La coopération sécuritaire entre Israéliens et Palestiniens en question

Des manifestants palestiniens protestant contre les propositions de paix du président américain Donald Trump dans la ville de Hébron en Cisjordanie, le 30 janvier 2020. Photo de Wisam Hashlamoun / Flash90
Des manifestants palestiniens protestant contre les propositions de paix du président américain Donald Trump dans la ville de Hébron en Cisjordanie, le 30 janvier 2020. Photo de Wisam Hashlamoun / Flash90

L’attentat à la voiture bélier contre douze soldats israéliens à Jérusalem et la mort du policier arabe Tarek Badwan tué par Tsahal à Djénine semblent être la conséquence du deal du siècle. Ces deux incidents risquent de raviver le terrorisme en Cisjordanie et à Jérusalem car l’Autorité palestinienne a annoncé qu’elle renonçait à la coopération sécuritaire avec les services israéliens.

Elle estime que c’est le seul moyen de se faire entendre après plusieurs mois de calme dus à la bonne volonté palestinienne. Il s’agit d’un gros risque qu’elle prend car les conséquences peuvent être dramatiques pour les deux bords.

Pour l’instant, les Palestiniens ne descendent pas dans les rues pour manifester dans toute la Cisjordanie car cela entraînerait une fermeture des frontières et le blocage du passage des ouvriers arabes vers les nombreux chantiers en Israël. Tout le monde risque de perdre, sur le plan économique surtout. On a tendance à croire que les Palestiniens sont résignés mais, bien que leurs dirigeants soient délégitimisés, ils obéissent par solidarité aux injonctions et à leurs mots d’ordre.

Toutes les critiques peuvent être émises contre les Accords d’Oslo. Les nationalistes juifs n’y ont vu que la possibilité à terme de la création d’un Etat palestinien. Or ces accords ont mis en place une collaboration entre l’armée israélienne et l’Autorité palestinienne pour réguler et contrôler la circulation des personnes et des biens et pour développer l’échange d’informations sécuritaires. Il est certain que la coopération sécuritaire a permis de déjouer des centaines d’attentats malgré l’opposition farouche des opposants au Fatah qui accusent l’Autorité de favoriser ainsi le développement des implantations puisque le calme est propice à leur extension.

Mahmoud Abbas s’est toujours servi de cette arme sécuritaire qu’il sait canaliser mais il sait que c’est en fait un dangereux boomerang. L’OLP de 1993 avait accepté de collaborer car les Accords d’Oslo ouvraient la voie à la création d’un État palestinien. Cette coopération a fait l’objet d’un document officiel signé en mai 1994 au Caire prévoyant que : «Les deux parties adopteront toutes les mesures nécessaires à la prévention d’actes de terrorisme, de délits et crimes ou d’activités hostiles dirigées l’une contre l’autre. Les forces de sécurité palestiniennes doivent prendre toutes les mesures nécessaires pour empêcher tout acte d’hostilité à l’encontre des implantations, des infrastructures les desservant et de la zone d’installation militaire. De son côté, l’armée israélienne doit empêcher les actes d’hostilité émanant des implantations et dirigés contre les Palestiniens».

En 2005, Mahmoud Abbas, élu à la tête de l’Autorité palestinienne, avait décidé de relancer la coopération sécuritaire qui, pour lui, était un «pilier de la construction d’un futur État palestinien» au point de consacrer 30 à 45% de son budget et d’occuper 44% du personnel du service public. On estime que 80.000 Palestiniens gèrent les services de sécurité.

Soutenu par l’Union européenne et les Etats-Unis, l’ancien Premier ministre Salam Fayyed, en poste de 2007 à 2013, a renforcé ces relations en démantelant les groupes armés terroristes, en équipant d’armes modernes les forces de sécurité et en s’inspirant de Tsahal pour créer des unités d’élite anti-terroristes. Cette coopération est la réussite la plus visible des Accords d’Oslo. Le chef des Services secrets palestiniens Majid Faraj a évité des attaques violentes durant l’Intifada des couteaux, et a procédé à l’arrestations d’une centaine de terroristes qui préparaient des attentats.

Les militants de la droite nationaliste ne voient dans les Accords d’Oslo que le seul aspect négatif selon eux menant à une indépendance palestinienne et ferment volontairement les yeux sur le calme relatif qui a régné ces derniers mois. D’ailleurs les Etats-Unis et l’Union européenne ne s’y sont pas trompés en finançant cette coopération sécuritaire.

La critique la plus acerbe faite par la population palestinienne est que la coopération sécuritaire créé un lien de subordination des Palestiniens face à Israël. Elle avait en particulier critiqué en 2014 les forces palestiniennes pour avoir aidé Tsahal à retrouver trois jeunes israéliens kidnappés en Cisjordanie, pour avoir participé à plusieurs centaines d’arrestations côté palestinien et pour avoir maté les contestations palestiniennes durant la guerre de Gaza en 2014.

Mais il est vrai que Mahmoud Abbas s’oppose au gel de la coopération sécuritaire entre Israël et l’Autorité palestinienne malgré ses menaces d’y mettre fin car il en est le premier bénéficiaire. D’ailleurs ses services sont les premiers à livrer aux Israéliens des terroristes palestiniens.

En écho, le Hamas et le djihad islamique dénoncent cette coopération qui entraîne souvent l’arrestation de leurs militants car selon eux : «Ces arrestations font partie de la coopération sécuritaire entre Israël et l’Autorité palestinienne qui se sert de ses  prérogatives sécuritaires afin de prévenir tout soulèvement en Cisjordanie qui pourrait se retourner contre l’Autorité».

La population palestinienne se sent bernée car elle est convaincue que les Accords d’Oslo n’ont pas été respectés par les Israéliens et qu’ils ne profitent qu’à eux. Les Américains ont sous-évalué le potentiel de nuisance des forces sécuritaires palestiniennes.

Nous laisserons la conclusion pessimiste à l’ancien ambassadeur d’Israël, Arie Avidor, qui estime que : «ce premier attentat perpétré à Jérusalem depuis maintenant trois ans est le signe d’une nouvelle déferlante terroriste prévisible en réaction au deal du siècle. Un «deal» dont le seul effet a été de redonner du tonus au terrorisme qui s’est manifesté hier aussi à Hébron et à Jénine… Un léger relâchement de cette collaboration de la part de l’AP, comme c’est manifestement le cas ces jours-ci, permet la perpétuation d’attentats isolés. L’abandon total de cette collaboration, ainsi que l’envisage la direction de l’AP en réaction aux annexions prévisibles dans le cadre du deal, nous ramènera le chaos et le déchaînement du terrorisme».

Article initialement publié dans Temps et Contretemps

à propos de l'auteur
Jacques BENILLOUCHE, installé en Israël depuis 2007, a collaboré au Jerusalem Post en français, à l'Impact puis à Guysen-Tv. Journaliste indépendant, il collabore avec des médias francophones, Slate.fr, radio Judaïques-FM à Paris, radio Kol-Aviv Toulouse. Jacques Benillouche anime, depuis juin 2010, le site Temps et Contretemps qui publie des analyses concernant Israël, le judaïsme, la politique franco-israélienne et le Proche-Orient sur la base d'articles exclusifs.
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