Koweït, normalisation impossible ?

Dans cette photo d'archive du mercredi 26 mars 2014, le prince héritier du Koweït Sheik Nawaf Al-Ahmad Al-Jaber Al-Sabah assiste à la séance de clôture du 25e sommet arabe au palais de Bayan à Koweït. Le prince héritier du Koweït, Sheikh Nawaf Al Ahmad Al Sabah, est devenu le nouvel émir au pouvoir de la nation, le mardi 29 septembre 2020, ont rapporté les médias d'État, atteignant le poste le plus élevé du pays après des décennies de services dans la sécurité du pays. (AP Photo / Nasser Waggi, dossier)
Dans cette photo d'archive du mercredi 26 mars 2014, le prince héritier du Koweït Sheik Nawaf Al-Ahmad Al-Jaber Al-Sabah assiste à la séance de clôture du 25e sommet arabe au palais de Bayan à Koweït. Le prince héritier du Koweït, Sheikh Nawaf Al Ahmad Al Sabah, est devenu le nouvel émir au pouvoir de la nation, le mardi 29 septembre 2020, ont rapporté les médias d'État, atteignant le poste le plus élevé du pays après des décennies de services dans la sécurité du pays. (AP Photo / Nasser Waggi, dossier)

Le véritable « blitzkrieg diplomatique » brillamment réussi par Israël dans le Golfe ces dernières semaines, avec la « normalisation » actée par les Emirats Arabes Unis puis par le Bahreïn, a tout de suite donné lieu à des spéculations sur la suite : quelle « pétro monarchie » allait suivre ? On a bien sûr suggéré l’Arabie Saoudite, le plus puissant et le plus riche de leurs voisins.

Mais on a évoqué aussi – dans les médias communautaires en particulier – d’autres Emirats, dans le désordre et il faut le reconnaitre, avec une vision bien superficielle de ces pays.

Ainsi étaient cités le Qatar, Oman et le Koweït, comme si leurs choix géopolitiques étaient transposables, pour ne rien dire des échanges (ou de l’absence d’échanges) avec Israël au cours des dernières années : c’était aussi faire preuve d’un mépris réel pour ceux qui ont suivi de près ces différents Etats.

Faut-il le souligner ? A Jérusalem comme à Washington, d’éminents universitaires étudient depuis des décennies l’évolution des régimes et des sociétés arabes, et leurs travaux sont considérés là-bas comme indispensables.

Mais à Paris, pour avoir produit pendant une vingtaine d’années sur la fréquence juive une série radiophonique sur le monde musulman, je crains d’avoir récolté dans la partie la plus inculte du public communautaire une réputation de « traitre » : qu’ils persévèrent dans leur ignorance et leur racisme primaire. Et intéressons-nous donc au Koweït pour cet article, Emirat moins sous les feux de l’actualité ces dernières années et dont le souverain est mort il y a peu.

Les Emirats du Golfe ne sont pas des clones

Commençons par démolir une image d’Epinal que nous avons tous à l’esprit en pensant aux pétro-monarchies de la péninsule arabique. Le décor, d’abord : partout un désert aride, où personne n’aurait jamais rien cultivé. Ensuite, des populations pratiquant toutes le même Islam, pour le dire vite fanatique et sanguinaire.

A Koweït City comme à Manama, partout des femmes soumises portant le Niqab. Partout aussi, des Monarchies s’étant imposées aux tribus locales par la force et dans un passé très récent. Aucunes ressources, hormis le pétrole miraculeusement apparu au siècle dernier et qui est devenu leur principale source de revenus.

Profitant de cet « or noir » une minorité d’autochtones, l’essentiel du travail étant réalisé par des travailleurs immigrés vivant dans des conditions lamentables. Et pour chacun de ces Royaumes, une alliance aveugle avec les Etats-Unis, l’ennemi désigné étant l’Iran – d’où, dans une logique imparable, l’alliance qui serait souhaitée par tous avec Israël, l’ennemi d’hier.

Disons aussi qu’il m’a fallu un moment pour substituer dans mon esprit une mosaïque de représentations à l’image unique que je me faisais de ces pays. Un livre très riche, « l’Arabie Saoudite en 100 questions » de Fatiha Dazi-Héni, m’a permis de me défaire de la vision simpliste décrite juste ci-dessus, que ce soit pour la connaissance de ce pays (écouter première émission) ou pour ses relations avec les Emirats voisins (écouter seconde émission).

Surtout, cela m’a inspiré un article publié en octobre 2018, dont la teneur peut se résumer aux intertitres choisis : l’Arabie Saoudite n’est pas le « patron » de ses voisins ; Oman est un Sultanat singulier ; le Qatar reste le cauchemar de l’Arabie ; les Emirats Arabes Unis sont les alliés fidèles des Saoudiens ; Bahreïn est le petit protégé de Riyad ; et le Koweït témoigne toujours une hostilité résolue à Israël.

Aux origines du Koweït

Si par exemple le Yémen est une contrée de vieille civilisation, hélas ravagée par d’incessantes guerres civiles, si l’Arabie a vu la naissance de l’Islam et abrite deux de ses lieux saints, l’Emirat du Koweït n’était presque pas peuplé jusqu’à il y a peu. Privés d’eau douce, les habitants devaient s’approvisionner par des boutres amenant de gros tonneaux en bois en provenance de Bassorah, dans l’Irak actuel.

Seul point de peuplement, la petite ville de Koweït, apparue à la fin du 17ème siècle et où s’installèrent des Arabes chiites venus de Dahran. Un peu plus tard, la famille Al-Sabah va fonder à la fois une dynastie et une nation, dans un petit coin de désert de 18.000 km2 enclavé entre l’Irak et l’Iran d’aujourd’hui. Commerce et pêche des huitres perlières feront ainsi vivre une population très réduite, à l’ombre de la Perse, seule vraie puissance locale et ce depuis des millénaires.

L’Irak, un voisinage qui a failli être fatal

Au 19ème siècle, les Britanniques alors en guerre avec la Perse vont établir leur protectorat sur le Koweït, alors que le futur Irak restait sous l’autorité théorique de l’Empire Ottoman. A la chute de ce dernier se crée un nouveau Royaume, ayant pour capitale Bagdad. Après l’élimination sanglante de la branche irakienne de la dynastie hachémite en 1958, les militaires – qui ne cesseront de putsch en putsch de diriger l’Irak -, réclament le rattachement de l’Emirat, « la 19ème province » à leur pays.

Les Al-Sabah, eux, proclament leur indépendance en 1961, sous la protection théorique des Américains et des Anglais. A l’été 1990, ruiné par sa guerre désastreuse et ratée avec l’Iran, Saddam Hussein tente un coup de poker en envahissant très facilement le petit Emirat : rattachement de la province perdue ; hold-up des riches champs pétroliers à cheval sur la frontière ; et espoir, vite déçu, du dictateur irakien d’un ralliement massif du monde arabe à ce qu’il incarnait, un nationalisme arabe irréductible face à l’Occident et « à l’entité sioniste » : ce fut, on le sait un échec sanglant, son armée étant écrasée six mois plus tard par les 500.000 hommes de la coalition internationale intervenant sous mandat de l’ONU.

Traumatisme et diplomatie

Ainsi donc devait renaitre le Koweït, mais après un traumatisme profond : cette guerre avait mis en évidence sa dépendance totale de l’Occident ; mais aussi suscité une peur terrible de la monarchie régnante, qui la pousse à jouer les médiateurs dans chaque conflit local, plutôt qu’à risquer de prendre à nouveau des coups.

En voici deux exemples : dans le conflit diplomatique ayant opposé le Qatar à une coalition de pays menés par l’Arabie Saoudite depuis 2017 – et qui a abouti à la mise en quarantaine de l’île – l’Emir Sabah Al Ahmad Al Sabah a choisi une politique de neutralité et de médiation ; vis-à-vis de l’Iran, même prudence, le Koweït se situant à mi-chemin des monarchies ayant conservé de bonnes relations avec la République Islamique (Qatar et Oman) et de celles qui la considèrent comme l’ennemi prioritaire (Arabie, Bahreïn et Emirats Arabes Unis) ; alors que son pays doit tant aux Etats-Unis qui l’ont ressuscité par la guerre du Golfe en 1991, le Koweït est resté très prudent devant la politique étrangère de Donald Trump.

Mais cela s’explique aussi par la présence sur son sol et dans son voisinage immédiat du Sud irakien, de nombreuses populations chiites ; leurs mosquées ont fait l’objet d’attentats sanglants de l’Etat Islamique, et l’Emir a manifesté à l’occasion sa solidarité à leur égard.

Activisme arabe et Palestiniens

La politique traditionnelle de « bons offices » du petit Emirat était ancienne, et lui a donné du prestige dans le monde arabe, prestige disproportionné par rapport à son poids réel : ainsi durant la guerre civile des années 1960 au Yémen ; pendant les sanglants événements de Septembre noir, en 1970, entre la monarchie jordanienne et l’Organisation de libération de la Palestine ; et dans les années 1980, durant la guerre civile libanaise.

Cet « activisme arabe » est allé de pair avec un soutien affirmé aux Palestiniens, fortement alimenté aussi par la présence d’une des plus importantes et des plus influentes de leurs diasporas. Leur implantation dans le pays a plusieurs caractéristiques uniques par rapport au reste du monde arabe : elle a été fortement encouragée pendant longtemps, faisant passer leur nombre de quelques dizaines de milliers à plus de 300.000 en 1990, au moment de l’invasion du pays et alors qu’il y avait environ 2 millions d’habitants ; elle a concerné plusieurs couches sociales, aussi bien des travailleurs manuels que des fonctionnaires, des commerçants, voire pour les couches les plus éduquées nombre de médecins, ingénieurs et professeurs ; c’est ainsi que « la cause palestinienne » allait avoir un impact disproportionné par rapport à d’autres pays arabes, puisqu’elle s’exprimait dans tous les médias du pays et toutes les instances de la société civile. C’est aussi au Koweït que Yasser Arafat allait créer sa propre organisation, le Fatah.

On le sait, le même Arafat allait faire en 1990 le choix désastreux de Saddam Hussein, certains Palestiniens du Koweït jouant alors les « collabos » pendant la courte occupation irakienne. Nombre d’entre eux furent alors expulsés, à titre provisoire ou définitif : mais leur influence et leur poids restent grands dans le pays, au point que comme l’écrivait un journal local, Al-Qabas, « nous serons les derniers à normaliser avec Israël ».

Une impossible normalisation, ni étonnante, ni à regretter

Mais en comparant la situation du Koweït à celle des Emirats Arabes Unis, qui, après une longue période de rapprochement discret viennent d’entamer une vraie « lune de miel » avec l’Etat juif, on réalise les différentes éclatantes entre les deux monarchies qui sont autant d’obstacles à une vraie « normalisation » avec la première. Certes, les deux doivent leur richesse à « l’or noir », les deux ont d’ailleurs un poids équivalent au sein de l’OPEP, rivalisant pour la cinquième place.

Mais « l’après pétrole » qui deviendra une réalité incontournable dans quelques décennies a été pensé et préparé à Dubaï et Abou Dhabi, et ignoré à Koweït City. D’un côté, développement d’activités nouvelles comme le tourisme, surtout à Dubaï, et investissements massifs dans l’énergie solaire (la Fédération émiratie est le siège de l’Agence Internationale pour les énergies renouvelables) ; une industrie commence à se déployer en particulier dans le « High Tech » : autant de raisons, objectives, de nouer une coopération avec Israël, pionnier dans ces domaines.

Par ailleurs, les compagnies émiratis, ayant les flottes aériennes les plus modernes du monde, occupent des parts de marché qui demeureront après la crise. Côté koweïtien, les investissements ont été surtout financiers et immobiliers dans les pays occidentaux, mais le pays n’a pas été modernisé ; il dépend toujours à 90% du pétrole, en n’ayant quasiment rien développé à côté.

Il est vrai que – séquelle de la guerre du Golfe – il a subi une pollution effroyable : l’incendie des puits par l’armée de Saddam et le rejet de six millions de tonnes de pétrole dans le Golfe, ont été accompagnés d’une pollution massive des sols ; ceci, joint à une dégradation régulière de l’environnement, surtout sur les côtes densément peuplées, n’incite guère au tourisme.

Autre différence, aussi, et ceci pèsera à terme sur leurs relations internationales, la différence de traitement des Frères Musulmans, pourchassés à Abou Dhabi, faisant partie du jeu politique à Koweït City où ils sont présents au Parlement.

Mais reste aussi une différence essentielle : à Abou Dhabi, le prince héritier Mohammed ben Zayed Al Nahyane, véritable homme fort du pays, a 59 ans. C’est bien jeune par rapport à Cheikh Nawaf Al Ahmad Al Sabah, qui a remplacé à 83 ans son demi-frère l’Emir du Koweït, décédé à l’âge de 91 ans.

On ne peut guère miser sur l’évolution des Koweïtiens dans ces conditions. Et, au final et à la réflexion, cette « normalisation impossible » n’est ni étonnante, ni vraiment à regretter.

Cet article a été publié le 22 octobre sur le site « Temps et Contretemps » .

à propos de l'auteur
Bénévole au sein de la communauté juive de Paris depuis plusieurs décennies, il a exercé le métier d'ingénieur pendant toute sa carrière professionnelle. Il a notamment coordonné l'exposition "le Temps des Rafles" à l'Hôtel de Ville de Paris en 1992, sous la direction de Serge Klarsfeld. Producteur de 1997 à 2020, sur la radio Judaïques FM, de l'émission "Rencontre" ; après avoir été consacrée au monde musulman pendant une vingtaine d'année, cette série a traité ensuite des affaires internationales. Président délégué de la Commission pour les relations avec les Musulmans du CRIF depuis 2009, il a rejoint en 2012, comme nouveau vice président représentant la communauté juive, la "Fraternité d'Abraham" association laïque pour le rapprochement entre Judaïsme, Christianisme et Islam.
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