La guerre

Les guerres furent toujours la résultante de millions de conflits intimes non affrontés par chaque être, en conséquence entre chacun et son prochain.
De mémoire d’homme, l’histoire du monde et en l’occurrence celle de l’Orient est une suite désespérante car répétitive de conquêtes farouches, de massacres sanglants, d’hégémonies contestées, d’accords bancales, d’alliances trompées, de marchés de dupes, d’oppressions plus ou moins flagrantes, d’empires orgueilleux et d’effondrements spectaculaires.
La fuite en avant, l’absence de regard panoramique caractérise les empires païens qui la constellent. Sumer, Akkad, Elam, Assur, les Hittites s’entretuent avant d’être assujettis par Babylone, première vaste civilisation organique de la région. Au faîte de sa puissance, Babylone s’empare d’une grande partie du Levant (mettant à sac Jérusalem au passage) et étend son domaine jusqu’à l’Égypte.
Le royaume d’Assur que son nom lie à sa divinité protectrice nationaliste (donc ignorante de l’universel) s’emparera à son tour de Babylone, adoptant ses usages et étendant ses dominions jusqu’à la Mer Noire et les confins des Indes. Puis Assur s’effondrera au profit de la Perse qui naît elle-même de la fusion victorieuse des Perses sur les Mèdes. La Perse mènera ses troupes jusqu’à Athènes qu’elle saccagera avant d’être conquise par Alexandre dont l’héritage territorial (Syrie Lagide puis Séleucide et Égypte Ptolémaïque) sera à son tour avalé par Rome. L’Islam saisira l’empire romain d’Orient et une partie de celui d’Occident, et parmi les débris de la romanité adoptera le mythe totalitaire.
Cette valse expansionniste dansée sur les corps déchiquetés des guerriers idolâtres de leur bravoure et sur la douleur des populations décimées est un rite satanique que génère le refus des peuples et de leurs dirigeants de rechercher l’unité de leur être, et leur connexion à celle du monde, dont chaque élément est interdépendant.
Pour résoudre ce terrible chaos, il reviendrait à Israël (s’il accepte le rôle de peuple témoin et d’éclaireur des familles de l’homme sans lequel sa raison d’être vacille) d’entreprendre une tâche essentielle : celle de recomposer l’intransigeante cohérence éthique de chaque Hébreu. Sans ce projet immense, aucune lumière ne chassera les ténèbres accumulées sur l’univers.
Pour entreprendre cette tâche ardue, il nous faudrait définir les contours d’une identité. La mémoire des persécutions est une identité passive donc inexistante, et considérer notre territoire comme le refuge des rescapés de mille persécutions sera désormais une illusion croissante. De plus, la paranoïa victimiste que nourrit le culte de la souffrance et des morts, génère la mythologie guerrière. Celle-ci n’est pas davantage une identité, puisqu’elle repose sur une réaction aux rigueurs de notre histoire.
Aucune identité et surtout pas l’hébraïque ne peut se définir par la réplique émotionnelle aux circonstances extérieures. L’identité de chaque être s’en inspire sûrement mais doit les interpréter puis les transcender pour commencer à exister. Une identité légitime requiert la cohérence de chaque être réconcilié avec son rôle spécifique dans le monde et sur sa conscience aigüe de la solidarité des particules humaines qui composent l’ensemble.
Aujourd’hui l’État d’Israël, compromis comme tous les États par la corruption diplomatique, stratégique, électorale et économique, imite avec chaque année moins de succès, davantage de dégâts et de dépendance, la trajectoire aliénée de ses voisins tous millénaires confondus. Il ne s’agit pas d’un conflit israélo-arabe, mais du radotage exaspéré des multiples heurts qui confrontèrent les tenants d’un paganisme national contre ceux d’un autre. Car les ayatollahs, sous le caftan islamique sont les descendants du clergé païen des Baals, et les représentants institutionnels de notre tradition font revivre la décadence morale et les compromissions du temple Hérodien.
Qu’aujourd’hui Israël mène des guerres multiples et sans termes visibles est inévitable, car la prévention de l’effritement intérieur du pays ne fut jamais abordée. L’effondrement de l’éducation devant les yeux indifférents de la population, l’empire déshumanisé et paralysant de la bureaucratie technologique, l’abus pervers du pouvoir depuis les plus bas niveaux de la société, la domination de l’homme par l’homme (piètre revanche de ceux qui ne conçoivent pas de se dominer eux-mêmes), la confiscation du sacré par la religion officielle embourbée dans ses chantages politiques, le renoncement au projet universel au profit d’un dogme d’état (qui rappelle Assur) ont rongé l’âme du pays.
Or ces guerres, avec leur affreux cortège de douleurs et carnages que notre orgueil indolent rendit inévitables, demeureront inutiles et leurs exploits occasionnels des mirages passagers. À moins qu’elles ne s’assortissent d’une réflexion intérieure trop longtemps différée, aux temps récents où un calme relatif régnait encore sur la région et que les signes d’une épreuve immense s’accumulaient. Car cette réflexion est notre plus grande guerre, menée contre la satisfaction momentanée de notre ego, notre pusillanimité, notre pacte avec l’illusion, notre absence de courage, toutes attitudes qui définissent l’idolâtrie.
