La déchirure du monde 

© Stocklib / Sergei Babenko
© Stocklib / Sergei Babenko

Ce texte, légèrement écourté, a été publié dans le journal genevois Le Temps, du jeudi 7 juillet 2022.

Le jeudi 23 juin 2022, la candidature de l’Ukraine à l’Union Européenne fut acceptée par une procédure accélérée, la ville de Sievierodonetz, verrou stratégique important, fut abandonnée aux troupes russes et le BRICS tint son XIV Sommet, virtuel, sous la présidence de la Chine. Les Sommets du G7 et de l’OTAN, qui ouvrit l’alliance de l’Atlantique vers le Pacifique, suivirent dans la foulée, élargissant la division du monde.

BRICS est l’acronyme d’un groupe de cinq pays, désigné selon leurs initiales en langue anglaise : Brésil, Russie, Inde, Chine et Afrique du Sud. Deux sont membres permanents du Conseil de sécurité de l’ONU et trois aspirent à le devenir. Ces Etats sont situés sur quatre continents différents et trois sont considérés comme démocratiques. Ils ne partagent pas la même culture et n’ont pas connu le même type de rapports avec l’Occident. Leur intention, à peine cachée, est de briser l’hégémonie des Etats Unis et des pays industrialisés, afin d’établir une nouvelle architecture des relations internationales. Ils ont déjà provoqué un basculement du monde dans le domaine commercial, puis financier. Des velléités géostratégiques s’affirment progressivement.

Selon les données du Fonds monétaire international (FMI) de 2017, leur Produit intérieur brut (PIB) représente ensemble près de 25 % du total mondial, contre 21 % pour l’Union Européenne et 20 % pour les Etats Unis. Avec plus de 3,3 milliards d’habitants ils constituent presque la moitié de la population sur terre (7,7 milliards). Ils participent à 60 % de la croissance mondiale.

Le montant des échanges mutuels qu’ils entretiennent fut multiplié par sept au cours des dix dernières années. Les produits originaires des membres du BRICS importés par l’Europe, les Etats Unis et le Japon sont 2,5 fois supérieurs, en valeur, au flux dans l’autre sens, signifiant que les pays industrialisés souffrent d’une balance commerciale très déficitaire.

Au plan financier, les développements sont aussi impressionnants. En 2013, en protestation contre l’allocation des droits de vote qui a cours à la Banque mondiale, la réaction fut vive. Les Etats Unis jouissent en effet de près de 17 % des voix, avec droit de blocage, alors que 4 % seulement ont été accordés à la Chine. Les BRICS exigèrent un rééquilibrage. Ils décidèrent de créer la « Nouvelle Banque de développement » (NBD – BRICS), comme alternative à la Banque mondiale et au FMI et comme arme de lutte contre l’hégémonie du dollar américain.

Elle dispose d’un capital équivalent à cent milliard de dollars, destinés à financer des travaux d’infrastructure dans les cinq pays concernés. Son siège est à Shanghai. Dans la foulée, la Chine créa une seconde institution financière, la Banque asiatique d’investissement pour les infrastructures (AIIB), établie à Pékin. Ses prêts ne sont conditionnés, ni par des réformes structurelles, ni ingérence politique.

Par cette association BRICS, cinq Etats émergeants ont constitué un partenariat commercial et financier obligé, dans lequel la Chine tient un rôle hégémonique. Des considérations géopolitiques ne sont pas absente. Lors du Sommet sino-africain tenu en Afrique du Sud en 2015, le Président XI prit de nombreux engagements économiques en faveur du continent. Il obtint aussi l’autorisation d’établir une base navale à Djibouti, à quelques kilomètres de l’une des plus grandes installations militaires américaines à l’étranger !

Au cours d’une visite du Premier ministre indien Modi à Pékin, les deux chefs d’Etat soulignèrent leur convergence de vues lors des grandes réunion internationales Enfin et surtout, aucun membre du BRICS n’a voté en faveur de la résolution condamnant l’intervention russe en Ukraine, hormis le Brésil qui n’applique d’ailleurs pas les sanctions !

La Chine dit comprendre, sans approuver ni condamner cette opération. Elle dénonce l’extension de l’OTAN et répète que l’amitié mutuelle est « solide comme un roc » Simultanément, elle aide, avec l’Inde d’ailleurs, la Russie à faire face au déluge de sanctions qui la frappe. On demeure certes loin d’une alliance politique, voire militaire entre ces cinq Etats répartis aux quatre coins de la planète. Néanmoins, la concordance de leurs intérêts économiques et leurs revendications pour la réforme des instances internationales ira vraisemblablement en croissant. Il est faux de prétendre que la Russie est isolée. L’analyse de la longue Déclaration finale du XIVème Sommet du BRICS est illustrative.

Après s’être réjouis de l’approfondissement de la confiance mutuelles, les chefs d’Etat affirment leur attachement au multilatéralisme, prônant une gouvernance mondiale « plus inclusive », à travers des organisations intergouvernementales « plus efficaces et crédibles ». Ils demandent que le G20 reste « intact », sous-entendant le refus d’exclusion de la Russie. Un chapitre de la Déclaration est consacré à la Paix et Sécurité, 17 paragraphes sur 75.

Quatre lignes traitent de l’Ukraine : “Nous avons débattu de la situation en Ukraine et rappelé nos positions nationales telles qu’exprimées dans différents fora appropriés… Nous soutenons les discussions entre la Russie et l’Ukraine. Nous avons également manifesté nos préoccupations relatives à la situation humanitaire… et exprimé notre soutien au Secrétaire général de l’ONU, aux Agences et au CICR…» (Traduction libre de l’anglais).

Aucune condamnation donc, aucune exigence de cessez-le-feu. Libre champ est laissé aux négociations entre belligérants. La Russie n’est pas isolée, mais soutenue par le BRICS et une partie du monde cherchant de nouveaux rapports entre les nations. Deux Etats aussi différents que l’Argentine et lIran v iennent d’exprimer leur désir d’adhérer au BRICS.

L’Occident en perte d’hégémonie doit en être conscient. Dans le cas spécifique de l’Ukraine il conviendrait d’œuvrer pour un armistice juste et raisonnable, s’il est encore temps, plutôt que de promettre des armes lourdes, se comptant par dizaines, pour couvrir un front de près de deux mille kilomètres. La déchirure s’aggrave avec le temps qui passe.

à propos de l'auteur
Marcel A. Boisard est titulaire d’un Doctorat de l’Institut Universitaire de Hautes Etudes Internationales (HEI) à Genève et d’un diplôme de l’Institute of World Affairs, aux Etats Unis (Salisbury, Con.). Il a mené une carrière internationale longue et variée. Elle a combiné, à la fois, recherche et enseignement académiques et pratique quotidienne des relations internationales. Il fut brièvement collaborateur au Ministère suisse des Affaires étrangères, puis Conseiller du gouvernement du Burundi. Il fut pour un temps chargé de recherches à l’Institut de Hautes Etudes internationales. Entré au service du Comité International de la Croix-Rouge (CICR), il a été, pendant plus d‘une décennie, délégué et chef de délégation, sur le terrain des conflits, dans plusieurs pays arabe (Algérie, Yémen, Egypte, Jordanie). Il a ensuite rejoint les Nations Unies, devenant Directeur du Bureau européen, puis Directeur général de l’Institut des Nations Unies pour la Formation et la Recherche (UNITAR). Il fut promu au grade de Sous-secrétaire général. Il a participé à de nombreuses conférences et eut maintes occasions de s’adresser à l’Assemblée générale, ainsi qu’à divers Sommets mondiaux, tenus sous l’égide de l’ONU. Il a également contribué à de nombreux séminaires de réflexion sur les affaires mondiales Il est l’auteur de plusieurs ouvrages, parus aux Editions Albin Michel, aux Presses de l’UNESCO, du CICR et de l’ONU, ainsi que de nombreuses publications et articles parus dans des revues savantes et des journaux d’audience internationale. Les principaux thèmes qu’il y traita touchaient aux relations internationales, au monde arabo-musulman, aux rapports culturels et à la diplomatie multinationale. Son dernier ouvrage s’intitule : Une si belle illusion, Réécrire la Charte des Nations Unies, Paris, Editions du Panthéon, (sous presse) 2018 Marcel A. Boisard a été décoré de l’Ordre du Mérite par feu le Président Anouar al-Sadat.
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