La liberté : racheter les siens
Cela s’est produit un jour de fête et de joie.
Le 22 Tishri 5784 – 7 octobre 2023, jour de Simhat Torah, lorsque les Juifs dansent avec le rouleau de la Loi qui relie le ciel et la terre, Israël s’est réveillé dans l’horreur. Le jour qui célèbre l’intimité divine est devenu celui du massacre et de l’enlèvement. Ce ne fut pas une bataille entre armées, mais le ciblage délibéré de civils : l’assassinat et la capture d’innocents sans défense. Pour la première fois depuis 1945, l’extermination des Juifs était de nouveau proclamée comme objectif idéologique, politique et théologique. Le Hamas ne cachait pas son but : effacer les Juifs, les Israéliens, l’État d’Israël lui-même, et avec eux toute continuité vivante de la présence juive sur la terre.
C’est cela qui donne à l’heure présente son caractère sans précédent – un hapax dans l’histoire juive. Pour la première fois, des Juifs, sur leur propre terre, au sein d’un État libre et souverain, rachètent et délivrent les leurs. Ils ne le font pas en suppliant des rois ou des évêques, ni grâce à une tolérance concédée d’en-haut, mais par leur propre responsabilité, leur propre force et leur douleur. Ce n’est pas un triomphe ; c’est une grâce – celle d’agir par soi-même, de se gouverner, d’assumer moralement sa liberté après des siècles de dépendance.
Le rachat en exil
Pendant des siècles de dispersion, le rachat des captifs (pidyon shevuyim/פדיום השבוים) fut considéré comme l’un des commandements les plus élevés. Les communautés réunissaient des fonds, imploraient les autorités locales, vendaient même des objets sacrés pour sauver leurs frères et sœurs. Mais ce commandement, si central dans l’éthique juive, s’exerçait toujours dans la condition de l’impuissance. Les Juifs pouvaient négocier, mais jamais décider. Ils pouvaient supplier, mais non commander.
Sous les princes chrétiens comme sous les califes musulmans, ils restaient les sujets des puissants – tolérés au mieux, méprisés au pire. Même le droit de racheter dépendait d’une permission. Chaque acte de miséricorde était concédé, jamais conquis. La douleur la plus profonde de l’exil n’était pas seulement la persécution, mais l’incapacité de protéger les siens – d’être responsable de son propre corps, de ses enfants, de ses morts.
La conscience juive s’est forgée dans cette impuissance, dans l’exercice d’une compassion sans autorité. Elle a produit la longue mémoire de la persévérance – une fidélité sans souveraineté, une foi sans pouvoir, une flamme immobile qui ne conquiert pas, mais ne s’éteint jamais.
L’hapax de l’État
Aujourd’hui, au XXIᵉ siècle, quelque chose d’entièrement nouveau est apparu. Pour la première fois depuis l’Antiquité, le peuple juif agit à travers son propre État, reconnu, bien que souvent à contrecœur. L’État d’Israël – fragile, contesté, encore à peine accepté par ses voisins – assume la tâche biblique jadis accomplie dans l’humiliation : racheter ses captifs, défendre ses enfants, ensevelir ses morts.
Le 7 octobre et les mois qui ont suivi constituent ainsi un hapax – une révélation singulière du temps juif. Le rachat des prisonniers n’est plus l’acte des impuissants, mais celui des responsables. Les moyens sont politiques, militaires, diplomatiques, mais le geste spirituel demeure : ramener à la maison ceux qu’on a arrachés, proclamer que la vie et la mort juives ne sont pas négociables, que sa sauvegarde relève désormais des mains israéliennes.
Cette transformation renverse la dépendance pluriséculaire de la diaspora. Pour la première fois, les Juifs ne sont plus des « suppliants » : ils sont les agents de leur propre miséricorde.
Et pourtant, tous n’ont pas porté ce fardeau avec la même droiture. Au sein de la direction politique, le calcul a parfois prévalu sur la compassion. Certains ont préféré la poursuite de la guerre au compromis douloureux de la négociation. D’autres ont accepté que les otages demeurent dans l’ombre, convaincus que la force nationale exigeait l’intransigeance. La tragédie des otages a révélé non seulement la cruauté de l’ennemi, mais aussi les fractures internes d’Israël – entre puissance et miséricorde, endurance et dureté.
Le paradoxe du cessez-le-feu
Même cette capacité nouvelle est ombrée par la tragédie. Dans le cessez-le-feu actuel, les vivants sont rendus, mais les morts restent cachés. Beaucoup d’otages ont été assassinés à Gaza et leurs corps refusés à leurs familles. Leurs restes sembleraient perdus quelque part, dans un entrepôt, une ruine, un tunnel.
Même dans l’apparence d’une trêve, la réalité s’est vite fissurée : il n’y a pas eu, et il n’y a pas encore de respect effectif du cessez-le-feu lorsqu’il s’agit des dépouilles. Des familles restent sans sépulture décente. Des restes humains sont instrumentalisés publiquement – une humiliation ajoutée au crime. Ce refus de rendre les morts à leurs proches n’est pas seulement une barbarie envers les familles : c’est un déni du sens le plus profond du pidyon shevuyim, qui exige respect et enterrement pour vivants et morts. Lorsqu’un mouvement armé traite ainsi à la fois ses ennemis et ses propres populations, il montre qu’il ne reconnaît ni la loi des hommes ni le devoir envers les morts.
Cette profanation a des conséquences immédiates : elle ruine la confiance internationale, alimente la colère et le désespoir, et creuse la voie d’une reprise de la violence. Là où les cadavres restent en otage, la paix devient impossible : la trêve perd toute crédibilité si l’on tolère que les morts soient retenus et que les vivants deviennent instruments d’un mensonge médiatisé.
Pendant que le monde débat, le Hamas redéploie sa terreur parmi les ruines, tuant les Gazaouis soupçonnés de dissidence. La violence se retourne vers l’intérieur, dévorant son propre peuple. Ce que nous voyons n’est pas seulement la guerre, mais une forme d’entropie morale – une civilisation qui se consume d’elle-même.
Israël, de son côté, a été contraint à une guerre qui met son âme à l’épreuve. L’usage de l’intelligence artificielle et d’une puissance de feu écrasante dans le labyrinthe de Gaza révèle un autre péril : la perte du sens moral de la mesure. Entre la nécessité de se défendre et la tentation d’une domination technologique s’étend une zone de vertige éthique.
Un peuple qui a survécu à l’anéantissement sans haine peut-il conserver son langage moral en se défendant avec une telle force ? Peut-il rester humain au milieu de l’inhumanité ? Le danger n’est pas qu’Israël périsse, mais qu’il oublie ce que signifie être Israël.
La solitude israélienne
Depuis soixante-dix-sept ans, Israël vit entre reconnaissance et tolérance – accepté par certains, supporté par d’autres, condamné par ceux qui ne peuvent admettre l’indépendance juive. Et pourtant, dans cette fragile reconnaissance, une profonde persistance a pris racine : celle de la patience silencieuse qui permet à la vie de continuer au cœur des traumatismes.
Cette constance n’est pas héroïque ; elle est tendre et épuisée, souvent muette. Elle se manifeste dans le fait que l’on se marie encore, que l’on étudie, que l’on plante des jardins, que l’on enseigne aux enfants, que l’on soigne les anciens, même quand retentissent les sirènes. C’est la résilience ordinaire, le rythme intact et quotidien de la vie.
Le miroir du voisin, des Églises et de l’islam
Autour d’Israël vivent des millions de Palestiniens dont l’existence est suspendue depuis des générations – à Gaza, dans les camps ou en exil. Eux aussi survivent par une forme de résilience « en attente », faite de dépendance et d’identité différée. Leur tragédie est instrumentalisée par des dirigeants qui promettent la rédemption – ils ne sèment que la ruine.
Les Églises chrétiennes, elles aussi, se trouvent paralysées. Beaucoup ont observé l’horreur avec une hésitation morale. Leur vocabulaire de miséricorde semble épuisé. La Croix tremble entre la compassion pour Gaza et la peur d’accuser à nouveau Israël.
Et autour d’elles, l’islam demeure largement silencieux – non pas hostile, mais désemparé. Les voix religieuses officielles de la région, usées par la politisation et les défaites, ne dépassent guère les formules convenues. Le retour d’une souveraineté juive sur une terre autrefois régie par les califes touche un nerf à vif. Sous les discours publics, on devine une confusion muette : comment répondre à un peuple jadis témoin, désormais sujet et voisin ?
Au-delà de la victoire
Il faut nommer ce moment non comme une victoire, mais comme une grâce. Le rachat des captifs par leur propre peuple, sous leur propre drapeau, n’est pas un triomphe sur autrui, mais une révélation de responsabilité. C’est la réintroduction de la liberté morale dans l’histoire juive – la capacité retrouvée de répondre de soi-même.
Ce renouveau national doit rester humble. La souveraineté peut corrompre autant que la servitude peut avilir. Le véritable miracle de l’État n’est pas sa force, mais sa capacité à se limiter par la discipline morale qui doit permettre d’exercer la puissance sans perdre l’âme.
Le greffon retrouvé
Pendant deux millénaires, la branche juive fut coupée de son tronc d’origine. Elle apprit à vivre sous d’autres climats, à prier dans d’autres langues, à rêver du retour tout en servant des empires étrangers. La sève ne cessa jamais de couler, mais elle coulait en exil. Aujourd’hui, la branche a été greffée de nouveau sur la racine vivante de la région d’où elle provenait. Le retour n’est pas sans douleur : il déchire l’écorce de l’histoire, bouleverse les anciens équilibres de pouvoir et de mémoire. Sans Israël, le Moyen-Orient était un corps amputé. Cela dépasse de très loin les arguties sur l’État d’Israël conçu comme refuge.
Cette greffe renverse les équilibres hérités – coloniaux, religieux, psychologiques. Elle trouble les anciens empires, déstabilise les États voisins fondés sur l’absence juive, et même l’Occident, qui avait appris à concevoir l’existence juive comme une abstraction éthique plutôt qu’un fait politique.
Le Moyen-Orient pivote sur lui-même : les Juifs ne sont plus des errants à ses marges. Ils sont redevenus une présence centrale et dérangeante. Le choc est autant théologique que géopolitique. Il redéfinit ce que signifie appartenir, croire, partager un espace acquis en « location permanente » par la Parole divine…
La persistance tranquille d’Israël n’est donc pas une simple résilience nationale : c’est le pouls régulier de cette greffe retrouvée, la lente réintégration d’un membre amputé de l’histoire. Et le tumulte qu’elle provoque, de Gaza aux chancelleries d’Europe et du monde, n’est pas la preuve d’un échec, mais celle du retour de la vie.
