La chute du Mur ou l’Ode à la liberté selon Leonard Bernstein

Berlin, Allemagne, Allemagne - En novembre 1989, des étudiants est-allemands sont assis au sommet du mur de Berlin, à la porte de Brandebourg, en face des gardes-frontières. La destruction du mur jadis haï a marqué la fin d'une Allemagne divisée - University of Minnesota Institute of Advanced Studies
Berlin, Allemagne, Allemagne - En novembre 1989, des étudiants est-allemands sont assis au sommet du mur de Berlin, à la porte de Brandebourg, en face des gardes-frontières. La destruction du mur jadis haï a marqué la fin d'une Allemagne divisée - University of Minnesota Institute of Advanced Studies

Voici 30 ans le mur de Berlin s’ouvrit dans la nuit du 9 au 10 novembre 1989 par la volonté de tout un peuple mais aussi celle du chancelier Helmut Kohl et du président russe, Mikhaïl Gorbatchev. Cinquante et un ans plutôt, à la même date eut lieu en Allemagne (et en Autriche) la nuit de cristal ou Kristallnacht, où 7 500 magasins juifs furent détruits, plus de 250 synagogues brûlées et quelques 35 000 juifs déportés. Cela non plus ne peut pas s’oublier. 

Ce 9 novembre 1989, la chute du mur de Berlin marqua une nouvelle ère pour l’Allemagne et pour l’Europe. Pouvait-on imaginer que des musiciens aussi légendaires que Mstislav Rostropovitch (1927-2007) et un mois plus tard, Leonard Bernstein (1918-1990), viendraient à Berlin saluer l’événement historique qui se produisait devant eux, devant le monde entier stupéfait, surtout cinq mois après la tragédie de Tian An Men, où la révolte pacifique de toute la jeunesse chinoise fut écrasée dans le sang ?

Rostropovitch avait demandé à Antoine Riboud, son grand ami, patron de Danone, de l’emmener à Berlin dans son avion privé. À leur arrivée, ils montent dans un taxi pour Check Point Charlie, le point de passage le plus connu entre l’Est et l’Ouest. Là, Slava sortit son violoncelle, s’assit sur une chaise que Riboud avait empruntée à un soldat de faction interloqué, et d’instinct choisi de jouer la Sarabande en Ut mineur et la Bourrée en Ut majeur de la Suite n° 3 de Bach.

Sa fille Elena, témoigna plus tard, que ce jour-là, son père ne joua pas pour le monde, mais pour soi : «C’était son testament personnel, c’était comme si c’était sa propre fête : il avait été obligé de vivre constamment tiraillé entre deux patries, l’URSS et le reste du monde, et le Mur symbolisait à lui seul cette séparation entre deux univers. Il n’avait jamais pensé le voir tomber.».

Un mois plus tard, de façon tout à fait organisée, Bernstein fut invité à diriger la IXe Symphonie de l’autre incontournable musicien allemand de génie, Beethoven, avec son Ode baptisée l’espace d’une nuit Ode an die Freiheit et non pas Ode an die Freude, L’Ode à la joie de Schiller. Bernstein avait en effet substitué au mot joie par celui de liberté. Ce 25 décembre 1989, Leonard Bernstein dirigea donc au Schauspielhaus de Berlin, l’œuvre sans doute la plus célèbre de Beethoven avec sa Cinquième Symphonie et sa Lettre à Elise.

Pour ce faire, il avait convié les Chœurs de la radio bavaroise (Bayerischen Rundfunfs) et les membres du même orchestre, auxquels s’ajoutèrent une partie du Rundfunkchor Berlin et du Kinderchor de la Philharmonie (chœur d’enfants) de Dresde, des membres des orchestres de la Staatkapelle de Dresde, du Kirov, du London Symphonie Orchestra, de l’Orchestre de Paris et du New York Philharmonic. Bernstein avait de plus convié June Anderson, soprano, Sarah Walker, mezzo-soprano, Klaus König, ténor et Jan-Hendrick Rootering, basse. 

On vit rarement une distribution aussi incroyable, des musiciens de tant d’orchestres réunis. Il est heureux qu’Universal Music ait décidé de publier cet enregistrement historique dans lequel Bernstein est au plus haut de son prestige, avec tout son génie et sa fougue sans doute décuplée pour une occasion unique dans une vie d’homme, dans une vie d’artiste. Il est émouvant de penser qu’il n’a plus qu’un an à vivre, puisqu’il disparut à 72 ans en 1990. Ainsi l’espace d’une nuit, d’un unique concert à Berlin, le chef-d’œuvre de Beethoven et le poème de Schiller sont devenus Ode an die Freiheit, L’Ode à la Liberté

Rappelons que Herbert von Karajan est mort trois mois et demi plus tôt, à la mi-juillet. 

Que ce soit donc Bernstein , le compositeur de West Side Story, de la Symphonie n°3  « Kaddish », de MASS (Messe), l’Américain, le juif, l’homme universel, qui ait été convié à diriger ce concert de Berlin avec Beethoven, constitue le fait exceptionnel de cette soirée du 25 décembre 1989. L’interprétation qu’il suscita avec ces musiciens magnifiques donna lieu à une symphonie portée par la clameur de tout un peuple pour lequel la musique est capitale.

Avec son Allegro ma non troppo inaugural fulgurant, son Molto vivace intrépide, son Adagio molto e cantabile, qui nous laisse au bord des larmes, ces trois mouvements convergeant crescendo vers le sublime Finale mondialement connu, Presto – Allegro assai, la IXe Symphonie est devenue cet unique soir, dans son éternité, l’Ode à la liberté, qui devenait le chant de la réunification de tout un peuple, Ode qui était depuis 1985 l’hymne officiel de l’Union européenne.

Tout chef d’orchestre qu’il soit célèbre ou moins célèbre, qu’il soit considéré comme un grand chef ou pas et qui a dirigé la IXe Symphonie de Beethoven en a donné une interprétation unique. C’est donc à plus d’un titre que Leonard Bernstein en donna une version plus qu’unique, une version historique.

Dans quelques semaines s’ouvrira aussi le 250e anniversaire de la naissance de Ludwig van Beethoven et à cet effet la firme allemande Carus Verlag, qui est spécialisée dans l’édition de CD et partitions des œuvres pour voix et chœurs, après l’Intégrale de Heinrich Schütz, nous livre un nouveau CD Beethoven für Chor (pour chœur) qui reprend les chœurs souvent oubliés du compositeur génial, voire des adaptations pour chœur de partition pour piano comme ce Kyrie chanté sur le premier mouvement de la Sonate au clair de lune  ou ce chœur arrangé par Beethoven de toute beauté Auld Lang Syne, Ce n’est qu’un au-revoir, ou Persicher Nachtgesang pour chœur d’hommes.

Ces chants sont interprétés par le Deutscher Jugendkammerchoir sous la direction de Florian Benfer et Nicolaï Krügel au piano. La même firme a récemment publié la Missa Solemnis sous la direction de Frieder Bernius à la tête du Hofkapele et du Kammerchor Stuttgart.

L’anniversaire de Beethoven promet d’être particulièrement faste. Mais avant cela, cette nuit du 9 novembre 2019 résonnera en nous de ce chant de liberté poussé par tout un peuple voici trente ans et que Bernstein et tous ses musiciens magistraux d’un soir, portèrent à son incandescence à travers l’Ode à la liberté de Beethoven.

à propos de l'auteur
Philosophe des religions, membre associé et chercheur affilié au centre d'études HISTARA (section histoire de l'art, des représentations, des pratiques et des cultures administratives dans l'Europe moderne et contemporaine), Ecole Pratique des Hautes Etudes. Auteur de près de trente livres.
Comments