La lettre d’Abbas : coup de théâtre diplomatique ou illusion de plus ?

Illustration. Le président français Emmanuel Macron pose avec le président de l'Autorité palestinienne Mahmoud Abbas après leur rencontre à l'Elysée, à Paris, le 21 septembre 2018. (Crédit : AFP / Ludovic Marin)
Illustration. Le président français Emmanuel Macron pose avec le président de l'Autorité palestinienne Mahmoud Abbas après leur rencontre à l'Elysée, à Paris, le 21 septembre 2018. (Crédit : AFP / Ludovic Marin)

146 États ont déjà reconnu l’État de Palestine, mais aucun pays du G7 ne s’était engagé jusque-là à le faire. Cela ne saurait tarder puisque, grâce à son président, la France sera le premier pays du G7 à franchir le pas. En effet, le 24 juillet dernier, Emmanuel Macron s’est engagé solennellement à reconnaître l’État de Palestine en septembre, lors de l’Assemblée générale des Nations unies à New-York. Et dans l’intervalle, il compte bien réussir à convaincre ses homologues du G7 à lui emboîter le pas.

Pourquoi maintenant ?

Beaucoup jugent le moment particulièrement mal choisi, alors que la guerre n’est pas terminée et que la méfiance est à son comble. Mais Macron, têtu comme une mule, avait chargé son ministre des Affaires étrangères, Jean-Noël Barrot, de défendre cette orientation le 28 juillet dernier, lors de la session plénière de la conférence internationale de l’ONU sur la mise en œuvre de la solution à deux États.

Deux États : une solution morte et enterrée ?

[Discours du 28 juillet] Le ministre explique pourquoi cette solution, « seule solution acceptable » pour qu’Israël puisse vivre en paix aux côtés de ses voisins, est en danger de mort.

Les coupables ? Évidemment, comme il fallait s’y attendre, le ministre français accuse le gouvernement israélien de :

  • prolonger la guerre,
  • d’imposer la famine,
  • et de coloniser la Cisjordanie.

Quant au Hamas, pour sa part, il n’est évoqué qu’en marge, réduit au massacre du 7 octobre.

Le ministre nous dit :

Après des blessures si profondes, comment imaginer une coexistence pacifique.

La réponse coule de source : la solution de deux États pour deux peuples est « en danger de mort ». En vérité, à nos yeux, elle est même bel et bien morte et enterrée.

La lettre d’Abbas : un miracle politique ?

Mais le ministre nous apprend que, le 10 juin 2025, une lettre adressée par Abbas, le président de l’Autorité palestinienne, au président de la République française et au prince héritier d’Arabie saoudite, a ressuscité cette solution.

Ces quelques pages signées de Mahmoud Abbas auraient-elles suffi pour que le président français brandisse d’ores et déjà la reconnaissance de l’État palestinien comme une victoire historique ? Peut-on vraiment croire à un tel miracle diplomatique, alors que les cendres du 7 octobre fument encore ?

Emmanuel Macron veut y croire. D’ailleurs, le 12 juin 2025, sur Facebook, le président a fourni un résumé succinct du contenu de cette missive :

J’ai reçu une lettre d’espoir, de courage, de clarté.

Le Président de l’Autorité palestinienne Mahmoud Abbas trace le chemin d’un horizon de paix. Condamnation du terrorisme, libération des otages, démilitarisation du Hamas, fin de la guerre à Gaza, réformes, élections, paix juste et durable pour tous dans la région.

Il exprime l’attachement du peuple palestinien à la solution à deux États. Deux peuples, deux États. La sécurité et la paix. Des engagements concrets et inédits qui témoignent d’une volonté réelle d’avancer.

Le moment est décisif.

Dans cette lettre, Abbas se métamorphose. Lui qui, depuis 600 jours de guerre, se taisait ou accusait Israël, prend soudain une série d’ « engagements concrets et inédits qui témoignent », nous dit Macron, « d’une volonté réelle d’avancer vers la mise en œuvre de la solution à deux États ». Abbas dit vouloir :

  • condamner l’attaque du 7 octobre qu’il juge « inacceptable et condamnable » ;
  • libérer tous les otages ;
  • désarmer le Hamas ;
  • l’écarter de la future gouvernance de Gaza ;
  • démilitariser le futur État palestinien ;
  • ·réformer les manuels scolaires ;
  • avoir déjà coupé les allocations aux familles de terroristes ;
  • ·organiser des élections présidentielles et législatives en 2026.

Un virage à 180 degrés. À tel point que Macron n’aurait pas rêvé meilleure lettre, même s’il l’avait dictée lui-même. Non seulement la lettre répond à ses attentes, mais elle les dépasse.

La réponse française : reconnaissance immédiate

Le 24 juillet, Macron adresse une lettre de réponse à Abbas, lettre dont nous avons pu trouver facilement copie sur le net. Abbas mérite sans doute une récompense pour son courage. Le président français a alors le plaisir de s’adresser à lui en ces termes :

J’ai l’honneur de vous confirmer qu’à la lumière des engagements que vous avez pris, la France procédera à la pleine reconnaissance de la Palestine comme État lorsque je me rendrai à l’Assemblée générale des Nations unies, en septembre prochain.

Il lui rappelle tout de même que ce sont les engagements qu’il a pris dans sa lettre qui justifient une décision d’une telle importance. Il écrit :

Vous avez condamné les attaques terroristes du 7 octobre 2023 et appelé à la libération immédiate des otages détenus par le Hamas, prôné le désarmement du Hamas et son retrait de la gouvernance de Gaza.

Et nous constatons que, pour donner à son projet toutes les chances de réussir, il a même éliminé les conditions qu’il avait énoncées en avril, dans l’avion qui le ramenait d’Égypte où il s’était rendu pour participer au sommet sur Gaza. Il craint fort, sans doute, une réaction du Hamas qui ferait échouer son projet. Et il ne veut pas d’une telle humiliation.

Reconnaître l’État de Palestine : une urgence ?

Pourquoi une telle précipitation alors que la guerre fait toujours rage à Gaza et que certains chefs européens hésitent à lui emboîter le pas ? Pourquoi ce sentiment d’urgence ? La réponse tient en quatre mots qui veulent tout dire.

« Le moment est décisif »

À travers ces quatre mots qui fermaient son message sur Facebook, le président français annonce qu’il a pris sa décision. Cette lettre lui a fait prendre conscience que toutes les conditions sont désormais réunies pour que son projet se réalise. C’est maintenant ou jamais !

Il ne pouvait pas espérer mieux, semble-t-il, pour légitimer haut et fort sa « pleine reconnaissance de la Palestine ». C’est la justification idéale.

La France ne « baissera pas les bras », elle refuse de « se résigner » comme le fait une partie de la communauté internationale. Et grâce aux « engagements » du président de l’Autorité palestinienne, le président français compte bien « mobiliser tous ceux de ses partenaires internationaux qui souhaitent y prendre part », et même réveiller de leur torpeur ceux qui hésitent encore à le suivre.

Tout est sur la table pour que l’espoir renaisse : l’espoir de Macron de rentrer dans l’histoire, et l’espoir d’Abbas de survivre, voire de devenir le président du nouvel État de Palestine.

Comme le « hasard » fait bien les choses !

  • Comme par hasard, Abbas a changé son fusil d’épaule : il prend soudain des engagements contraires à ses principes (désarmement, élections, fin des allocations…), à sa vision du monde, et qui le rendront, aux yeux de sa population, encore plus impopulaire qu’il ne l’est.
  • Comme par hasard, cette lettre tombe à point nommé pour faire taire ceux qui accusaient Macron de céder sans imposer de conditions au Hamas.
  • Comme par hasard, les engagements d’Abbas correspondent, presque mot pour mot, aux conditions que Netanyahu avait lui-même fixées en 2009, à Bar-Ilan, pour accepter un État palestinien.

Un hasard providentiel qui permet au président français de :

  • mettre Israël au pied du mur, en l’empêchant de reculer face à la communauté internationale ;
  • redorer son blason, en pleine contestation intérieure, et peut-être rêver au Nobel de la Paix

1. Mettre Israël au pied du mur

Certes, Abbas a réussi un coup de force en répondant aux exigences exprimées par Netanyahu en 2009. Hélas, Monsieur Macron a la mémoire courte :

  • il « oublie » que, depuis ce jour de 2009, seize ans se sont écoulés, seize années marquées par des guerres et des attentats. Et le pogrom du 7 octobre à intention génocidaire, l’ a-t-il oublié ? Ne serait-ce pas un point de non-retour ? Mais c’est là une question qu’il préfère ne pas se poser.
  • Il « oublie » également que le Hamas a admis que l’objectif de cette attaque était bien l’éradication du peuple juif, et qu’il répèterait l’opération tant et aussi longtemps qu’il le faudra jusqu’à l’atteinte de son objectif.

Tout cela, le président français le sait. Le président n’a rien oublié. En fait, il écarte tout ce qui risque de compromettre son projet, en particulier le refus d’Israël d’accepter un État palestinien à ses frontières. Il croit naïvement pouvoir mettre le gouvernement israélien au pied du mur pour qu’il ne puisse plus reculer, pour qu’il soit contraint de se plier aux décisions de la communauté internationale.

2. Redorer son blason

C’est le moment idéal. Si Netanyahu, comme on le dit, poursuit la guerre pour des raisons politiques, Macron ne fait pas mieux : il caresse le rêve, sinon de remporter le Nobel de la Paix, tout au moins de mettre un terme aux contestations de sa population et aux demandes de sa démission. Car son sort n’est pas plus enviable que celui de « son ami », Mahmoud Abbas.

Conclusion : alors, miracle ou illusion ?

La France apportera-t-elle, comme le veut son président, « une contribution décisive à la paix au Proche-Orient » ? Rien n’est moins sûr.

Premièrement, avec Abbas, un champion dans l’art, non pas du discours double, mais bien, hélas, dans celui du double discours, la partie semble loin d’être gagnée.

Deuxièmement, derrière ce coup de théâtre diplomatique, la réalité demeure. Abbas n’a aucune autorité sur son peuple, il est plus impopulaire que jamais.

Le Hamas est renforcé et moins que jamais disposé à renoncer à la création d’un État islamiste en lieu et place de l’État juif actuel. Qui plus est, la guerre a révélé ses ambitions génocidaires qu’aucune lettre ne saurait effacer.

Quant à Macron, il n’a trouvé qu’un alibi pour son rêve de Nobel.

Encore une fois, les diplomates prennent leurs désirs pour la réalité, afin d’éviter de prendre les décisions qui s’imposent. Mais nous, nous n’embarquons pas dans leurs folies, et encore moins dans les mensonges qu’ils nous content.

Si, comme le prétendait le poète Stéphane Mallarmé, « Un coup de dés jamais n’abolira le hasard », qu’il nous soit permis de croire avec Albert Einstein que « le hasard, c’est Dieu qui se promène incognito », donc que le hasard n’existe pas et qu’il n’est invoqué que pour cacher des mensonges.

Ce « moment décisif » dont parle Macron pourrait bien n’être, en fin de compte, qu’un mirage de plus, une illusion séduisante vouée à rejoindre la longue liste des fausses promesses de paix au Proche-Orient depuis 1948.

Mais une illusion dangereuse parce que les conséquences commencent déjà à se faire sentir. Et le jour, pas si lointain, où la vérité éclatera, ce sera avec, comme le disait Zola : « une force telle d’explosion » qu’elle fera « tout sauter ».

à propos de l'auteur
Dora a été professeur de français pendant 30 ans au Collège français de Montréal. Elle a été chroniqueuse pour Radio-Shalom Montreal, puis pour Europe-Israël.
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