitions mouvantes. La rhétorique n’engage pas. Les décisions, elles, engagent. [2]

Bruxelles compte pour Israël dans un contexte où Washington mesure de plus en plus les alliances à l’aune de transactions.

Le Groenland a révélé le schéma Trump : la souveraineté traitée comme une variable d’intérêt, l’alliance valable tant que l’alignement persiste, et ceux qui divergent en paient le prix. Non des promesses, mais des instruments. Non des engagements durables, mais une convergence d’intérêts au jour le jour.

Jérusalem en a tiré la leçon : si Copenhague peut être soumise à pression lorsque cela sert un intérêt, Jérusalem le sera lorsque les intérêts divergeront. La relation personnelle avec un dirigeant américain ne constitue pas un ancrage stratégique ; elle reste conditionnelle. Lorsque la souveraineté d’un allié devient clause de négociation, chaque actif devient exposé. Aujourd’hui une île. Demain un théâtre stratégique.

De là découle l’attention portée par Israël à la position danoise. Si la pression sur un allié occidental devient une méthode sans coût, elle sera testée ailleurs. Le temps lui-même devient une variable négociable.

Publiquement, Jérusalem est restée silencieuse sur le dossier groenlandais. La confrontation ne procure aucun bénéfice, mais la neutralité pure n’est pas une option. À l’échelon des services, Israël s’est aligné sur la position danoise et européenne : coordination, clarification des lignes, gestion des frictions.

Dans le même temps, une coordination approfondie entre Jérusalem et Bruxelles se poursuit, politiquement et surtout techniquement, dans plusieurs domaines. Elle ne dépend d’aucune alternance partisane. Dans plusieurs théâtres opérationnels, elle s’est révélée plus stable que la ligne américaine : moins personnalisée, moins volatile, plus institutionnelle — et donc plus productive.

Sous le seuil médiatique, Israël construit une synchronisation discrète avec plusieurs capitales européennes face à la volatilité de Washington. Non contre les États-Unis, mais contre l’imprévisibilité : scénarios partagés, lignes rouges clarifiées, alignement des réponses, assurance mutuelle pour le jour où une inflexion stratégique américaine surviendrait en cours de route.

Israël ne fonde pas sa stratégie sur une variable unique. Même dans des périodes de tension, il ne remplace pas Bruxelles par Washington. L’Europe, de son côté, a intérêt à ce qu’Israël demeure un acteur stratégique sérieux et prévisible.

Cet essai est une adaptation d’une chronique en hébreu publiée dans Maariv le 23 février 2026, sous le titre : « ישראל לא יכולה להרשות לעצמה להתבלבל לגבי אירופה ».

[1] Nava Freiberg, “Bruxelles riposte après sa mise en cause par l’avocat de Yariv Levin”, The Times of Israël (édition française), 19 février 2026.

[2] Conseil de l’Union européenne, “Comment le Conseil vote-t-il ?”, dernier réexamen le 23 février 2026.

à propos de l'auteur
Shay Gal est le fondateur de Line of State, un cabinet stratégique international consacré aux affaires stratégiques, aux relations gouvernementales et à la puissance publique. Ancien vice-président chargé des relations extérieures d’Israel Aerospace Industries (IAI), il a auparavant exercé des fonctions au sein du système politique israélien, notamment à la Knesset et au gouvernement. Son travail auprès de gouvernements, d’appareils de sécurité, d’institutions, d’entreprises et de décideurs porte sur des dossiers stratégiques où politique, puissance, accès, communication, renseignement et légitimité publique se rejoignent.
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