La baraka et la scoumoune

Vue d'une session plénière de la Knesset à la Knesset, le parlement israélien à Jérusalem le 24 août 2020. Photo par Oren Ben Hakoon / POOL
Vue d'une session plénière de la Knesset à la Knesset, le parlement israélien à Jérusalem le 24 août 2020. Photo par Oren Ben Hakoon / POOL

On le savait depuis longtemps, mais depuis qu’il a rendu son mandat au président Rivlin après avoir échoué à former un gouvernement, c’est évident : Binyamin Netanyahou n’a plus la baraka.

Ce terme d’origine arabe – qui veut dire être béni ou plus généralement avoir de la chance – allait bien à l’insubmersible Premier ministre : au pouvoir depuis 12 ans, sans vraiment de rival, il dominait son camp de la tête et des épaules. Mais deux dissidences à droite, celle de Naftali Bennet (Yamina) et celle de Gideon Saar (Tikva Hadasha), devaient lui gâcher la vie.

Confiant en sa bonne étoile, il multiplia les initiatives pour y répliquer. Afin d’affaiblir l’opposition, il suscita la dissidence du parti islamiste Ra’am de Mansour Abbas. Pour minorer le score de Naftali Bennett à l’intérieur du camp national-religieux, il força l’union entre les messianistes de Betzalel Smotrichet et les kahanistes d’Itamar Ben Gvir pour former ha Tsionout he Datit (Sionisme religieux).

Mais ces deux partis ont échappé à leur maître et, en s’opposant l’un à l’autre pour refuser de participer à une même coalition, ils ont ruiné tous les plans de Binyamin Netanyahou. La baraka a changé de camp. Naftali Bennett en dépit de son échec électoral (7 sièges alors que les premiers sondages lui en promettaient une vingtaine) a fait l’objet de toutes les sollicitudes. Il aurait été chef d’un gouvernement dominé par le Likoud avant Binyamin Netanyahou… du moins c’est ce que celui-ci lui avait promis.

Et l’on sait que « les promesses n’engagent que ceux qui y croient » (Charles Pasqua). Désormais, c’est au sein du « bloc du changement » (Goush ha shinouï) que Naftali Bennett espère accéder au poste de Premier ministre. Mais, à l’heure où ces lignes sont écrites, c’est Yaïr Lapid qui devrait se voir confier le mandat de former un gouvernement par le président.

Le chef de Yesh Atid prendrait ainsi une revanche sur un destin où il n’avait pas la baraka. Pour lui, c’était plutôt la scoumoune, cette malchance, ce mauvais œil qui l’obligeait toujours à s’effacer devant ses alliés. Pour former une coalition, Yaïr Lapid devra composer avec trois partis de droite (Yamina, Tikva Hadash, Israel Beitenou d’Avigdor Liberman), un du centre (Kahol Lavan) et deux partis de gauche (Parti travailliste et Meretz).

En tout état de cause, dans cette configuration, le bloc du changement n’atteindrait pas la majorité absolue (61 sièges). Il devrait se contenter d’une majorité relative avec le soutien extérieur des 4 députés de Ra’am.

Car, comme dans l’hypothèse précédente d’un gouvernement « à droite toute », c’est Mansour Abbas qui serait le faiseur de roi d’un gouvernement d’union nationale. C’est normal, depuis qu’il a conquis son indépendance, pour le chef du parti islamiste, c’est la baraka tous les jours.

à propos de l'auteur
Philippe Velilla est né en 1955 à Paris. Docteur en droit, fonctionnaire à la Ville de Paris, puis au ministère français de l’Economie de 1975 à 2015, il a été détaché de 1990 à 1994 auprès de l’Union européenne à Bruxelles. Il a aussi enseigné l’économie d’Israël à l’Université Hébraïque de Jérusalem de 1997 à 2001, et le droit européen à La Sorbonne de 2005 à 2015. Il est de retour en Israël depuis cette date. Habitant à Yafo, il consacre son temps à l’enseignement et à l’écriture. Il est l’auteur de "Les Juifs et la droite" (Pascal, 2010), "La République et les tribus" (Buchet-Chastel, 2014), "Génération SOS Racisme" (avec Taly Jaoui, Le Bord de l’Eau, 2015), "Israël et ses conflits" (Le Bord de l’Eau, 2017). Il est régulièrement invité sur I24News, et collabore à plusieurs revues.
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