« La Belgique docile », tome 3 ?

Le Premier ministre espagnol Pedro Sánchez (G) et le Premier ministre belge Alexander De Croo (D) tiennent une conférence de presse conjointe du côté égyptien du poste-frontière de Rafah avec la bande de Gaza, dans le nord-est de la province du Sinaï, le 24 novembre 2023. (Crédit : AFP)
Le Premier ministre espagnol Pedro Sánchez (G) et le Premier ministre belge Alexander De Croo (D) tiennent une conférence de presse conjointe du côté égyptien du poste-frontière de Rafah avec la bande de Gaza, dans le nord-est de la province du Sinaï, le 24 novembre 2023. (Crédit : AFP)

Le Premier ministre belge Alexander de Croo a fait il y a environ deux semaines une courte visite en Israël et au Proche-Orient. Courte, mais qui laissera sa marque, car elle sera désormais donnée en exemple dans de nombreux débats, analyses, tables rondes et séminaires, comme illustration de ce que peut devenir un pays démocratique quand ses leaders adoptent un opportunisme électoraliste dénué de tout scrupule, et pactisent objectivement avec les forces du pire terrorisme dans le but de comptabiliser les bulletins de vote le moment venu.

J’ai lu et relu sa déclaration ce 24 novembre à Rafah. Analyse de texte : 20 phrases de reproches et critiques envers Israël, 8 sur le Hamas. Faire la leçon à Israël, qui est encore et pour longtemps sous le choc du massacre du 7 octobre, en expédiant en quelques phrases la responsabilité fondamentale du Hamas dans l’actuelle guerre à Gaza, est une offense à la morale, au bon droit, à l’humanité. De Croo a caricaturé à cette occasion l’extrême l’hypocrisie crasse que dénonçait André Perrin dans Le Figaro du 23/11, et que le philosophe résume comme suit : « Certes, Israël a le droit de se défendre, mais il n’a le droit de le faire qu’à condition de ne pas faire de mal à la population civile; or, cette condition est absolument impossible à remplir, de par l’exiguïté de la bande de Gaza, la densité de sa population et la stratégie du bouclier humain du Hamas – donc Israël n’a pas le droit de se défendre. » Voilà sans doute pourquoi le Hamas a fait savoir qu’il « apprécie les positions claires et audacieuses » de M. de Croo et de son collègue espagnol Pedro Sanchez, otage, lui, d’une extrême-gauche pathologiquement anti-israélienne, sans laquelle il ne peut gouverner (« Le Soir », 26/11).

Deux volumes remarquables, parus en 2007 sous le titre La Belgique docile, avec pour sous-titre : « Les autorités belges et la persécution des juifs en Belgique pendant la Seconde Guerre mondiale » (Rudi Van Doorslaer (dir.) Emmanuel Debruyne, Frank Seberechts, Nico Wouters, Éditions Luc Pire, Bruxelles, 2007, 1 546 pages), immortalisent l’attitude des autorités belges face à l’occupant allemand à propos de la question juive, et le tableau n’est pas flatteur. Si 50 % des juifs de Belgique ont survécu à la guerre, ils le doivent généralement au « petit peuple », simples citoyens que leur humanité et leur courage feront « Justes » (Yad VaShem a distingué au 1er janvier 2022 pas moins de 1 787 Justes belges, dont la reine-mère Elisabeth). Au sommet de l’Etat, ce fut un autre discours, fait d’indifférence et de temporisation, quand ce ne fut pas la collaboration pure et simple.

Dans un article qui fera date, le journaliste et blogueur Marcel Sel avait déjà fait le 9 novembre dernier le désespérant état des lieux de cette véritable prostitution politique caractéristique de la gauche belge, mais qui touche aussi de nombreux libéraux comme ledit M. de Croo. Celui-ci, et de nombreux autres politiciens belges, ont-ils décidé d’écrire le troisième volume de l’histoire de la « docilité » belge ?

C’est un texte assez effrayant, en particulier pour quelqu’un comme moi, qui suis né et ai grandi en Belgique, ai gardé beaucoup d’affection pour mon pays natal et y fais des voyages fréquents. Il est infiniment triste pour nombre d’entre nous, descendants de grands-parents ou de parents immigrés qui trouvèrent en Belgique une vie nouvelle et digne et qui avons eu la chance de grandir dans un pays libre, respectueux à l’époque de la sensibilité de notre communauté et empathique à notre histoire. Il ne fallait pas dire un mot « contraire », comme on dit chez nous, sur la Belgique en présence de mon père, arrivé à Bruxelles en 1946 d’un camp de « personnes déplacées », lire « survivants de la Shoah », en Allemagne. Je me rappelle que dans ma jeunesse, à chaque cérémonie organisée par la communauté (Yom HaAtsmaout, commémoration de la révolte du ghetto de Varsovie, combat pour les juifs d’URSS etc.), participaient des figures politiques de tous bords, manifestant ainsi leur proximité et leur solidarité. Il n’y avait derrière cela aucun calcul électoral; les juifs n’ont jamais pesé lourd dans la population du pays.

Hélas, tout cela appartient au passé, et nous savons depuis longtemps que de très nombreux politiciens belges, surtout à gauche, sont attentifs plus qu’à toute autre chose aux « évolutions démographiques », comme on dit pudiquement, et modulent leurs actes et paroles selon ce qui leur semble le plus électoralement payant; les élections prévues en 2024 ne font qu’aggraver cette tendance. Nous le savons, mais de là à toucher le fond comme nous le voyons aujourd’hui, sans la moindre retenue, sans le moindre scrupule, sans même tenter un minimum d’équilibre ni manifester un minimum de bonne foi, la route était encore longue. Nous y sommes à présent.

En agissant de la sorte, le Premier ministre de Croo et les autres opportunistes offensent d’ailleurs à mes yeux aussi les musulmans de Belgique. Ils semblent croire que tous ceux-ci appuyent les crimes du Hamas, qu’ils sont tous des extrémistes khomeinistes, des partisans de l’islamisme radical, or nous savons bien que tel n’est pas le cas. A eux évidemment de faire entendre leur voix dans ce contexte, comme le font de nombreux musulmans en France.

J’ajoute au blog de Marcel Sel que seule ou presque de tous les pays occidentaux, la Belgique n’a envoyé aucun leader en Israël pour exprimer une solidarité humaine minimale dans les jours qui ont suivi le massacre du 7 octobre.

Dans sa longue et pénible énumération, il ne parle pas non plus de la ministre des Affaires étrangères Hadja Lahbib (MR, droite libérale), qui s’est récemment rendue au Moyen-Orient (United Arab Emirates, Egypte and Jordanie), mais pas en Israël.

Lahbib, ancienne journaliste et présentatrice pendant de longues années du journal télévisé de la RTBF (depuis des décennies, une des chaînes les plus hostiles à Israël en Europe, et la concurrence est rude), semble avoir une allergie ancienne et marquée à notre égard; présentant le prestigieux Concours international de piano Reine Elisabeth en 2013, elle prit grand soin de ne pas mentionner que le vainqueur, Boris Giltburg, était Israélien (https://joodsactueel.be/2013/06/28/palestina-activisten-niet-te-spreken-over-winst-israelier-van-prestigieuze-koninging-elisabethwedstrijf/, en néerlandais; l’information est reprise dans sa notice Wikipedia en anglais (https://en.wikipedia.org/wiki/Hadja_Lahbib ), mais pas en français (https://fr.wikipedia.org/wiki/Hadja_Lahbib )).

Elle a dû penser que 1 400 cadavres israéliens, même si parmi eux il y a des dizaines d’Arabes israéliens et même des Palestiniens de Jérusalem-Est, ne valaient pas le déplacement dans ce qui est probablement à ses yeux la Palestine occupée. Il a fallu attendre le 8 novembre pour qu’elle rencontre cet autre désastre qu’est notre ministre des Affaires étrangères Eli Cohen, et c’était à Bruxelles. Mettre le pied en Israël semble une mission trop pénible pour Madame la ministre.

Au lieu de s’en prendre avec un incroyable manque d’intelligence du coeur à Israël, M. de Croo ferait beaucoup mieux de commencer à s’occuper des spectaculaires dysfonctionnements des autorités belges dans le lutte contre le terrorisme islamiste, qui a encore frappé à Bruxelles le 16 octobre dernier, et a coûté son poste à son collègue, le ministre de la Justice Vincent van Quickenborne.

Ou bien pense-t-il acheter la tranquillité de la Belgique face au terrorisme islamiste en payant en « monnaie juive et israélienne », comme le firent face au terrorisme palestinien Aldo Moro en Italie dans les années 70-80 en Italie et d’autres en Europe, avec les conséquences que l’on sait ?

On me dira : « Il est facile de critiquer, mais tu en ferais autant si tu te présentais à des élections dans la Belgique d’aujourd’hui ». Eh bien non, comme le prouvent de nombreux hommes et femmes politiques belges, qui résistent solidement à cette tentation. Un vrai leader ne flatte pas les bas instincts de ses administrés, mais leur montre le chemin. Aussi bien Valéry Giscard d’Estaing que François Mitterrand sont allés à l’encontre de leur opinion publique, respectivement sur la dépénalisation de l’avortement et l’abolition de la peine de mort. On ne demande pas à des personnes comme M. de Croo de s’élever à ces niveaux, mais à tout le moins de dire avec courage qui a été la victime d’un épouvantable massacre, qui a le droit de se défendre, vraiment et sans « mais » ou « si », et a aussi le devoir d’empêcher le Hamas de recommencer, comme il en a annoncé son intention.

Seuls de vrais leaders sont capables de proclamer la vérité, même en sachant que certains de leurs partisans le leur reprocheront, mais parce que, tout simplement, c’est la vérité. Ils entrent dans l’Histoire, alors que celle-ci oubliera vite ceux qui, à l’heure où il fallait du courage, n’auront été que de petits fonctionnaires gris, compassés, indifférents, un peu lâches, comme ceux qui font honte à la Belgique de 2023.

Espérons malgré tout que la présidence belge du Conseil de l’Union européenne, qui doit s’ouvrir le 1er janvier 2024 pour six mois, permettra de rectifier quelque peu le tir, et de ramener la Belgique dans le camp des pays qui ont une attitude constructive et tentent sincèrement de contribuer à débloquer la tragique impasse au Proche-Orient, au contraire de ce que nous avons vu et entendu en provenance de Bruxelles ces dernières semaines.

à propos de l'auteur
Né à Bruxelles (Belgique) en 1954. Vit en Israël depuis 1975. Licencié en Histoire contemporaine de l'Université Hébraïque de Jérusalem. Ancien diplomate israélien (1981-1998) avec missions à Paris, Rome, Marseille et Lisbonne et ancien directeur de la Communication, puis d'autres projets au Keren Hayessod-Appel Unifié pour Israël (1998-2017).
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