La crise politique affecte l’efficacité de Tsahal

Vue d'une unité d'artillerie déployée près de la frontière libanaise à l'extérieur de la ville de Kiryat Shemona, dans le nord d'Israël, le 1er septembre 2019. Photo de Basel Awidat / Flash90
Vue d'une unité d'artillerie déployée près de la frontière libanaise à l'extérieur de la ville de Kiryat Shemona, dans le nord d'Israël, le 1er septembre 2019. Photo de Basel Awidat / Flash90

Les Israéliens ignorent que le blocage politique, s’il convient à Benjamin Netanyahou parce qu’il repousse son échéance judiciaire, porte un coup dangereux à l’armée israélienne. Pour garder sa capacité de dissuasion, Tsahal doit évoluer en permanence pour innover dans tous les domaines sécuritaires et pour adapter sa défense aux évènements du moment.

Pour éviter les généraux bedonnants, qui sont de mauvais exemples dans certaines armées étrangères, le chef d’État-major n’a qu’un mandat de quatre ans au bout duquel il laisse sa place à un jeune de la nouvelle génération afin d’insuffler un esprit nouveau.

Chaque nouveau chef de Tsahal apporte avec sa jeunesse, sa propre réflexion et ses propres réformes. Le délai de quatre ans qui lui est imposé est déjà insuffisant pour apporter les changements indispensables à une armée non professionnelle, constituée en majorité de conscrits.

Or, en raison de l’absence de gouvernement qui finance et qui cautionne les nouveaux choix militaires, une année vient de s’écouler sans qu’Aviv Kohavi ait pu adapter les plans sécuritaires à l’aune des nouveaux risques. La sécurité d’Israël est mise à mal quand il n’y a plus de décisionnaires au sommet de l’État.

Une année stérile en réformes militaires vient de s’écouler et à l’allure où se construit la solution politique, il faudra attendre plusieurs mois avant qu’une nouvelle équipe soit chargée de l’avenir politique et sécuritaire du pays. Sans être partisan, sauf de Tsahal, on mesure l’inconscience des politiques qui pensent plus à leurs intérêts personnels qu’à l’intérêt du pays. Quand il s’agit de questions militaires, on ne peut pas perdre de temps et aucune année ne peut se rattraper.

Aviv Kohavi, de l’avis des militaires et des experts, est un chef aux qualités exceptionnelles car il a occupé tous les postes auxquels chaque militaire rêve. Parachutiste, il a eu le commandement de la région centre qui lui a permis de nouer d’excellentes relations avec les Palestiniens de Cisjordanie. Il a ensuite dirigé les services de renseignements de l’armée puis a commandé la région nord, la plus sensible pour les risques qu’elle génère avec la Syrie, l’Iran et le Hezbollah. Enfin il avait rejoint les généraux de l’État-major avant d’en prendre la tête.

Comme tous les hauts officiers de son niveau, il était venu avec ses propres projets qu’il n’a pas pu lancer en raison de la crise électorale. Bien sûr, il n’y a pas eu d’incidence sur la sécurité quotidienne, mais une armée moderne doit subir des changements pour être en permanence la meilleure et la plus opérationnelle. Face à ses ennemis, si l’armée israélienne stagne, elle perd de son efficacité. Il s’agit de prévoir de nouveaux armements, de nouveaux approvisionnements, et une nouvelle stratégie.

Kohavi est un parfait démocrate, aux ordres du pouvoir civil. Il n’est pas dans les habitudes des généraux israéliens de se rebeller mais il n’apprécie pas le blocage politique qui peut se traduire par une négligence sécuritaire dramatique. Le budget de 2020 n’a pas été voté et il s’établit sur les bases de 2019 et tant que le budget n’est pas chiffré, il est difficile de connaitre avec précision les dépenses de défense.

Chaque chef d’État-major a ses propres conceptions stratégiques. Gadi Eizenkot, son prédécesseur avait conçu en 2015 le plan pluriannuel, «Gideon», qui prendra fin en 2020. Kohavi a présenté son plan «Momentum» [1]  pour couvrir les nouveaux approvisionnements, pour préparer la recherche et développement spécifique à l’armée et pour procéder aux changements structurels. Mais tout est gelé puisqu’il n’y a pas de gouvernement et que le pays subit un chaos politique.

Du matériel presque obsolète arrive en fin de vie; par exemple les hélicoptères Sikorsky de l’armée de l’air doivent être remplacés. Et pourtant, en assurant la responsabilité de la sécurité du pays, toute défaillance lui sera imputée en cas de nouveau conflit. Déjà Eizenkot avait supporté des coupes budgétaires qui lui avaient été imposées par le ministre de la Défense.

Or Momentum ne peut pas être mis en place sans nouveau gouvernement. Ce n’est pas avec une allocation mensuelle égale à un douzième du budget 2019 que des nouveaux choix peuvent être envisagés. Une armée qui stagne est une armée qui pousse à la catastrophe.

Après le plan Gideon, cinq années se sont écoulées tandis que la situation avec le Hezbollah et l’Iran s’est envenimée. Depuis le dernier plan, les bases du conflit ont changé. Or une armée ne réussit que si elle planifie une bonne stratégie opérationnelle, si elle dispose de stocks d’armes conséquents et de soldats parfaitement formés. Les bombes qui sont envoyées sur les bases iraniennes en Syrie et les missiles du système de défense Dôme de fer, coûtent une fortune. Les coûts de formation ont doublé.

Les soldats d’élite sont à présent formés en deux ans et leur technicité impose qu’ils signent pour huit années de service au lieu de cinq auparavant car la défense a évolué. Tsahal a été contraint à des diminutions de salaires qui limitent les possibilités d’incorporation et le maintien d’officiers subalternes dans certaines unités. Tsahal doit faire preuve de stabilité et le renouvellement humain n’est pas un gage de qualité. Mais même si Kohavi est un officier d’excellence, qui a la confiance du pouvoir politique, il ne peut rien décider tout seul et exiger de nouveaux moyens alors que ses interventions militaires se sont étendues à l’Irak et au Liban après la Syrie.

D’ailleurs un grand article de Ynet, qui avait reçu l’autorisation de la censure militaire, révélait que «la plus grande division de Tsahal n’est pas prête pour la guerre. La 319e division à la frontière nord est à court de dizaines de chars et de véhicules, manque des millions de shekels pour les premières troupes au combat en cas de conflit dans le nord». Le seul bémol de cet article, non précisé par l’auteur, est que cette division est constituée uniquement de brigades d’infanterie, de blindés, de parachutistes et d’artillerie, toutes de réservistes donc normalement mobilisées seulement en cas de guerre. L’armée d’active est heureusement mieux lotie.

Alors que Eizenkot avait misé sa stratégie sur l’armée de l’air et sur les services de renseignement, Kohavi veut réformer l’armée de terre pour augmenter sa flexibilité dans le cadre de manœuvres profondes sur le terrain de l’ennemi. Il veut révolutionner le combat terrestre. Il a décidé de construire une nouvelle force intégrée capable d’agir aussi bien depuis la mer que le ciel, pour combattre en profondeur indépendamment des lignes logistiques. Mais il a besoin des outils nécessaires, d’hélicoptères d’assaut et d’avions de transport pour amener cette nouvelle force là où elle est nécessaire. Il veut sortir de la structure habituelle de la division militaire car pour lui, elle est devenue anachronique.

Il veut organiser l’action autour d’équipes de combat. Il pense qu’il faut sortir du cadre de la division pour établir une structure intégrée, multifonctions, incorporant infanterie, blindés, artillerie, génie, ingénieurs, force aérienne et renseignement, une nouvelle unité qui testera de nouvelles techniques et tactiques de combat. Il n’existe pas d’exemple pareil dans le monde.

Une base secrète a été préparée pour recevoir ces soldats d’un nouveau genre. Pour Kohavi : «Ses membres doivent savoir comment opérer sur tous les fronts de la guerre. Les principales qualités requises sont une condition physique de haut niveau et la capacité à localiser, attaquer et détruire l’ennemi dans toutes les régions et à tous les niveaux». 

Cette unité polyvalente fait partie du plan Tenufa (Elan) qu’Aviv Kohavi veut mettre en place afin de rendre l’armée plus efficace et mieux préparée aux types de menaces qu’elle doit affronter.  On ne connait pas le nom de l’unité ni son blason. De la taille d’un bataillon, commandée par un lieutenant-colonel, elle compte plusieurs centaines de soldats. Elle est sous le commandement de la 98e division de Tsahal et du Commandement central.

L’unité est considérée comme révolutionnaire parce qu’elle regroupe des unités distinctes sous une seule chaîne de commandement. Ainsi les pilotes de combat de cette unité ne dépendent pas de l’armée de l’air mais du commandant de l’unité qui comprend aussi des soldats issus du bataillon de reconnaissance de la brigade Nahal, de l’unité d’ingénierie de combat d’élite Yahalom, des unités de renseignement et de communication,  de la 401e brigade blindée, de la brigade Golani et de celle des parachutistes.

Le chef d’État-major de Tsahal attend enfin que les politiques s’entendent pour lui permettre d’assurer la sécurité d’Israël. La situation urge d’autant plus que l’adjoint à la force iranienne Al Qods, qui vient d’être nommé, est un expert en missiles. Le temps des egos est dépassé.

[Mise à jour du 26 janvier 2020]

Un accord a été conclu entre le ministère de la Défense et le ministère des Finances sur une augmentation du budget de Tsahal. Le ministre de la Défense Naftali Bennett a annoncé qu’il avait approuvé le plan pluriannuel «Momentum». L’armée israélienne s’est vu accorder un budget supplémentaire d’environ 2 milliards de shekels pour une période de deux ans.

Le plan a été présenté au ministre par le chef d’État-major Aviv Kohavi, le chef d’État-major adjoint Eyal Zamir et le chef de la direction de la planification, le général de division Amir Aboulafia.

Article initialement publié dans Temps et Contretemps.

à propos de l'auteur
Jacques BENILLOUCHE, installé en Israël depuis 2007, a collaboré au Jerusalem Post en français, à l'Impact puis à Guysen-Tv. Journaliste indépendant, il collabore avec des médias francophones, Slate.fr, radio Judaïques-FM à Paris, radio Kol-Aviv Toulouse. Jacques Benillouche anime, depuis juin 2010, le site Temps et Contretemps qui publie des analyses concernant Israël, le judaïsme, la politique franco-israélienne et le Proche-Orient sur la base d'articles exclusifs.
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