La Cisjordanie dévoile l’ambigüité dans les relations d’Israël avec l’UE

De gauche à droite, le Premier ministre italien, Giuseppe Conte, le Premier ministre japonais Shinzo Abe, le président américain Donald Trump, le président français Emmanuel Macron, la chancelière allemande Angela Merkel, le Premier ministre canadien Justin Trudeau, le Premier ministre britannique Boris Johnson assistant à une séance de travail pendant le G7 sommet au Casino de Biarritz, dans le sud-ouest de la France, lundi 26 août 2019. (Ian Langsdon, piscine via AP)
De gauche à droite, le Premier ministre italien, Giuseppe Conte, le Premier ministre japonais Shinzo Abe, le président américain Donald Trump, le président français Emmanuel Macron, la chancelière allemande Angela Merkel, le Premier ministre canadien Justin Trudeau, le Premier ministre britannique Boris Johnson assistant à une séance de travail pendant le G7 sommet au Casino de Biarritz, dans le sud-ouest de la France, lundi 26 août 2019. (Ian Langsdon, piscine via AP)
Les ministères des Affaires étrangères de la France, de l’Allemagne, de la Grande-Bretagne, de l’Italie et de l’Espagne ont appelé à l’arrêt immédiat de la construction d’implantations en Cisjordanie.
Ces cinq pays européens ont condamné le gouvernement israélien pour sa décision «contre-productive» de construire des milliers de logements en zone contestée. Dans une déclaration commune, ils ont aussi exigé une pause dans les expulsions et les démolitions de maisons palestiniennes en Cisjordanie et à Jérusalem-Est.

Les ministres européens estiment que «L’expansion des colonies viole le droit international et met davantage en péril la viabilité d’une solution à deux États pour amener une paix juste et durable dans le conflit israélo-palestinien. Comme nous l’avons souligné directement avec le gouvernement israélien, cette mesure sape en outre les efforts visant à rétablir la confiance entre les parties en vue de reprendre le dialogue».

Effectivement, l’Administration civile de Cisjordanie a planifié la construction de 4.948 unités supplémentaires qui seront situées dans la zone entre Ramallah et Naplouse. L’année 2020 a enregistré la plus forte expansion des constructions en Cisjordanie. Cela y entrainera automatiquement une augmentation du nombre d’habitants sachant qu’on évalue déjà à 450.000 le nombre de Juifs qui y vivent face à 2,7 millions de Palestiniens.

Les cinq gouvernements européens ont décrit la décision de construire plus de logements comme «contre-productive» à la lumière des récents accords de normalisation, alors qu’Israël avait promis une pause dans son projet d’annexion.

Dans le cadre des accords négociés par les États-Unis, Israël avait accepté de suspendre l’annexion de certaines parties de la Cisjordanie. En échange, Bahreïn et les Émirats arabes unis ont officiellement reconnu l’État juif et ont signé des accords dans les domaines du commerce, de l’investissement et du tourisme.

Il faut craindre que cette décision de nouvelles constructions fasse hésiter l’Arabie saoudite à conclure un accord avec Israël. D’ailleurs, le ministre saoudien des Affaires étrangères a minimisé les chances d’un accord israélo-saoudien dans un proche avenir.

Le prince Fayçal ben Farhane Al Saoud a estimé que l’objectif consistait d’abord à amener les Palestiniens et les Israéliens à la table des négociations. Cela devrait être la priorité des efforts de paix avant «une éventuelle normalisation».

Les diplomates israéliens s’inquiètent peu de cette menace des Européens. Malgré des divergences récurrentes en termes de perceptions et d’attentes mutuelles – plus particulièrement sur la question palestinienne – force est de constater que les relations entre l’Union européenne et Israël se développent durablement aux niveaux économique, scientifique, culturelle voire stratégique. C’est un vrai paradoxe.

Les relations entre Israël et l’UE sont riches mais ambiguës. L’Union Européenne reste cependant le premier partenaire commercial d’Israël avec une part de marché de 32% en valeur, soit 15,5 milliards$, après une année record en 2017 (+ 20%).

En 2018, la très sensible baisse des exportations de la filière pharmaceutique, qui représente 25% du total des biens exportés vers l’UE, a été en partie compensée par la vive croissance des exportations de produits chimiques et d’équipements de télécommunication, d’équipements médicaux et de produits agricoles.

En 2018, les exportations vers la Grande-Bretagne (4 milliards$), le premier client d’Israël en Europe et sa troisième destination mondiale, ont chuté de 17%. Avec 1,4 milliard$ (-15%), la France est en recul de 2 places et passe au 7e rang des clients d’Israël.

C’est pourquoi Israël ne peut traiter par le mépris les critiques qui lui sont adressées. Sur le plan géostratégique, l’UE et Israël coopèrent de manière de plus en plus active en raison des menaces communes, en particulier la menace nucléaire iranienne. Les Européens avaient accepté les sanctions contre l’Iran.

Israël bénéficie d’un statut privilégié vis-à-vis de l’UE, illustré par un approfondissement continu de leurs accords malgré des différends politiques et la passion qui en découle. Bien qu’il existe une source de compréhension et des affinités culturelles, cela n’empêche pas la méfiance perpétuelle sachant que des déclarations d’amitié succèdent régulièrement à d’acerbes critiques de part et d’autre. Il faut noter que 40% des Israéliens ont une racine européenne.

L’UE a ratifié en janvier 2010 des accords sur «les produits agricoles, agricoles transformés et issus de la pêche» qui ont permis un accroissement des exportations israéliennes de 20%. L’UE et Israël bénéficient d’une coopération croissante dans le secteur de la sécurité, due à une empathie grandissante européenne vis-à-vis du type de menaces terroristes pesant sur la sécurité d’Israël.

Le terrorisme international, comme la perspective d’une puissance nucléaire iranienne, sont devenus des préoccupations majeures pour les deux acteurs. Depuis 2003, la France, l’Allemagne et la Grande Bretagne sont à la tête d’une coalition internationale – avec les États-Unis, la Russie et la Chine – visant à empêcher le développement de l’arme nucléaire iranienne, à travers l’usage de sanctions diplomatiques et financières.

Par ailleurs, le Hamas est aussi perçu comme une menace pour Israël et l’UE. C’est pourquoi les Européens s’opposent à la légitimation d’un gouvernement Hamas sur la scène internationale, sur la base de trois critères conditionnant sa reconnaissance par les membres du Quartet, à savoir la reconnaissance d’Israël, la renonciation à la violence et la reconnaissance des accords signés antérieurement par l’AP.

L’UE et Israël ont en effet un intérêt commun à assurer une stabilité régionale mais ils s’opposent sur la question palestinienne et leurs doctrines sur la défense du pays diffèrent elles-aussi. Israël réagit aux menaces auxquelles il fait face par un usage de la force fréquent. Les dirigeants israéliens de droite sont totalement opposés à la création d’un Etat en Cisjordanie.

Ils  soutiennent que même si un État palestinien venait à être créé, cela ne conduirait pas à la paix, dans la mesure où les Palestiniens – ne pouvant se satisfaire de leurs frontières – ne cesseraient pas pour autant leurs attaques vis-à-vis d’Israël afin de récupérer d’autres terres. De leur point de vue donc, une entité autonome ne résoudrait pas la question palestinienne.
En outre, bien que Benjamin Netanyahou ait entériné la solution à deux États lors du discours de Bar Ilan du 15 juin 2009, l’absence de consensus vis-à-vis des frontières de cet État ou d’engagement vis-à-vis d’un calendrier clair empêche toutes avancées significatives.

Au niveau politique, l’UE souhaiterait qu’Israël agisse conformément à la solution à deux États. Or Israël n’a jamais totalement cessé la construction de nouveaux blocs d’habitation en Cisjordanie, ce qui démontre son peu d’entrain vis-à-vis de cette solution. En revanche, au niveau technique, l’adoption des normes légales européennes au sein des secteurs scientifique et économique notamment, permet déjà à l’UE – comme à Israël – de réaliser des gains économiques sur le long terme.

Ce processus accroît ainsi le pouvoir normatif de l’UE – dans la mesure où les entreprises israéliennes, souhaitant exporter vers son continent, sont contraintes d’adopter les normes techniques européennes – tout en facilitant les échanges commerciaux entre les deux acteurs.

Si l’Europe condamne souvent Israël, elle fait cependant toujours preuve de bienveillance à son égard car jamais la menace n’est allée au-delà de la sémantique.

Article initialement publié dans Temps et Contretemps

à propos de l'auteur
Jacques BENILLOUCHE, installé en Israël depuis 2007, a collaboré au Jerusalem Post en français, à l'Impact puis à Guysen-Tv. Journaliste indépendant, il collabore avec des médias francophones, Slate.fr, radio Judaïques-FM à Paris, radio Kol-Aviv Toulouse. Jacques Benillouche anime, depuis juin 2010, le site Temps et Contretemps qui publie des analyses concernant Israël, le judaïsme, la politique franco-israélienne et le Proche-Orient sur la base d'articles exclusifs.
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