La droite et la gauche israélienne en perdent leur latin

© Stocklib / Lev Tsimbler
© Stocklib / Lev Tsimbler

Oui, Israël n’est pas un pays comme les autres. Oui, c’est un pays né sur la base d’un des seuls « …isme » du XXème siècle qui ne se soit soldé ni par un échec, ni par des massacres.

Oui, Israël est sans doute le seul pays considéré comme faisant partie du monde occidental et qui écrive de droite à gauche. Oui, toutes ces exceptions et sans doute de nombreuses autres, sont vraies.

Mais est-ce une raison pour paraphraser Camus[i] tous les jours, en nommant « gauche », des idées de « droite » et vice-versa ?

C’est la question incongrue qu’on peut parfois être amené à se poser.

Nous avons tous l’air de bien savoir ce qu’est la gauche et ce qu’est la droite en Israël, surtout ces 3 derniers mois. Pour certains, traiter quelqu’un de « smolani [ii]», est une insulte, alors que pour d’autres, l’outrage est de le désigner comme « yemani [iii]».

Mais quand on écoute, par exemple sur les ondes françaises, des personnes qui s’honorent de représenter la gauche israélienne en particulier dans le cadre de leur opposition claire à la réforme judiciaire initiée par le gouvernement israélien actuel, une oreille attentive pourrait en perdre son hébreu.

Sur les ondes françaises, des personnages réputées de gauche, prononcent des paroles clairement, marquées à droite, sous prétexte de s’opposer à la réforme juridique en Israël.

Ainsi, le 25 mars 2023, dans l’émission hebdomadaire « Répliques » de Alain Finkielkraut, Elie Barnavi, historien, ancien ambassadeur d’Israël en France, figure du « camp de la paix » a déclaré : « Nous nous sommes approprié de nouveau le drapeau national qui était devenu l’apanage de la droite. Et on a dit : maintenant, ça suffit. Ce n’est pas à vous. C’est à tout le monde et c’est notamment à nous. C’est-à-dire à nous qui défendons ce pays avec notre sang, nous le maintenons avec nos impôts, et il y a la cristallisation de deux camps dont l’un est (…) plus important non seulement en qualité mais aussi en nombre, qui est le camp des gens hostiles à la réforme… Ils seront obligés d’abandonner la réforme (…) parce qu’on ne gouverne pas contre toutes ses élites tout le temps.[iv] »

Quelques jours plus tard, le 30 mars 2023, sur les mêmes ondes de France Culture, Eva Illouz, sociologue franco-israélienne, également clairement opposée à la réforme judiciaire, déclarait : « Les gens qui sont dans la rue [pour s’opposer à la réforme judiciaire] sont des classes moyennes et des classes moyennes supérieures. Ce sont les classes productives, ce sont elles qui représentent les institutions centrales du pays. (…) Il s’agit d’une opposition entre des groupes qui sont minoritaires au niveau de leur contribution réelle au pays mais qui sont au gouvernement et des gens qui représentent les institutions qui se sentent dépossédés du pays qu’ils contribuent à faire avancer.[v] »

Pour combattre la réforme judiciaire, certains laissent entendre qu’il peut être légitime de sacrifier le principe du suffrage universel.

Dans ces deux cas, nous voyons poindre l’idée que, le suffrage universel basé sur une valeur universellement admise que 1 homme = 1 femme = 1 voix, dans les urnes, ne devrait pas toujours être pris en compte.

Pour Elie Barnavi, un des camps est plus important « en qualité ». Il atténue dans le même souffle sa proposition indiquant qu’il l’est aussi en nombre, ce qui bien sûr est contestable puisque les dernières élections dont la campagne défendait cette réforme juridique, ont été remportées avec une majorité claire.

Mais sur l’argument de la « majorité en qualité », étant donné que nous ne savons pas, aux yeux de Barnavi, qui sont les personnes de « qualité », il est difficile de se prononcer. Nous avons assurément une petite idée, en particulier qui sont ceux qu’il estime ne pas être de « qualité » suffisante.

L’affirmation de Eva Illouz est quelque peu différente, mais elle est clairement orientée dans la même direction. Celui ou celle qui fait la distinction entre une majorité productive et une minorité non-productive, s’engage sur une pente tellement glissante, qu’on voit mal comment il ou elle pourrait un jour la remonter.

Ainsi, une société pourrait envisager de ne tenir compte des voix que des actifs, et annuler celle des chômeurs et des retraités ? Bien sûr, nous pouvons présumer que Eva Illouz ne « pense pas à mal ». Pour elle, les personnes non-productives sont sans doute juste les Juifs religieux qui, selon la sagesse populaire israélienne « ne travaillent pas et passent leur temps, oisifs, dans les livres ».

Il serait intéressant de savoir si Eva Illouz considère les personnes âgées et religieuses, comme des retraités ou comme des religieux. Ils sont tous les deux non-productifs à ses yeux, mais quel trait domine : le religieux ou le retraité ?

Si les religieux sont considérés comme non-productifs, tout comme les retraités le sont de manière légitime, les religieux retraités sont-ils considérés comme des religieux ou comme des retraités ?

La sagesse populaire a d’ailleurs tort. Le dernier rapport du Israel Democracy Institute sur l’emploi des orthodoxes juifs en Israël montre que 78% des femmes orthodoxes sont employées et 51% des hommes orthodoxes[vi]. On est donc très loin d’une population non-productive et qui ne contribuerait pas à la société sous forme d’impôts.

Et pourtant, 78% des femmes orthodoxes ont un emploi actif. C’est loin de représenter une population non-productive.

Mais même si cela était vrai, même si les orthodoxes ne contribuaient pas aux impôts du pays, la distinction faite par Eva Illouz, entre les citoyens en fonction de leur contribution financière, est difficile à accepter de la part de quelqu’un, qu’on imagine être démocrate.

Alors, pourquoi évoquer une confusion entre la droite et la gauche ? Parce qu’en France par exemple, si quelqu’un osait accorder une importance relative aux voix exprimées dans les urnes, en fonction d’un niveau socio-culturel ou en fonction d’une contribution financière à l’État ou en fonction du niveau de bénéfice d’allocations familiales, on imagine bien qu’il ne s’agirait pas de quelqu’un qui se réclamerait de la gauche, ni même du centre. On attendrait bien ce genre d’arguments nauséeux de la part de représentants se réclamant d’idées d’extrême-droite dont la France ne manque malheureusement pas depuis la dernière campagne des élections présidentielles.

En France, celui qui oserait faire le tri entre les voix des électeurs selon leur contribution au pays, serait, à juste titre, qualifié d’extrême-droite.

Mais ici, en l’occurrence, ces arguments sont passés inaperçus. Évidemment, comme il n’y avait personne pour apporter la contradiction ni face à Elie Barnavi ni face à Eva Illouz, ils ont pu être énoncés froidement, comme un fait, rendant en fait un très mauvais service à la cause de la lutte contre la réforme judiciaire. Car, ne nous y-trompons pas : ceux-ci n’auraient jamais pu être prononcés dans les médias israéliens, sans provoquer immédiatement le discrédit de leur auteur. Mais en France, sur France Culture qui plus est, cela passe comme un 49.3 au Palais Bourbon.

Et ce n’est pas tout. Le parti religieux (‘haredi) le plus important de la coalition du gouvernement actuel, est le Shass. Avec environ 400,000 voix, soit autant que le résultat du parti de Benny Gantz, il représente un rôle majeur dans la coalition. Son noyau est constitué des sefaradim religieux et traditionalistes. Ses revendications sont en grande partie sociales, au profit des foyers les plus défavorisés du pays…

Ce que, certaines villes et villages arabes considèrent également d’ailleurs. Le Shass y est le premier parti non-arabe choisi par leurs électeurs dans un nombre non-négligeable d’entre eux. Bien entendu, ce n’est pas pour une politique de droite que ce choix est fait, mais bien pour une politique sociale de gauche. Et pourtant, la politique israélienne considère bien le Shass comme un parti de droite et comme un influenceur majeur du gouvernement « de droite » actuel.

Le Shass recueille un nombre de voix non négligeable dans les villages arabes, pour sa politique sociale de gauche.

Autre indice de la confusion entre la droite et la gauche en Israël : la lutte contre la réforme judiciaire telle que décrite par Elie Barnavi par exemple, prône le retour à une situation antérieure, le retour du symbole du drapeau, le refus de prendre en compte l’évolution démographique du pays, le retour à l’esprit laïque des fondateurs du pays en 1948, et surtout, le refus de ne pas respecter celles qui sont unilatéralement considérées comme « les élites ». Toutes ces valeurs, toutes ces idées, toutes ces revendications, sont en fait des valeurs définissant d’habitude, des opinions « conservatrices ». Et pourtant, elles se réclament de la gauche.

Une bonne partie des arguments avancés pour s’opposer à la réforme judiciaire sont des arguments « conservateurs ».

Alors bien sûr, il y a une part très importante du combat de « la gauche » israélienne qui correspond bien à des valeurs de gauche comme cela est entendu habituellement : la lutte pour les droits des LGBTQ+, pour ceux des réfugiés-immigrés, pour un judaïsme réformé, la lutte pour la « paix maintenant », même si ce point n’est plus vraiment à l’ordre du jour.

Il est important d’avoir à l’esprit que la gauche et la droite israélienne sont très différentes de celles d’autres démocraties occidentales, et, surtout que, l’une et l’autre ne peuvent pas réclamer leur légitimité dans le monde, uniquement parce qu’ils s’appellent « gauche » ou « droite ». Comme pour respecter l’adage de « l’Orient compliqué »… c’est plus compliqué que cela.

[i] La vraie citation de Camus utilisée très (trop ?) souvent : « Mal nommer un objet, c’est ajouter au malheur de ce monde ».
[ii] « De gauche », voire « gauchiste ».
[iii] « De droite ».
[iv] Écouter à 18 min. 58 sec. https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/repliques/ou-va-israel-2046512
[v] Écouter à 9 min 45 sec. https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/l-invite-e-des-matins/israel-a-un-tournant-de-son-histoire-5339470
[vi] Voir https://en.idi.org.il/haredi/2022/?chapter=48266

à propos de l'auteur
Laurent souhaiterait partager ses observations de la vie israélienne et française à travers son regard de Juif français devenu israélien en 2008. Il a pris l'habitude de regarder et analyser les phénomènes politiques, culturels, religieux, géopolitiques, sous un regard différent de celui qu'on a l'habitude de voir. En effet, avant d'arriver en Israël, il a vécu en France, en Allemagne, en Belgique et au Royaume Uni. Il observe les phénomènes humains avec un très large point de vue, puisant dans son expérience de vie et dans son désir d'écrire. Laurent a passé son enfance en Allemagne, fait ses études de management en Alsace et passé sa carrière professionnelle au Royaume-Uni, en France, en Belgique, en Israël.
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