La guerre est déclarée

Tous les trois en étaient unanimement persuadés. Une guerre peut en cacher une autre. Terminés les massues, les arcs et les flèches, l’épée et les mousquets, les fusils, les chars, les avions et les bombes. La guerre d’un pays contre un autre, ça relève de l’anachronisme. On est passé à un stade plus global. Système contre système. Le plus ancien, fort de son vécu, le résuma directement. La conjuration des blocs contre celle qui a longtemps guidé le monde, la civilisation occidentale.
On coupe les Lumières, blagua un peu jaune, le libraire. Jonathan ne pouvait qu’acquiescer. Le modèle de démocratie adossée au capitalisme, que la fameuse « fin de l’histoire » voyait inexorablement conquérant, s’est donné les cordes pour se pendre. Par endormissement, complexe de supériorité, oubli du sens critique, perte de créativité, vide de la pensée. Les diables extérieurs n’en demandaient pas tant. Dictature, nationalisme, religiosité, racisme, népotisme. C’est la véritable « grande guerre ». Plus que déclarée. Carrément engagée.
L’ami senior, tout naturellement, initia la démonstration. Il s’agit en fait de faire tomber la forteresse Europe. Fondatrice d’un modèle de gouvernance de la société humaine, la démocratie, qu’elle a imaginé s’étendre sur la terre entière. L’Europe qui a voulu exporter, de gré ou de force, le triptyque Liberté-Égalité-Fraternité : primauté du droit, séparation des pouvoirs, élections libres, souveraineté populaire, séparation de l’Église et de l’État. Un mouvement qui a semblé effectivement convaincre et se répandre. Mais que ses propres faiblesses ont fragilisé dans sa confrontation avec diverses forces adverses. Celle des zones ignorantes du contenu spirituel et intellectuel judéo-chrétien, imbibées de leurs propres religions références, hindouisme, confusianisme, taoïsme, islam… Celle de zones à fortes histoire et traditions. Celle de zones à cultures régionales enracinées.
Confrontation qui débouche maintenant dans la guerre ouverte menée par des Empires reconstitués, Chine, Pays d’Asie, Russie, un empire à vocation dominatrice, les États-Unis. Animés par une volonté de puissance économique et d’indépendance culturelle. Dans la guerre souterraine et profonde menée par des ambitions de nature directement religieuse. Au Moyen-Orient, où l’ambition totalisatrice islamiste et la volonté de reconquête s’additionnent. Aux États-Unis, qui ajoutent à la force de l’impérialisme, l’aspiration clandestine mais mondialiste évangéliste. Sans compter les pays d’Europe centrale, qui cédant au nationalisme actif, participent à la remise en cause des principes démocratiques historiques européens.
Le libraire, qui approuvait, douloureusement semblait-il, le tableau dressé, reprit la démonstration au vol. Sur un registre différent, complémentaire dit-il. Non plus géopolitique mais civilisationnel. Tout y concourt. Lassitude du beau et du bon des Lumières. L’homme dépassé par ses propres créations, IA, mondialisation, règne universel des smartphones, hyper-médiatisation, envahissement du « fake », univers virtuel, armes terrifiantes, hyper-puissances privées, hyper-personnalisation, individualisme…
Le monde, à des degrés divers selon l’État de développement, s’engouffre dans les univers jumeaux de 1984 de Georges Orwell et du Meilleur des mondes d’Aldous Huxley. On est en pleine inversion des principes. La guerre c’est la paix, la liberté c’est l’esclavage, l’ignorance c’est la force. La force prime le droit, l’histoire réinventée enchaîne le présent. L’équilibre des pouvoirs est détruit aux dépens de la Justice. La religion dicte sa loi à la vie publique. La liberté individuelle comme collective est conditionnée par le pouvoir. Qui se consolide par la corruption et le népotisme. L’information devient propagande, les idéologies remplacent la pensée.
Les formes, bien entendu, diffèrent. Dictature trumpiste de la force et de l’obscurantisme, tentation d’extrémisme droitiste et trahison gauchiste en France, errance politique et organisationnelle de l’Europe, ambition messianique islamique, résurgence impérialiste russe, vision hégémonique chinoise. Partout, marée noire mafieuse, fausse finance et prévarication. Enfin, Israël, destruction d’un des plus beaux modèles de l’idéal démocratique. Par sa mise sous le joug d’une ambition personnelle, appuyée par un clan mafieux, un extrémisme religieux, une vassalisation américaine, un jusqu’au-boutisme militaro-industriel. Au final un ensemble de reniements de principes humains de base et de détournement de pouvoir de terrain. Effaçant les acquis et pratiques démocratiques occidentaux.
Paul Valéry nous a prévenu. Les civilisations sont mortelles. Et Jonathan en convint, la démocratie de papa a du plomb dans l’aile. Mais pour reprendre l’adage célèbre, « on est en train de perdre une bataille, nous n’avons pas perdu cette guerre ». La civilisation de la force, du repli, de l’exclusion, de la haine profite de nos faiblesses actuelles. Elle conduit trop à l’affrontement, l’enfermement, pour ne pas, à son tour, s’ouvrir à son remplacement.
Les jeunes générations sont armées pour régénérer un modèle de démocratie et de capitalisme en phase avec le monde nouveau. Pour remettre en selle le jeu de principes oubliés.
Mi figues, mi raisins, ses deux compagnons lui lancèrent en chœur : Alléluia !!
