Kippour (extrait de « Confidences d’une dermatologue » R.Laffont)

(…) Les fidèles remplissaient la synagogue en cette fin de Yom Kippour, jour du grand pardon. Le jour, où, très schématiquement, pour les Juifs, Dieu va décider de l’inscription de chacun sur le Livre de la Vie, ou pas…

Pieds fixes, concentrés sur leur livre, ils se secouaient régulièrement et avec ferveur autour d’un axe, d’un côté puis de l’autre ou de l’arrière vers l’avant. Je ne sais pas si ces mouvements rendent plus efficaces les prières.

Ce jour de chants et de jeûne se terminait après vingt-cinq heures d’efforts sur la lecture de la Neïla. Il commençait à faire lourd, les odeurs se mélangeaient, quelques discussions et cris d’enfants couvraient la voix du rabbin, fatiguée, un peu déraillante mais déterminée.

Je n’ai jamais pu suivre en entier ce joli passage parce que chaque année, je me sens obligée de m’occuper des victimes de malaise, succombant à la chaleur et à l’hypoglycémie. Non pas que j’ai une âme de héros, non pas que je sois le seul médecin, mais ma famille est toujours la plus prompte à me dénoncer lorsque fuse un : « y-a-t-il un médecin ?  »en lançant un :  » allez, vas- y Flora ! »

Cette année-là, le rabbin lui-même avait dû s’interrompre pour poser cette question à l’assemblée, un adepte inconscient venant de s’effondrer à ses pieds, les bras posés sur la poitrine.

J’essayais donc d’atteindre le côté des hommes, les femmes et les hommes étant séparés en ce lieu. Je ne sais pas non plus si cette séparation rend la prière plus efficace.

Le pauvre homme d’une cinquantaine d’années a été déplacé jusqu’à une zone plus respirable. Je me suis précipité avec un confrère afin de lui porter secours. Sur mon trajet, des femmes m’ont gentiment donné pour lui gâteaux au miel, compotes et jus de fruit. Il n’a pas eu l’occasion d’y goûter.

Pas de sueurs, une peau sèche et froide, des lèvres cyanosées. Ses proches commentaient, inquiets.

Un défibrillateur nous a été apporté. Le Samu était prévenu, une ambulance allait arriver.

Pas de son, pas d’image, pas de pouls. Regard furtif vers mon confrère qui poussa d’un geste de la main droite le défibrillateur, devenu inutile devant cet arrêt cardio-respiratoire. Nous avons débuté le massage cardiaque à tour de rôle, de toutes nos forces.
Le rabbin poursuivait du mieux qu’il pouvait la fin de son office.

Les hommes avaient tendu les tissus de leurs châles de prière au-dessus de leurs têtes et de celles de leurs familles.
Puis, trois bruits ont stoppé net le recueillement de l’assemblée : d’abord, mon hurlement, parce qu’on venait de récupérer un pouls et un tout petit début de respiration, puis la sirène de l’ambulance s’approchant, et enfin la sonnerie du choffar (corne de bélier dans laquelle on souffle) marquant ainsi la fin du Yom Kippour et l’arrêt du jeûne.

L’homme a été transporté en unité de soins intensifs cardiaques, tout juste revenu à la vie.(…)

Nous étions si soulagés avec mon confrère, et si à jeun, que nous avons bu le vin sucré offert par les officiants jusqu’à tituber.

Qu’importe le flacon, pourvu qu’on ait l’ivresse, le mauvais vin enivre autant que le bon. (…)

à propos de l'auteur
Flora Fischer (Docteur F) est médecin et auteure. Son premier livre est paru chez Robert Laffont "Confidences d'une dermatologue".
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