La droite israélienne a reçu son coup de grâce

Le Premier ministre israélien sortant Benjamin Netanyahu siège lors d'une session de la Knesset à Jérusalem le dimanche 13 juin 2021. (Photo AP/Ariel Schalit)
Le Premier ministre israélien sortant Benjamin Netanyahu siège lors d'une session de la Knesset à Jérusalem le dimanche 13 juin 2021. (Photo AP/Ariel Schalit)

Le 5 novembre 2021, le coup de grâce a été donné à la droite et à son leader Benjamin Netanyahou. Personne n’aurait pu croire qu’un pays qui vote à plus de 60% pour la droite, depuis une quinzaine d’années, puisse être éliminé du pouvoir aussi facilement.

Les historiens analyseront cet événement en essayant d’évaluer les responsabilités de ce cataclysme. La population n’est pas coupable ; les militants ne sont pas coupables. Mais les dirigeants du Likoud ont trop surfé sur leur assurance, voire leur morgue, en confiant les clefs de leur parti à un leader inquiet de ses questions judicaires au point de ne s’intéresser qu’à sa personne et non au pays.

Ni l’idéologie et ni le pragmatisme n’étaient des notions intervenant dans l’analyse de la situation politique pour mesurer les risques encourus après douze années continues de gouvernance. Le leader était omnipuissant et invincible, même dans ses erreurs. Il a manqué un Brutus pour tuer le père mais le risque était trop grand de perdre une sinécure à la Knesset. Nul ne pouvait se permettre de rater une marche.

Le Likoud débordait de pointures politiques jeunes et compétentes qui sont restées en retrait de l’action. Des personnalités comme Nir Barkat ont déçu. Après avoir réussi dans les affaires en devenant millionnaire, après avoir géré la ville Jérusalem pendant une dizaine d’années en la dépoussiérant, il n’a pas osé toucher à la statue du Leader Maximo. Les «agités» du parti, les Miki Zohar, David Bitan et David Amsalem, se bornaient à faire entendre leur voix contre les «gauchistes» sans voir le danger venir.

La passionaria Miri Regev, entièrement dévouée à son maître, a attendu la constitution du nouveau gouvernement pour fustiger l’absence de séfarades au sein de la direction du parti. Une critique molle un peu tardive. Enfin Gilad Erdan, le jeune qui monte, avait accepté de s’exiler aux États-Unis pour revenir comme un homme neuf. Les «grandes gueules», qui constituaient la garde rapprochée de Netanyahou, se bornaient à assurer le service après-vente du leader. Un proverbe arabe imagé disait que «l’eau déborde sous toi et tu vois ailleurs».

Or le pouvoir use et pousse à un régime autoritaire pour éliminer toute concurrence. Netanyahou a monopolisé entre ses mains cinq portefeuilles ministériels pour ne pas mettre à la lumière des prétendants ; aucune tête ne devait dépasser au parti. La direction du Likoud a voulu fermer les yeux sur les risques encourus par une dictature déguisée, convaincue qu’elle était que rien ne pouvait entraver sa marche face à ce qu’elle qualifiait de nains politiques à gauche et au centre. Ce fut son erreur de ne pas avoir vu la boule du balancier frapper au sommet. Personne ne pouvait imaginer qu’une coalition de bric et de broc était capable de déclencher un tremblement de terre improbable.

Avigdor Lieberman a tenu bon. C’est lui qui, malgré ses quelques six députés, a été l’obstacle qui a empêché Netanyahou de constituer sa coalition à droite. Il ne manquait que deux voix mais l’agonie du régime a commencé à ce moment-là. Par ailleurs, sa détestation des religieux orthodoxes dépassait toutes ses ambitions politiques au point de perdre le poste suprême qui lui avait été offert.

Il avait été suffisamment humilié par Netanyahou pour refuser les honneurs alors qu’il avait été éjecté sans ménagement. Cela s’appelle une vengeance froide. Mais qui plus est, il a été l’ordonnateur en coulisses de la création d’une coalition sans laquelle sa mission n’aurait pas été réussie. Le videur de boites, critiqué pour avoir voulu payer ses études, a montré qu’il avait des lettres.

Aujourd’hui Lieberman, Gantz, Lapid et Saar, la bande des quatre, sont assurés que la carrière politique de Benjamin Netanyahou est terminée et qu’il n’y aura pas de miracle. D’ailleurs des hauts dirigeants du Likoud espéraient en secret le vote positif du budget pour renvoyer à la retraite leur dirigeant indéboulonnable. Netanyahou les avait convaincus que le nouveau gouvernement tomberait en quelques semaines. Il ne cherchait en fait qu’à neutraliser toute velléité de les voir se rebeller. Il a insisté pour faire croire que le vote du budget verrait la prédiction se réaliser. Il avait trop anticipé sa puissance mais il avait vieilli. La Fontaine avait raison.

Le Lion, terreur des forêts,

Chargé d’ans, et pleurant son antique prouesse,

Fut enfin attaqué par ses propres sujets

Devenu forts par sa faiblesse. 

Contesté et à bout de force politique, il a une façon peu diplomatique de marquer son opposition au gouvernement alors qu’il est par la loi, le chef de l’opposition. Il refuse d’assister à tous les votes à la Knesset et de rencontrer les dignitaires étrangers en visite en Israël. C’était sa façon de ne pas s’afficher aux côtés du premier ministre qu’il méprise et qu’il considère comme illégitime. Il déprime déjà à l’idée de perdre une grande partie de ses gardes du corps lors de ses voyages à l’étranger, et surtout ceux de sa femme et de son fils, devenus des citoyens ordinaires.

La justice semble vouloir mettre les bouchées doubles pour rattraper le retard. On lui prédit la prison qui n’est faite que pour les gangsters et les assassins. La vengeance est un sentiment qui doit être dépassé. Il devrait négocier avec la justice pour trouver un arrangement pour qu’il quitte définitivement le pouvoir en échange d’une sorte d’amnistie.

Lui enlever le pouvoir est déjà une forte punition. Les siens estiment qu’il a rendu de grands services à l’État et le procureur général Avichai Mandelblit, qui quitte sa fonction en février, serait prêt à envisager la fin du procès sans le faire passer par la case prison. La population n’a rien à gagner à le voir derrière les barreaux ; il n’y a pas eu mort d’homme.

Nous, qui l’avons à longueur d’articles critiqué pour sa politique autoritaire et non sociale, souhaitons uniquement que Netanyahou quitte enfin la scène politique en laissant l’Histoire le juger. L’État se grandirait à être clément car sa réponse serait une apologie du pouvoir fort, dont la magnanimité est précisément l’un de ses attributs. Ce fut le thème de la pièce Cinna et Auguste de Corneille.

Mais son départ entrainera certainement une guerre de succession sans pitié au Likoud car les prétendants ont trop attendu. Le millionnaire Nir Barkat a déjà embauché les meilleurs conseillers. Yuli Edelstein a annoncé qu’il se présentera contre Netanyahou sans attendre sa démission. Yaakov Katz qui tient bien les rênes du parti estime qu’il est le légataire attitré et qu’il a une longueur d’avance. En fait, les chiens sont lâchés. La recomposition de la droite est en marche. Le gouvernement de demain ne sera plus celui d’aujourd’hui. Chacun retrouvera sa place d’avant, d’avant Netanyahou.

Beaucoup de francophones, qui se croient orphelins, rêvent déjà à son retour mais ils vont vite déchanter. Mais ils l’ont déjà remplacé par leur nouveau Zorro qui les remplit d’espoir même s’il manie son épée en France. Ils ont toujours besoin d’un gourou car ils n’ont souvent aucune culture politique et ils se bornent à suivre les directives soit de leur Rav souvent illettré, soit d’un opportuniste politique.

Article initialement publié dans Temps et Contretemps.

à propos de l'auteur
Jacques BENILLOUCHE, installé en Israël depuis 2007, a collaboré au Jerusalem Post en français, à l'Impact puis à Guysen-Tv. Journaliste indépendant, il collabore avec des médias francophones, Slate.fr, radio Judaïques-FM à Paris, radio Kol-Aviv Toulouse. Jacques Benillouche anime, depuis juin 2010, le site Temps et Contretemps qui publie des analyses concernant Israël, le judaïsme, la politique franco-israélienne et le Proche-Orient sur la base d'articles exclusifs.
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