La haine des Juifs et le Maroc indépendant

L’historien du Mossad Eliezer Shoshani défendait l’idée d’une universalité intemporelle de la haine envers les Juifs, qu’il concevait comme un invariant de l’histoire des sociétés. Selon lui, « l’expérience du passé, et plus encore la leçon de l’anéantissement massif des communautés juives de l’Europe nazie, démontre que des structures sociales patiemment édifiées au fil des générations peuvent être annihilées de manière irréversible dès l’irruption d’une vague corruptrice incontrôlable ». 

Dans cette perspective, la condition des diasporas juives n’aurait pas fondamentalement évolué depuis le départ des Juifs en exil. Certes, la création de l’État d’Israël aurait modifié le sentiment d’appartenance nationale et juive, mais, à ses yeux, une diaspora demeure une diaspora, une minorité demeure une minorité, et l’hostilité à l’égard de l’étranger, et plus spécifiquement du Juif, reste structurelle.

De ce postulat découle, selon lui, un impératif d’intervention : Israël devait agir au Maroc, que les Juifs locaux le sollicitent explicitement ou non.

Dans cette logique, l’envoi d’émissaires du Mossad au Maroc ne se distinguait en rien, à ses yeux, des missions menées par des agents israéliens parachutés en Europe occupée durant la Seconde Guerre mondiale.

Il ajoutait : « Si l’on reproche à l’État d’Israël aussi bien ce qu’il fait que ce qu’il s’abstient de faire, alors l’accusation d’ingérence dans le destin des Juifs des diasporas sera, paradoxalement, accueillie avec bienveillance. Mieux encore, un tel acte constitue une justification supplémentaire de l’existence même de l’État d’Israël sur la scène internationale. »

Toutefois, Shoshani dut reconnaître que la réalité marocaine ne se conformait pas au schéma interprétatif qu’il avait initialement élaboré.

Il admettait ainsi : « Il est apparu que le danger immédiat pesant sur l’existence physique [des Juifs du Maroc] n’était pas aussi pressant qu’on l’avait supposé. Néanmoins, il n’existe ni espoir durable ni avenir viable pour une diaspora juive au Maroc, et tant qu’elle subsistera, une épée de Damoclès continuera de planer au-dessus de sa tête. Les années écoulées depuis l’indépendance du Maroc jusqu’à aujourd’hui [1964] n’ont pas confirmé les évaluations alarmistes qui prévalaient quant à la situation supposée de la diaspora juive marocaine. Au lieu des persécutions, sous leurs formes diverses, tenues pour inévitables, s’est instauré un climat général de tolérance, et les Juifs ont même été autorisés à quitter le pays de manière relativement libre. La politique de tolérance adoptée par les autorités marocaines rendait difficile le maintien d’un état de tension opérationnelle, tant parmi les simples agents du Mossad que parmi les cadres de l’organisation clandestine de défense. Au sein de la “Misgeret”, un climat de relâchement, voire de perte de sens, s’est progressivement installé. Lorsque les années s’écoulent sans violences de la majorité ni décrets répressifs, l’équilibre psychique de ceux qui se préparent à l’action se trouve inévitablement fragilisé. »

Ainsi, selon Shoshani, l’absence même de persécutions engendrait un déséquilibre psychologique chez les émissaires, privés de la justification morale et stratégique de leur mission. 

Le chef d’état-major du Mossad à Paris, Ephraïm Ronel, reconnut lui aussi ses erreurs et admit que le naufrage de l’Egoz n’était nullement justifié. Il déclara : « [Cet événement] nous a confrontés à une question fondamentale : avons-nous le droit de mettre en danger la vie de Juifs, hommes, femmes et enfants, alors qu’aucun danger immédiat de pogrom ne les menace et qu’il n’existe pas de situation relevant du pikuach nefesh ? »

Malgré cette prise de conscience, le quartier général de la Misgeret à Paris continua d’exercer de fortes pressions sur les émissaires et exigea la poursuite des opérations d’immigration clandestine, quel qu’en fût le prix humain.

Ronel précisait : « Dans ce contexte, des groupes de Juifs furent envoyés à de multiples reprises vers la frontière, par divers itinéraires, sans que nous ayons disposé du temps nécessaire pour en vérifier la sécurité. Il s’agissait d’un pari extrêmement risqué, fondé sur une confiance excessive dans la chance. »

Un fossé profond s’est ainsi creusé entre l’idéologie officielle et la réalité empirique du terrain. Ce décalage tragique conduisit au naufrage en pleine mer de quarante-quatre personnes, précisément celles que les Israéliens prétendaient venir sauver. Le récit sioniste dominant a ainsi altéré la perception des émissaires, en les enfermant dans une lecture préconçue de la situation. Toutefois, dans des moments de lucidité, certains d’entre eux reconnurent l’inadéquation manifeste entre leurs convictions idéologiques et les faits observés sur le terrain.

à propos de l'auteur
Yigal Bin-Nun. Historien. Chercheur à l'Université de Tel-Aviv à l'Institut Cohen pour l'histoire et la philosophie des sciences et des idées. Il est titulaire de deux doctorats obtenus avec mention à Paris VIII et à EPHE. L'un portant sur l'historiographie des textes de la Bible et l’aure sur l’histoire contemporaine. Il se spécialise en art contemporain, à la performance art, à l'inter-art et à la danse postmoderne. Il a publié deux livres, dont le best-seller Une brève histoire de Yahweh. Son nouvel ouvrage, Quand nous sommes devenus juifs, remet en question certains faits fondamentaux sur la naissance des religions.
Comments