Katajun Amripur : Khomeini, Révolutionnaire de l’islam (suite et fin)

L'ayatollah Khomeiny avec ses partisans après avoir prononcé son discours à l'aéroport de Téhéran le jeudi 1er février 1979, jour de son retour de 14 ans d'exil. (Photo AP)
L'ayatollah Khomeiny avec ses partisans après avoir prononcé son discours à l'aéroport de Téhéran le jeudi 1er février 1979, jour de son retour de 14 ans d'exil. (Photo AP)

Katajun Amripur : Khomeini, Révolutionnaire de l’islam (Der Revolutionär des Islams. Einee Biographie) (Munich, Beck, 2020) (suite et fin)

Durant son long exil irakien, le futur maître de l’Iran eut le temps de se radicaliser et d’établir les fondements théoriques d’un état islamique. On note une forte radicalisation par rapport aux thèses émises dans le précédent écrit, La divulgation des mystères.

Vu l’étendue de cette recension, je ne pourrai pas entrer dans les détails, mais je peux en résumer les thèses principales : Khomeiny considère que la lettre du Coran d’une part, les faits et gestes du Prophète, d’autre part, sont les deux sources auxquelles l’état islamique doit s’en référer. De même, il considère, en interprétant certains versets sacrés que le Prophète avait bel et bien nommé Ali, son cousin et gendre, comme successeur. Khomeiny est absolument sûr de son fait et c’est bien cette thèse qu’il défend dans ses leçons sur l’état islamique.

A ses yeux, le Coran a réponse à tout, il n’existe pas une seule problématique importante qu’il n’ait abordée au point d’en fournir la solution. Enfin, l’idée selon laquelle l’islam doit se tenir loin de la politique, en somme de ce que nous nommons de nos l’islam politique, constitue vraiment une obligation de nature religieuse.

Dans son rejet du Chah et de ses alliés US, Khomeiny englobe souvent un zeste d’antisémitisme quand il dit ceci : depuis le début, les juifs ont été un problème pour le mouvement islamique. Plus tard, quand il sera parvenu au pouvoir il dira que les juifs ont le droit de pratiquer leur religion en Iran, aussi longtemps qu’ils ne trahiront pas. Comprenez, aussi longtemps qu’ils ne pactiseront avec Israël contre la république islamique.

Visiblement la pensée politique du religieux avait évolué ; alors qu’il n’aspirait jadis qu’à un simple office de contrôle du gouvernement, voici qu’à présent il demandait le rejet de la monarchie constitutionnelle et ne reconnaissait que l’autorité du Coran. Partant, on ne pouvait plus amender le régime du chah, il fallait simplement le renverser et le remplacer…

Les spécialistes se sont posé la question de savoir dans quelle langue cette série de conférences sur l’état islamique furent prononcées : en arabe ou en persan ? Comme elles furent données à Nadjaf, en Irak, il est vraisemblable que ce fut en langue arabe, car si tous les étudiants doivent comprendre l’arabe, langue du Coran, tous les musulmans ne savent pas forcément le persan…

Cette approche politique de l’exercice légitime du pouvoir a suscité quelques controverses et Khomeiny fut contraint de revoir un peu sa copie, sans toutefois revenir sur l’essentiel. Notamment la critique féroce du régime impérial : tandis que son peuple meurt de faim, le chah achète des avions de chasse pour protéger son régime.

A n’en pas douter, l’événement annonçant l’acte final de toute cette histoire fut le dispendieux étalage de luxe de Persépolis, censé fêter le 2500ème anniversaire de l’Iran. L’auteur détaille les commandes prévues pour fêter cet évènement unique en son genre. Mais ce qui frappe encore, c’est l’attitude des grands dirigeants occidentaux qui se pressèrent à l’invitation du roi de tous les rois, pour le laisser choir peu de temps après.

De son côté, Khomeiny émit une fatwa pour condamner les cérémonies et rappeler que la seule source de l’identité iranienne était l’islam et rien d’autre. Quand on considère rétroactivement les articles élogieux de la grande presse européenne, notamment française, on se demande comme un vieil homme aussi dur a pu berner tant de gens. Mais on doit aussi condamner la cécité volontaire du chah qui s’est laissé prendre dans les intrigues de son entourage.

Sans rien, presque seul, cet ayatollah a fait chuter un monarque qui disposait d’une puissante armée et d’une police secrète redoutable. Pour nous qui connaissons la fin de l’épisode ultime, cela paraît facile à expliquer mais il faut se mettre à la place d’un homme dont aucune initiative n’a réussi, ni la révolution blanche, ni les changements de Premier ministre, ni rien d’autre. Le religieux que le chah méprisait et traitait de la manière la plus infâmante  a fini par obtenir gain de cause. On serait tenté de se demander ceci : comment la rusticité a-t-elle pu vaincre l’éloquence ?

Parfois, l’Histoire semble téléguidée par des intelligences cosmiques supérieures en qualité et en quantité : en ce 16 janvier 1979, c’est la réflexion que dut se faire le chah d’Iran en fuyant son pays. Moins d’un mois plus tard, le 1er février son rival atterrissait à Téhéran, attendu et acclamé par plus de deux millions de personnes. Un journaliste d’opposition se trouvait dans l’avion d’Air France qui ramenait le leader religieux chez lui.

Il raconte qu’on le pria de venir à l’avant de l’appareil où l’ayatollah venait de remettre une sacoche jaune à un collègue qui la remit à son tour au journaliste avec le commentaire suivant : si nous sommes tués ou emprisonnés à Téhéran gardez cette Malette jaune comme la prunelle de vos yeux, mais si nous sommes sains et saufs vous n’aurez qu’à nous la rendre… Bien des années plus tard, le journaliste apprit quel en était le contenu : le projet de constitution de l’état islamique.

Immédiatement après la fuite du chah, le gouvernement faisait mine de gouverner le pays dans une capitale qui avait proclamé l’état d’urgence. Les livres interdits étaient exhibés fièrement dans les rues, les journaux prohibés avaient des tirages énormes, plus personne ne redoutait les mauvais coups de la police secrète. Le pouvoir n’était plus à prendre mais à ramasser…

Il va de soi que les premiers pas  de Khomeiny à Téhéran furent le renforcement et la stabilisation intérieure. On se souvient de la vague d’attentats qui ensanglanta le pays visant les membres du parti de la république islamique. Mais au sein même des cercles du pouvoir les luttes intestines allaient bon train. Et Khomeiny sut naviguer entre les différents écueils. Mais il y eut bien pire : le 4 novembre 1979, dans un pays qui n’avait pas encore de centralisation du pouvoir, un groupe d’étudiants qui se réclamaient de «la ligne de l’imam» envahirent l’ambassade US à Téhéran, retenant en otage tous les diplomates qui s’y trouvaient.

Cette violation de l’extraterritorialité dura presque un an, avec des hauts et des bas, puisqu’une opération militaire afin de libérer les otages échoua. Selon certains commentateurs, cette  attaque de l’ambassade américaine a galvanisé le peuple iranien et renforcé le pouvoir révolutionnaire de Khomeiny. Cette initiative que Khomeiny a probablement  inspirée tout en se gardant bien d’en faire état publiquement, constitue un temps axial, un point de non-retour. A partir de là, toutes les forces politiques du pays avaient compris que Khomeiny était le seul maître en Iran après Dieu dont il se considérait comme le vicaire sur terre : la thèse du jurisconsulte, seule personne habilitée à exercer le pouvoir, avait triomphé et plus personne n’osait la contester.

Petit à petit le régime se renforçait et marginalisait ou éliminait ses adversaires. Tous ceux qui n’étaient pas d’accord furent soit éliminés (l’éphémère ministre des affaires étrangères) soit contraints de fuir le pays (le président Bani Sadr). Et n’oublions pas le cas de l’ayatolla Montazari qui avait été presque le dauphin désigné avant d’être rejeté en raison de ses critiques du régime…

C’est le 3 juin 1989 que Khomeiny quitta ce monde, laissant derrière lui une république islamique bien installée, à l’abri d’institutions politiques qu’il avais lui-même imposées. D’autres problèmes avaient émergé, notamment l’expansionnisme du régime et son financement de mouvements nationalises ou séparatistes des pays voisins. Sans même parler d’Israël

Lee présent ouvrage, rédigé par une universitaire d’origine iranienne ne se contente pas d’énumérer les faits, il donne aussi des aperçus sur l’attitude de l’imam à l’égard des femmes, sa conception de la philosophie et de la mystique. Au fond, cet homme a bénéficié d’une chance extraordinaire puisque, parti de presque rien, il est venu à bout d’un régime puissant, mais victime de ses funestes erreurs. Et l’histoire n’est pas encore finie… Elle n’a pas encore dit son dernier.

à propos de l'auteur
Né en 1951 à Agadir, père d'une jeune fille, le professeur Hayoun est spécialiste de la philosophie médiévale juive et judéo-arabe et du renouveau de la philosophique judéo-allemande depuis Moses Mendelssohn à Gershom Scholem, Martin Buber et Franz Rosenzweig. Ses tout derniers livres portent sur ses trois auteurs.
Comments