La honte du corps… un blasphème millénaire ?
Cette honte du corps ne peut-elle pas apparaître comme la plus lourde déperdition résultant pour la religion chrétienne de sa scission d’avec le judaïsme ? Une déperdition en laquelle s’est tout particulièrement identifié le catholicisme, dont la cléricature n’entend rien réviser des prohibitions qui y ont trouvé commodément leur place, leur autorité et leur puissance.
La crise présentement ouverte entre une partie des fidèles et l’institution ecclésiale romaine porte sur un ensemble d’archaïsmes, y compris dans les formulations dogmatiques, que les premiers contestent ou rejettent, et sur lesquels l’appareil du pouvoir au sein de l’institution est déterminé à ne rien céder – sinon, pour le moins signifiant, dans les apparences.
Mais, dans ces confrontations, l’une des plus insusceptibles de se résoudre consensuellement a pour sujet l’appréhension et l’intellection de la sexualité humaine. De la loi multiséculaire du célibat à la promulgation contemporaine d’Humanae vitae, ce sont les disciplines et les normes édictées en la matière par l’institution romaine qui font l’objet de la réfutation la plus partagée, et de l’opposition la plus frontale, de la part des fidèles du courant moderniste – ce modernisme que le Syllabus avait en bloc déjà condamné.
L’enjeu, pourtant, se situe à un tout autre niveau de discussion, parce qu’il appartient à un tout autre ordre de valeur : ce qui se trouve mis en cause s’attache à la répulsion du corps où se marque l’une des empreintes les plus funestes du schisme lointainement accompli par le christianisme d’avec sa source hébraïque.
L’esprit élève et la chair corrompt.
Faire du mariage « un remède contre les désirs de la chair » est l’une des plus exemplaires déperdition de sens imputable au courant du christianisme naissant qui a pris l’avantage sur les multiples autres voies d’entendement empruntées dans les premiers siècles. Et qui a édifié un pouvoir religieux absolutiste dont le corpus d’enseignement consacrait, parmi ses tout premiers affirmatifs, la séparation de l’esprit et de la chair, de l’esprit qui élève et de la chair qui corrompt.
L’assimilation de la chair au péché, la réduction de la chair à la concupiscence – le mot finissant par paraître avoir été inventé pour englober toutes les flétrissures constitutives de cette chair – pèsent du même poids aujourd’hui dans l’Eglise romaine. Rien à cet égard n’a varié depuis des millénaires pour ce qui est de l’appréhension du corps dans la vision et dans le discours de la cléricature catholique. Avec, schématiquement, d’un côté le couronnement de la pureté du clerc abstinent, la sacralisation de la virginité célébrée jusqu’à l’épuisement, de l’autre la condamnation de l’impureté intrinsèque de la sexualité humaine.
Qu’on y voie la fossilisation de ce que le christianisme des tout premiers siècles a emprunté aux religions qui pénétraient le monde grec et romain, ou consenti aux attractions de leurs figurations mentales, ou qu’on y découvre la marque d’obsessions encore plus primitives imprégnant les mentalités qui entouraient les Pères de l’Eglise, dans les deux cas, l’emprise exercée sur l’Eglise latine par ces aliénations originelles interroge tant par ses ressorts que par son inscription dans la très longue durée.
« Tout est grâce » : une première réfutation.
Que tout soit grâce (1) dans l’œuvre de D.ieu révoque pourtant les notions de pur et d’impur – les réduisant aux erreurs, ou aux complaisances de traduction, qui les ont gravées dans le mémorial des exclusions attribuées depuis des millénaires à la parole et aux diktats du divin. Et d’autant plus profondément, sans doute, qu’il y avait là un contresens propre à s’accorder à des représentations formées dans le cerveau archaïque de notre espèce (par exemple à travers l’ambivalence du sang – sur une proie, l’image d’une satiété prochaine versus, sur soi, le signe et la peur d’une mort prochaine) : soit le sang promis de la vierge qu’on marie, versus le sang des règles dont procèdent la salissure et la honte signifiées au sexe des femmes). Et à participer à la subversion de l’intelligence humaine par ces représentations primaires toujours en puissance d’y exercer leur mainmise.
Si D.ieu n’a rien créé d’impur, s’abolit en conséquence le dualisme de l’esprit qui élève et de la chair qui abaisse, flétrit et dégrade. Une opposition dont on se perdrait à recenser les déviations par lesquelles on l’a extraite de l’insondable profondeur des sources bibliques. Qui ne distinguent, elles, que le juste, le saint et le bon et leurs contraires (quelle que soit la référence à la pureté figurant notamment dans les traductions pratiquées par les juifs orthodoxes).
Dans les postulations du pur et de l’impur s’est enracinée tout au long de l’obscurité des temps et jusqu’au nôtre, une dénonciation du corps. Une aversion globale de ce qu’il est, ou une répulsion visant telle composante de sa morphologie ou de sa physiologie, tel mode d’existence et de rapport à la vie qui lui a été donné. La répugnance étant compulsivement axée sur le corps des femmes, de par la fascination ou l’envoutement que l’organique et l’intime de ce corps déploient sur les perceptions instinctives de l’impureté. Avec un débordement d’obsessions réhaussant sans fin le mépris et les dégoûts à l’endroit du corps féminin, tout spécialement ciblés sur l’écoulement menstruel.
Le paradoxe chrétien.
Que la religion chrétienne ait partagé ces dénonciations du corps et ces répulsions à son endroit (2), qu’elle ait fait siennes les figures en tous genres d’interdits et de mortifications qui s’y attachent, constitue de sa part le paradoxe le plus déroutant qu’elle pouvait composer. Un paradoxe rien moins qu’inouï, et ce qu’on l’aborde en faisant la part d’une imprégnation du christianisme, en ses temps anciens, par les cultes qui l’entouraient (culte de Cybèle en particulier), et de son intégration des souches patriarcales de la culture qui leur était propre ; ou en s’attachant à une histoire du catholicisme qui voit sa cléricature prononcer sans relâche ses condamnations et ses prohibitions afférentes à la chair, se vouer à les aggraver, à les rendre plus oppressives et plus mortifiantes.
Inouï parce que cette dégradation du corps est le fait d’une religion qui prend naissance dans l’image d’une incarnation. Dans tous les visages, tous les actes et toutes les paroles de cette incarnation et dans tous ses épisodes– jusqu’à la résurrection du corps qui la conclut et qui, étant celle de l’incarné, valide alors la résurrection des corps déjà pressentie.
Relire la Genèse en compagnie d’un rabbin et de quelques juifs ingénieux.
Un paradoxe chrétien qui produit une confrontation exemplaire avec le judaïsme. Opposant d’une part, la prescription énoncée au Moyen Age par le clergé catholique décrétant que, pour des époux, la recherche du plaisir dans l’acte de chair conjugal est un péché pire que l’adultère ; et de l’autre, cette réponse d’un rabbin à la question qui lui était posée de savoir si ce même acte de chair est autorisé le jour du Sabbat, et qui, affirmative, tient en ceci : à la condition que ce jour-là l’époux donne encore plus de plaisir à sa femme.
Pour dépasser le temps de l’histoire, ou ce qui pourrait passer pour une anecdote (mais rien n’est anecdotique dans le judaïsme sauf pour qui faillirait à se rappeler que tout y fait sens), l’Incarnation doit être considérée à sa source : dans la Genèse qui, avec une pédagogie appuyée, décrit le parcours de la création charnelle de l’humain en recourant à une allégorie qui magnifie le don de la sexualité comme accomplissement de cette création.
Mettant en scène un Créateur qui ne se montre plus trop sûr d’avoir pris le bon parti en créant l’Adam homme et femme à la fois (la Genèse, pour bien se faire comprendre, l’écrit par deux fois à la suite : ‘’homme et femme il fut créé’’). Et qui lui propose donc de le faire entrer dans le partage de la reproduction sexuée où nombre d’espèces l’ont précédé. En lui offrant ainsi la grâce de la sexualité, la grâce qui achève sa venue au monde par l’œuvre et de la main de D.ieu : sa naissance en une femme et un homme dorénavant distincts, et appelés à s’unir dans l’amour où réside l’esprit de la création en son entier.
Un récit juif, qui ajoute à la Genèse un commentaire, ou un spécimen de midrash en forme de bande dessinée, a imaginé que D.ieu veut éclairer sa proposition en faisant défiler devant l’Adam un couple de chaque espèce qui s’accouplera devant lui. Cette procession achevée, D.ieu questionne l’Adam. Lequel se dit heureux de devenir un homme et une femme qui auront ensemble la relation qui s’est multiplement déroulée devant ses yeux. Mais avec toutefois cette requête : « Dans toutes ces espèces, le mâle s’unit à sa femelle en se plaçant derrière elle. Moi je voudrais que ma compagne et moi nous nous unissions face à face pour pouvoir nous regarder ». Un face à face qui reviendra dans la Bible pour que, devant le tombeau vide, le corps du Christ ressuscité soit reconnu par Marie de Magdala – qui s’étant retournée, a fait face pour la seconde fois à son Rabbouni avant de vivre et de signifier cette reconnaissance.
L’Adam est-il une créature humaine ?
On se représentera facilement que cet additif à la Genèse, puisant dans le même esprit, décrit l’institution de l’amour humain, accomplissement de la création d’un Adam sexué. Un accomplissement si manifestement chargé de sens qu’il interroge ce qui l’a précédé : l’Adam premier dessiné, l’Adam démuni de l’échanger d’amour avec un autre être son semblable, et, partant, tenu à l’écart de la connaissance de cet être en laquelle consiste la fusion amoureuse, cet Adam est-il une créature humaine ?
Ou une invention de la Genèse par laquelle celle-ci donnerait à comprendre que la mutation de forme qu’elle scénarise – l’esquisse d’un être non formé se séparant en deux sexes différemment conçus pour que leur union accueille le summum du partage de la tendresse et porte la vie -, restitue la nature de la création du premier humain (3) : une création dont le dessein déterminait que pour l’ultime espèce appelée à rejoindre le nouveau monde, elle prendrait vie en la double personne d’un couple.
Une invention qui porterait aussi pour sens que l’humain non seulement nait d’une dissociation sexuelle dont il ressort conçu en un couple, mais qu’il avait aussi à faire librement le choix de cette dissociation dans le récit qui met en scène sa création, pour inscrire celle-ci dans les six journées symboliques qui figurent une plénitude des œuvres de l’amour de D.ieu.
Le déracinement chrétien a-t-il produit la déperdition du sens, ou y a-t-il conduit ?
Soyons justes : toute spiritualité monothéiste qui s’abandonne au littéralisme construit sa fabrique d’idoles. Dieu est … (définit/décrit par ceci ou par cela), Dieu a dit …, Dieu veut …, Dieu interdit …, constituent autant de figurations où les mots sont l’équivalent du bois ou de la pierre, du bronze ou de l’or, dont sont faites les idoles païennes.
Rien d’une conclusion. Peut-être la recommandation d’une intelligence solidaire.
On se retrouve apparemment loin, ici, du cours et du contexte des conflictualités qui divisent le catholicisme. A la fois éloignés et en surplomb des controverses autour du célibat des clercs, de l’exclusion des femmes des ministères ordonnés, ou de l’interdiction de la contraception chimique – et de toutes les thématiques où s’exprime la contestation des fidèles du courant ‘’progressiste’’ qui interpellent la hiérarchie cléricale. En requérant la révocation de ce qui ne leur apparaît plus que comme une somme d’arriérations ou de non-sens auxquels il y a urgence de mettre fin.
Peut-être est-ce aider à cette révision, en forme d’éradication, que de défendre l’idée la plus simple qui puisse la soutenir et qui vaut au demeurant pour tous les croire en D.ieu : l’idée que la honte du corps est toujours un outrage au Créateur de ce corps. A la grâce qui y a incarné la vie et l’amour.
—
ADDENDA
Il est juste d’ajouter à cet article qui se rattache, pour son auteur, à une très ancienne objection de conscience, trois idées tirées, elles, de réactions ou de commentaires émanant de lecteurs des publications précédentes de ce texte.
La première a trait à l’influence – largement reconnue – du culte de Cybèle autour de’ la formation finale du christianisme (notamment pour la « divinisation » de Marie – la « Mère de Dieu » l’emportant sur la « mère du Christ » dans une controverse entre Pères de l’Eglise ou assimilés – pour ne rien dire de l’auto émasculation des prêtres de Cybèle …).
Les deux autres tendent à illustrer ce en quoi la honte du corps est étrangère à la lecture et à l’intellection bibliques du judaïsme :
– la bénédiction qui accompagne la défécation pour remercier l’Eternel d’avoir conçu notre corps « avec tous ses orifices » ;
– à l’opposé de la traduction des prescriptions sur l’état de Niddah dans le judaïsme traditionnel, traduction qui les assimile à une codification de la « pureté familiale », l’interprétation (notamment celle issue du courant Loubavitch) qui les comprend comme la consécration du cycle de la fertilité féminine en tant que don de D.ieu et partie prenante au sacré du processus de la fécondation de la vie.
(1) Le « Tout est grâce », que Georges Bernanos met dans la bouche de son curé de campagne mourant d’un cancer dans un alentour sordide – et dont il restituera l’invention à Thérèse de Lisieux, son maître spirituel. Une affirmation en elle-même irrecevable, en l’état du monde et des souffrances qui affligent les créatures, et qui se reçoit comme un scandale imputable à la foi. Seule peut la rendre admissible aux croyants, et audible par des non-croyants, une acception de la grâce qui pose que la présence, dans le monde créé, du malheur, des désolations et de la mort oblige à contourner le mystère du mal pour ce qu’il a de contradictoire avec l’idée d’un D.ieu-Père aimant, avec le dessein de la Création – œuvre de l’amour agissant du Créateur. Ou la possession d’une conscience intime de ce que dans sa nature et sa genèse, le mal, du seul fait qu’il est inaccessible à l’entendement, est à tenir pour un ‘’continent étranger’’ au monde du croire, ou du moins à notre appréhension de ce monde
(2) Parmi celles-ci, il en est une qui mérite une attention qui ne lui est pas suffisamment accordée : comment la dénomination de parties ‘’honteuses’’ a-t-elle pu un instant résister à sa réfutation hébraïque énoncée dans la prescription de la circoncision ? Prescription qui inscrit l’Alliance du ‘’Peuple élu’’ avec D.ieu dans la chair du pénis, réitérant du même geste la sacralisation de la sexualisation de l’amour.
(3) Sans exclure que cette nature ait comporté des composantes déjà présentes dans la création antérieure d’autres espèces.
—
EN ANNEXE :
« Trichez avec le sexe… il se vengera ! », publié le 30 novembre 2022 par Garrigues et Sentiers
On n’en finit pas, jour après jour, de découvrir les vilénies et les crimes sexuels commis par des membres du clergé, y compris parfois ceux qui prêchaient aux laïcs la continence ou interdisaient l’emploi de procédés contraceptifs, etc.
Parenthèse sur ce premier point : a-t-on bien mesuré les dégâts commis par l’encycliques Humanae vitae (1968) parmi les laïcs ? Ce jour-là, le pape, négligeant les avis de la Commission pontificale pour l’étude de la population, de la famille et de la natalité instituée par Jean XXIII, confirma la doctrine catholique traditionnelle hostile à la contraception artificielle. On sait, par les enquêtes de sociologie religieuse, que cette décision ne fut pas appliquée par une large partie des fidèles et en fit sortir d’autres, à pas menus, de l’institution romaine. Au chapitre X du Petit Prince (p. 442, dans l’édition de La Pléiade), Saint-Exupéry fait dire avec sagesse au roi que rencontre le petit prince : « Il faut exiger de chacun ce que chacun peut donner […] J’ai le droit d’exiger l’obéissance parce que mes ordres sont raisonnables ». Voilà une maxime qui devrait inspirer tous les législateurs.
Le champ de la confiance dans l’institution romaine est dévasté. La publicité faite aux aveux, après tant d’autres, du cardinal Jean-Pierre Ricard, ancien archevêque de Bordeaux et ex-président de la Conférence des évêques de France a représenté la goutte d’eau qui a fait déborder le vase de notre patience. Véronique Margron, présidente de la Conférence des religieux et religieuses de France, dans une interview à La Vie du 9 novembre 2022, a déclaré : « Je suis mal. On ne sait plus très bien comment nommer les choses. On ne trouve plus les mots. Je pense à tous ces mensonges cumulés, à la victime… […] Mais qu’est-ce qu’il se passe ? Qu’est-ce qui nous arrive dans l’Église ?» Oui, qu’est-ce qui arrive à cette Église qui s’auto-qualifie de « Sainte » depuis des siècles (1) ?
Pour expliquer la genèse de la scandaleuse situation actuelle, on s’est beaucoup attaché, à juste titre, au défaut de transparence de l’institution, à la pression de l’omerta « traditionnelle » (?) du corps ecclésiastique. Pour l’instant on n’a pas réellement cherché – sujet tabou car «la grâce suffit » – à jauger le poids exact de la chasteté imposée à des individus, alors même qu’ils offrent leur vie à Dieu et à la communauté des croyants. La chasteté n’est pas facile à assumer. Elle ne l’a jamais été (2). Ce n’est pas pour rien qu’on a estimé, dans les premiers siècles de l’Église qu’après les persécutions, elle était un substitut au martyre pour témoigner de la sainteté d’un homme ou d’une femme. La question se pose encore davantage aujourd’hui étant donné que l’on vit dans une société où la sexualité, omniprésente dans le paysage social et culturel et donc dans les esprits, a pris une place considérable dans le vécu des personnes laïques, et est ressentie comme « menaçante » pour les ecclésiastiques.
Les solutions passées : se jeter dans un buisson d’orties, se donner la discipline, ou fuir les situations de tentation… ne suffisent plus. Il en reste une, très traditionnelle, telle que je l’ai entendu prônée par un prêtre africain de passage un été dans ma paroisse : « Si vous avez des pulsions sexuelles, mariez-vous », proclamait-il en passant dans l’allée centrale de la chapelle, en roulant sur les fidèles des yeux inquisiteurs et fulminants.
Le mariage a toujours été considéré par l’Église comme important, c’est d’ailleurs un sacrement (3). Il est considéré, entre autres, comme « un remède contre les désirs de la chair qui se révolte contre l’esprit et la raison […] Ainsi celui qui connait sa faiblesse et qui ne veut pas entreprendre de combattre sa chair, doit avoir recours au mariage comme à un remède, pour l’empocher de tomber dans le péché de l’impureté… » Voilà le troisième motif « qu’on doit et peut avoir en se mariant » (§ 3 du chapitre sur « Le sacrement de mariage » dans le Catéchisme du Concile de Trente (1566).
Pendant longtemps, il y a eu des prêtres et même des évêques mariés. Paul exigeait (I Tim 3,2) qu’« un évêque [soit] l’époux d’une seule femme… » Peu importe de savoir s’il s’agit de l’interdiction du remariage d’un veuf, ou celle de la bigamie. Les théologiens en discutent. Le fait est là : un évêque pouvait être marié. La preuve du mariage des clercs à l’époque est confirmée en Tite (1,6) à propos d’un « ancien » (l’« ancêtre » du prêtre) : « Il doit être l’époux d’une seule femme ».
Michel Dhortel-Claudot, s. j., dans un cours à la faculté de théologie de Fourvière, en juin 1969, a centré son enseignement sur Le statut du prêtre dans l’Église – Aspects historiques. Il a consacré un bon tiers de ses leçons à la question suivante : « Le prêtre et le mariage des origines à la discipline actuelle ». Sa conclusion, prudente, constate que « La loi du célibat n’est pas née d’un seul coup sous l’effet de quelque inspiration charismatique […] Elle est le fruit d’une évolution assez lente et reste marquée par ses origines tâtonnantes, disparates, qui lui donneront toujours un visage triste de mal-né, comme en ont les institutions qui se sont cherchées trop longtemps au travers de contextes historiques trop divers ». Il constate que : « Le clerc des trois premiers siècles est donc, habituellement et dans la majorité des cas, un homme marié ».
On situe souvent l’exigence du célibat ecclésiastique à la Réforme grégorienne (XIe siècle) ; c’est en partie vrai… dans les textes. Mais, en dépit de la réitération, pendant mille ans, par de nombreux conciles provinciaux (dès 305, concile d’Elvire) ou universels (Chalcédoine en 451, Latran II en 1139 etc.), de l’interdiction du mariage pour les prêtres, le Concile de Trente (1545-1563) eut encore à en connaître. Remarquons que les débats portèrent autant sur les aspects financiers subséquents au mariage des prêtres que sur le côté « sublimation spirituelle » du célibat. Quant à l’application à peu près « générale » de ce principe, elle a attendu les nouvelles exigences morales du XIXe siècle.
Renan, peu suspect de complaisance envers le clergé, rend hommage à celui de son enfance bretonne dans le chapitre « Le broyeur de lin » de ses Souvenirs d’enfance et de jeunesse (1883) : « La règle des mœurs était le point sur lequel ces bons prêtres insistaient le plus, et ils en avaient le droit par leur conduite irréprochable ». Il fait d’ailleurs d’un jeune prêtre un portrait intéressant, montrant ce qui, chez lui, pouvait attirer les femmes : « On sentait qu’il avait un cœur et des sens, mais qu’un principe plus élevé les dominait […] Cet invincible attachement à un vœu, qui est à sa manière un hommage à leur puissance, les enhardit, les attire, les flatte. Le prêtre devient pour elles un frère sûr, qui a dépouillé à cause d’elles son sexe et ses joies. De là un sentiment où se mêlent la confiance, la pitié, le regret, la reconnaissance ».
Et nous voilà, parvenus au XXIe siècle avec un idéal très lourd dans une société moralement très « légère » !
Le magistère considère le célibat ecclésiastique comme un point de discipline intangible. Que signifie-t-il s’il ne s’accompagne pas de la chasteté sous-entendue ? Or c’est elle, apparemment, qui est devenue plus difficile à pratiquer, même si les siècles antérieurs ont montré bien des dérives, et souvent encore plus patentes, dans ce domaine. Les historiens ont pu relever, dans les archives diocésaines ou locales, de nombreux témoignages sur l’existence, dans le passé, de prêtres concubinaires (2). Dans les campagnes, au XVIIe siècle encore, ils semblent avoir été tolérés par les paysans, qui espéraient peut-être que cette situation limiterait leurs éventuelles prédations sexuelles parmi les paroissiennes. En même temps, ils sont parfois dénoncés par ces mêmes paysans parce que leur servante est trop jeune, trop jolie ou qu’elle manifeste trop ouvertement les privilèges d’être la « compagne » du curé. Un « argument » relevé : « elle utilise l’attelage du prêtre à sa fantaisie » ! La hiérarchie réagissait… quand elle pouvait.
Dans la seconde moitié du XVIIe siècle, alors que se met en place la réforme du clergé voulu par le Concile de Trente, les manuels destinés à la formation des prêtres regorgent de conseils pour les mettre à l’abri à la fois des « tentations de la chair » et des dénonciations calomnieuses. Par exemple, ils ne doivent pas rester seuls avec une fillette après le cours de catéchisme, ni recevoir de femmes ou de fillettes en confession sans que la pièce, dans laquelle ils se trouvent, garde sa porte ouverte, même lorsqu’ils se rendent au domicile des fidèles pour confesser une malade. A l’église, le confessionnal doit se trouver dans un espace éclairé, etc. Ces précautions montrent bien qu’il devait y avoir des « affaires », qu’elles soient réelles, supposées ou montées de toutes pièces.
Rappelons que la sollicitation à caractère sexuel, dans le cadre de la confession – cas qui s’est présenté dans des « abus » actuels – est pour le confesseur un péché particulièrement grave, provoquant une excommunication majeure ipso facto (« par le fait même », c’est à dire immédiate et sans procès), dont on ne peut être relevé, en principe, que par le pape. Le prêtre concerné devient incapable de « donner les sacrements », ou de célébrer la messe ; il était jadis, conjointement, privé de son « bénéfice », c’est à dire de la plus grande partie de ses revenus.
A Paris, au milieu du XVIIIe siècle, la police pourchassait les ecclésiastiques « libertins ». Entre 1751 et 1764 (en 13 ans !) un millier d’arrestations ont eu lieu parmi des prélats, prêtres, religieux se rendant dans des lieux de prostitution. Indépendamment de leur « chute » morale, ils participaient ainsi à l’exploitation de femmes souvent réduites à cet « emploi » par la misère. C’était très moche et méprisable, mais pas pire que de tripoter, a fortiori de violer des petits garçons ou des petites filles. En tout cas, ce « recours » de notre clergé parisien d’alors pour régler ses « pulsions » ne saurait être érigé en solution modèle ! Comment en sortir ?
Rappelons, de nouveau, les intuitions du Concile de Trente, qui n’a pas réuni de dangereux « progressistes » : le mariage comme « remède contre les désirs de la chair ». Célibat et chasteté sont des valeurs spirituelles hautement reconnues par la Tradition catholique ; en témoigne la vie de beaucoup de clercs ou de religieuses. Encore faut-il qu’ils puissent être vécus en vérité. Si un candidat au sacerdoce s’en sent capable « avec la grâce de Dieu », il doit pouvoir faire ce choix en toute liberté, laquelle reste la condition sine qua non de ce genre d’engagement. Notons pourtant qu’il peut être parfaitement sincère au moment de sa décision, et se découvrir « pauvre pécheur » au cours de sa vie … L’ennui c’est que ses « péchés » ne concernent pas seulement le solitaire « salut » de son âme, mais qu’ils font souffrir, en face de lui, des victimes innocentes.
Certes, la possibilité du mariage des prêtres, s’il est une des pistes à envisager (4), ne réglerait pas totalement la question. Concédons que le mariage ne résout pas tous les problèmes sexuels, chez ceux qui en ont. Des pères de famille se révèlent parfois adultères, pédophiles, incestueux. Tout cela pose d’autres interrogations. Mais on n’y répondra pas en se crispant sur de grands principes, respectables sans aucun doute, mais qui, au vu des événements récents, apparaissent de plus en plus souvent comme intenables dans la réalité.
A suivre ?
Marcel Bernos
(1) « L’Église est sainte parce que le Dieu très saint en est l’auteur » (sic), Petit catéchisme de l’archidiocèse de Ouagadougou, § 165.
(2) Voir par exemple, il y en a beaucoup d’autres : Les Tentations de la chair Virginité et chasteté (16e – 21e siècle) d’A. Cabantous et F. Walter, Payot, 2020, et, en particulier le chap. 5, Galanteries monastiques et prêtres volages au XVII – XVIIIe siècles, p. 145-167.
(3) Dès la fin du IIe siècle et le début du début IIIe, Tertullien, un des premiers grands théologiens chrétiens, ne consacre pas moins de 4 traités aux questions posées par le mariage « chrétien ».
(4) Mariage permis avant ou après l’ordination ? C’est une autre difficulté. L’Église orthodoxe possède une longue expérience à ce sujet.
Publié dans Réflexions en chemin

