« La haine, les années Sarko » par Gérard Davet et Fabrice Lhomme

L’histoire secrète de la droite française

Quand on referme ce livre de journalistes après l’avoir lu attentivement, bien qu’il soit tout sauf profond et passionnant, on est envahi par une sensation étrange : est-ce vraiment la vérité, toute cette enquête sur l’histoire récente de la droite en France ?

Les hommes politiques ou plutôt les politiciens qui nous gouvernent alternativement sont-ils ainsi, tels que les décrivent les deux auteurs, en fait trois si on leur adjoint l’homme qu’ils nomment avec déférence le Professeur et qui leur livre la matière brute de tout ce qu’il a vu et entendu, parois au sommet même de l’Etat.

Imperceptiblement, je me suis alors souvenu d’une étonnante recommandation, reprise dans une émission de Valérie Perez dans son émission Histoires, consacrée au petit-fils de David Ben Gourion, où ce dernier recommande à son rejeton de ne jamais faire de politique. Le premier Premier ministre de l’Etat d’Israël savait de quoi il parlait, mais, tout de même, qu’il y ait eu à l’époque de Nicolas Sarkozy autant de vulgarité et de veulerie dans les allées du pouvoir, cela est littéralement incroyable.

Chacun déteste l’autre, les règlements de compte sanglants (spiritualiter) sont quotidiens, les réactions mesquines et désolantes. Jamais on n’aurait imaginé de telles bassesses entre des personnes chargées d’administrer et de gouverner de simples citoyens qui les croyaient meilleurs qu’eux-mêmes et leur ont fait confiance…

Ce livre qui aura une suite dans un second volume n’a pas de valeur intrinsèque (et ce n’est  pas faire injure à ses auteurs que de le dire) mais il a un mérite, si ce qu’il narre est vrai : il contribue à jeter une lumière crue sur le personnel politique dont on a peine à croire qu’il est tel qu’on le décrit.

Dois je livrer des exemples ? Il y en a à profusion dans ce livre… Tel maire d’une banlieue parisienne cède son siège à son adjoint afin de pouvoir entrer au gouvernement ; peu de temps après il veut récupérer sa mairie que le nouveau maire refuse de lui céder, en dépit du contrat passé. Il faudra monter une véritable opération d’intoxication, tout un stratagème pour permettre à l’édile de retrouver son écharpe tricolore…

Je disais plus haut que les auteurs ne sont pas au nombre de deux mais trois car ce fameux Professeur (sic) les alimente en toutes sortes de rumeurs ou d’informations vraies. En fait tout le livre repose sur lui et en dépend. Certes les deux journalistes font dans l’investigation mais les sphères qui les intéressent ne leur sont pas accessibles aisément.

Il faut prêter attention au titre et au sous-titre de cet ouvrage : la haine, l’histoire cruelle (sic) de la droite française. Je savais par des sources proches du pouvoir que François Fillon et Nicolas Sarkozy se détestaient cordialement mais pas à ce point. Les péripéties racontées dans l’ouvrage, avec, en dépit de toutes les précautions oratoires, un légère pointe anti Fillon, sont inimaginables.

Un exemple : Sarkozy, stressé par une réélection qu’il ne sent pas, exige d’interrompre brutalement le discours de son Premier ministre qui chauffe la salle, pour parler comme les journalistes… les techniciens déclenchent sur ordre express une sono à fond et François Fillon n’a pas le temps de finir son discours que Sarkozy est déjà sur l’estrade face au micro… C’est le genre de rebuffade qu’on ne peut pardonner ni oublier.  Une humiliation publique devant des dizaines de milliers de personnes. Le même François Fillon saura sen souvenir. On se souvient de l’assassine allusion à l’exemple du général de Gaulle…

Au fond, ce livre se limite à la haine (le mot n’est pas de moi mais il n’est pas trop fort) entre ces deux hommes qui se détestent mutuellement. Pire, ils ne se font pas confiance et chacun prête à l’autre de noirs arrière-pensées qu’il n’a pas… toujours. Je ne vais pas reprendre les exemples qui abondent dans ce livre, ce serait lassant et même honteux. Mais on découvre que les hommes politiques, du plus petit au plus haut placé, sont une engeance à part, ils ont besoin du pouvoir comme nous d’oxygène pour respirer.

Et cela montre aussi qu’on n’obtient pas le pouvoir avec des gants blancs, le tout étant de commettre des coups pendables sans se faire prendre. Exemple frappant : des archives compromettantes mais introuvables par les juges, alors qu’elles étaient entreposées dans une vieille voiture dissimulée dans un garage souterrain… à proximité

Et nous touchons là à un autre aspect fondamental de ce livre, c’est le jeu terrible entre les magistrats instructeurs et les hommes politiques. Personnellement, je ne suis pas pour un gouvernement des juges qui sont des fonctionnaires nommés alors que les élus, en dépit de leurs turpitudes, disposent au moins de la légitimité populaire… A ce sujet, je relève quelque chose qui m’a fait rire, un peu tristement : le faux Professeur livre une astuce pour lutter contre l’adversaire qui vient arracher vos affiches…

Eh bien, il suffit de piler du verre dans la colle liquide pour installer les affiches et si quelqu’un veut les décrocher, il se retrouve les mains et les doigts ensanglantés. Je suis professeur des universités depuis près de quatre décennies, je n’ai jamais entendu pareille chose à l’université. Mais, l’ironie mise à part, le monde politique est une véritable jungle.

Qui s’étonnerait du discrédit dont souffre la politique ? On a presque atteint le point de non retour.  Condamné par la justice, un ancien président de la République, encore vivant, champion du cynisme en politique, s’est rendu célèbre par une formule éhontée, du genre  les promesses n’engagent que ceux qui les écoutent… Et malgré ce mépris cynique du peuple, ce même peuple l’a réélu.

Et son prédécesseur, n’a t il pas dit un jour que les hommes politiques sont comme vous, Mesdames et Messieurs les français… Je ne peux pas être d’accord ; si je vote pour quelqu’un, c’est parce que je le crois meilleur que moi, capable de diriger la cité en respectant les lois et la volonté de ses concitoyens. Mais lui aussi, les Français l’on réélu et les juges ont partiellement épargné le temps de sa présidence. C’est à croire qu’ils aiment ça.

La politique, nous enseignent les philosophes de Platon à Hegel, est un art noble mais difficile. Le divin Platon m’apparaît aujourd’hui comme un indécrottable rêveur, lui qui croyait en une paisible et vertueuse passation du pouvoir : les anciens dirigeants de la cité, atteints par la limite d’âge, ne quittaient le gouvernement qu’après  avoir confié à d’autres gouvernants les rênes du pouvoir.

C’est seulement après avoir accompli ce devoir ultime qu’ils se rendent dans l’île des Bienheureux où ils contempleront le monde des idées et se rassasieront de la frution des intelligibles.… On est à des années-lumière de nos campagnes électorales, dont on lit dans ce livre la description.

Un dernier mot concernant le face-à-face ou le compagnonnage, c’est selon, entre les journalistes et les juges… Il arrive que les juges, pas tous mais certains, renseignent les journalistes qui se font l’écho de leurs soupçons ou réquisitions dans la presse. Il arrive aussi que les journalistes d’investigation informent, sous couvert d’anonymat, les magistrats. En gros, le secret de l’instruction est un mythe.

En conclusion, je crois que le combat entre Machiavel et Hegel, entre Goliath et David s’achève avec la victoire du premier et la défaite du second. C’est bien triste mais il en sera ainsi tant qu’on n’aura pas trouvé un autre mode de gouvernance.

à propos de l'auteur
Né en 1951 à Agadir, père d'une jeune fille, le professeur Hayoun est spécialiste de la philosophie médiévale juive et judéo-arabe et du renouveau de la philosophique judéo-allemande depuis Moses Mendelssohn à Gershom Scholem, Martin Buber et Franz Rosenzweig. Ses tout derniers livres portent sur ses trois auteurs.
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