Katajun Amripur : Khomeini, Révolutionnaire de l’islam (II)

Photo de l'ayatollah Khomeiny portés par des femmes iraniennes qui ont franchi le cimetière Behesht-Zahra lors d'une manifestation anti-Shah le 23 novembre 1978 à Téhéran. (Photo AP)
Photo de l'ayatollah Khomeiny portés par des femmes iraniennes qui ont franchi le cimetière Behesht-Zahra lors d'une manifestation anti-Shah le 23 novembre 1978 à Téhéran. (Photo AP)

Katajun Amripur, Khomeini, Révolutionnaire de l’islam (Der Revolutionär des Islams). Einee Biographie) (Munich, Beck, 2020) (II)

Comme on le notait dans le précédent papier, Khomeiny avait réussi un parcours sans faute dans son ascension au sein du clergé chiite. Bien que ses meilleurs maîtres aient conseillé à leurs ouailles et à leurs disciples de se tenir éloignés de tout engagement politique, lui ne l’entendait pas de cette oreille.

En gros, il optait pour un retour au Coran dont les enseignements pouvaient servir à moderniser le système monarchique, voire à le remplacer. D’autres religieux n’avaient pas un point de vue aussi tranchée que le sien sur la réforme institutionnelle et les tensions avec le pouvoir impérial allaient en s’aggravant. L’auteur de cette biographie cite deux exemples qui n’en font en réalité qu’un seul, au cours desquels le divorce se faisait de plus en plus grave. Il s’agit de l’anecdote suivante : un jour, la mère du Chah (d’autres parlent de sa femme) visita la grande mosquée de Téhéran sans se voiler, ce qui fut reçu comme une insupportable offense.

Un religieux présent dans l’enceinte religieuse lui ordonna de quitter les lieux sur le champ. Quand le chah apprit la nouvelle, il se précipita dans l’édifice religieux, y pénétra avec ses bottes de cavalier et jeta le religieux dehors en le tirant par la barbe… On ignore dans quelle mesure l’incident est authentique mais il prouve au moins une chose : les rapports entre le palais impérial et le clergé chiite étaient très tendus. Le monarque ne parvenait toujours pas à trouver un modus vivendi avec ce clergé dont l’influence sur le petit peuple était très grande.

On lit ici qu’au début des années cinquante, le chah ne manquait pas la moindre occasion de contrecarrer les religieux ; il fit même fermer leurs juridictions, ce qui les priva d’une source considérable d’énergie. Par ailleurs, la situation politique n’était pas encore entièrement stable après le coup d’Etat contre le Premier ministre Mohammed Mossadeg. Au niveau de la politique extérieure, le chah était très occupé par la signature du Pacte de Bagdad qui faisait la part belle aux Occidentaux. Au fond, le drame de l’Iran impérial a été l’impossible comptabilité entre le régime iranien occidentalisé et l’interprétation chiite du Coran.

Notamment sur un point crucial : A qui revenait la légitimité de gouverner ce pays ? En ouvrant son pays aux influences occidentales, voire en favorisant une occidentalisation à marche forcée du pays, le Chah se préparait des lendemains sombres. Et je ne parle même pas des attentats contre son Premier ministre et aussi contre lui-même. Ce qui valut aux instigateurs et aux tueurs de nombreuses exécutions.

Depuis cette époque là, le chah avait remarqué que Khomeiny était l’agitateur en chef, surtout après le décès des vieux maîtres chiites de Qom… La voie était libre, par conséquent. Pour l’emporter, il suffisait que Khomeiny fît preuve de patience et eût une stratégie : se soustraire à un mauvais coup de la police secrète en partant en exil et approfondir ses idées politiques en instituant certes une république, mais islamique et non pas d’essence occidentale…

Dans son premier livre mentionné plus haut La divulgation des secrets, Khomeiny assigne vraiment un rôle politique aux religieux. Certes, ils ne sont pas nécessairement appelés à gouverner mais leur devoir est de contrôler le gouvernement, d’inspirer la gouvernance dans le sens que nous savons : ne pas se mettre à la remarque de l’Occident mais opérer un retour vers les sources traditionnelles de l’islam. On peut dire que cette avancée allait tout changer. Il est certain que cela prendra du temps pour que les effets se fassent sentir, mais un régime comme celui du Chah était condamné à plus ou moins brève échéance.

Cette question de la gouvernance a occupé tous les esprits du milieu du XXe siècle et la théorie de Khomeiny n’était pas la seule, bien qu’il ait fini par imposer ses vues. D’autres théologiens iraniens étaient d’avis que l’infaillibilité et la légitimité de l’exercice du pouvoir revenaient à Dieu seul mais que, dans cette attente, le peuple était le seul souverain. Une telle doctrine politique se rapproche des vues constitutionnelles des démocraties occidentales.

A cette différence près : le théologiens libéraux n’acceptaient qu’une seule source : le Coran qui devenait alors l’instrument de la modernisation et de l’action politique. Mais Khomeiny ne l’entendait pas de cette oreille : pour lui, le seul habilité à gouverner était le jurisconsulte, l’expert en droit religieux. Et nous voilà dans l’antichambre  de l’institution suprême aujourd’hui : le Guide suprême. Le principe démocratique a été détourné de son objet et c’est la ligne de Khomeiny qui s’est imposée.

Revenons un peu en arrière : après le putsch contre le Premier ministre progressiste Mossadeq, le chah n’avait qu’une préoccupation : comment renforcer son régime sans céder aux exigences démocratiques du peuple, ni renforcer l’emprise du clergé sur la vie de tous les jours. Il commença par séduire les dignitaires religieux en promettant de favoriser certaines pratiques et en envisageant de nommer à un poste très important un grand Ayatollah. Par malheur, le candidat qui avait la faveur du monarque et qui jouissait d’un grand respect auprès de ses collègues, disparut prématurément, ce qui contraignit le pouvoir à revoir tous ses plans.

Le chah a fait un pari risqué en croyant se concilier les bonnes grâces de ses ennemis de toujours ; il entendait remédier à l’inégalité hommes / femmes, étendre le droit de vote à tous, toutes choses qui heurtaient le clergé chiite attaché aux structures traditionnelles de leur ancien monde. Le chah avait un autre objectif : changer l’image de son régime aux yeux de l’opinion publique américaine qui ne souhaitait pas soutenir un régime dictatorial… Tels étaient les deux impératifs contradictoires auxquels le régime était confronté. L’appui US était indispensable et le chah le savait bien puisque les événements se sont précipités lorsque l’allié américain se contenta de faire la sourde oreille au moment où le ciel s’assombrit soudain.

Mais, dans tapi dans l’ombre à Qom, Khomeiny attendait son heure ; l’espace s’était libéré et les concurrents potentiels n’étaient pas aussi bien armés que lui. Tous ses auditeurs et ses auditrices reconnaissaient en lui un prédicateur hors par qui savait ne pas sortir de l’ambiguïté afin de réunir le plus de gens autour de soi. Certaines parties de ses discours prêteraient à interprétation et pouvaient donc satisfaire partisans et adversaires.

Enfin, ce grand prédicateur brillait aussi par son érudition bien qu’il n’eut qu’une préférence, l’expertise juridique en tant que jurisconsulte. Il avait aussi bien étudié la philosophie que la mystique musulmane, deux matières qui le préparaient parfaitement à une carrière politique, alors que les autres dignitaires n’osaient pas se lancer dans l’arène politique. Certes, le chemin sera long et même semé d’embûches, mais la voie était toute tracée. Aujourd’hui, on parlerait d’un alignement parfait des planètes.

Alors que la majorité du clergé se contentait d’un affrontement à fleurets mouchetés avec le pouvoir, Khomeiny ne cachait pas son opposition radicale au régime ; il n’était nullement gêné d’apprendre que certains collègues le soupçonnaient de servir ses propres intérêts personnels et non la cause du clergé ou du pays dans son ensemble. Mais il y avait plus important encore : certains opposants avaient relevé que la constitution de 1906 évoquait la formation d’une sorte de conseil de surveillance chargé de contrôler le gouvernement et la vie politique.

Pour Khomeiny, il allait de soir qu’une telle fonction revenait naturellement et exclusivement  aux membres les plus éminents du clergé. On le constate de nouveau, aucun terrain d’entente n’apparaissait pour concilier des intérêts si contradictoires : la préservation du régime impérial et les revendications prétendument légitimes du clergé chiite, accusé par le chah en personne d’être une séquelle d’un passé révolu. En une phrase, d’être une force rétrograde désireuse de ramener le pays des siècles en arrière.

En juin 1963 eut lieu un grand soulèvement qui fut férocement réprimé ; les autorités admirent environ 800 morts alors que Khomeiny parle de près de 15000. Khomeiny fut arrêté et  privé de liberté jusqu’en avril de l’année suivante. Quant au chah il ne décolérait pas en  constatant le flot de télégrammes de l’étranger exigeant l’élargissement immédiat du leader religieux.

Mais le mal était fait, Khomeiny avait obtenu ce qu’il voulait, l’aura du martyre. En juin 1979, en commémorant cet événement fondateur de la révolution islamique iranienne, Khomeiny qui avait entretemps remplacé le chah, affirma que le soulèvement de 1963 avait été la préparation  de ce qu’il vivait en ce jour anniversaire. En somme, pas de 1979 sans 1963.

Avant l’apothéose, il y a l’exil (1964-1978), d’abord pour peu de temps en Turquie, puis, plus longuement en Irak, grand pays chiite malgré la domination sunnite. L’expulsion vers la Turquie fournit bien des détails sur la personnalité du célèbre ayatollah. Un petit résumé de cette escale turque : grâce aux témoignages du colonel de la SAVAK qui l’accompagnait vers Ankara à bord d’un appareil de transport de l’armée iranienne, sans oublier les échanges épistolaires avec son fils Mustafa, nous  lisons que Khomeiny refusa une tasse de thé du steward, ne l’acceptant qu’après avoir eu l’assurance que le serveur était musulman.

Arrivé dans la famille turque où il devait vivre, Khomeiny provoque un scandale en voyant que la maîtresse de maison n’était pas voilée. Il exigea aussi une carafe d’eau pour se laver les mains. Enfin, il exigea le bannissement de toute femme dans la maison. Si la maitresse de maison a bien voulu porter une robe longue et se couvrir les cheveux, elle refusa par contre, de quitter sa maison au motif qu’elle n’était une simple domestique. Le vieil homme finit par comprendre et accepta même de se lever lorsque cette femme pénétrait dans pièce où il se trouvait, ce qu’il n’avait encore jamais fait pour aucune femme.

Dans sa correspondance avec son fils Mostafa dont il ignorait l’arrestation par la police, il demande à ce dernier de se bien conduire envers sa mère, de lui envoyer certains vêtements et d’aller chercher de l’argent chez un ami dont il tut le nom par prudence… Il y a quantité de détails qui nous présentent ce fanatique religieux sous un jour presque humain… Après moins d’un an passé en Turquie, Khomeiny se rend en Irak où le gouvernement envoya un haut fonctionnaire le saluer et lui souhaiter la bienvenue. Son fils qui l’accompagnait souligne que personne ne les attendait à l’aéroport, ce qui les contraignit à prendre un taxi. Arrivé à bon port, son père marchanda le prix de la course avec le chauffeur… Il n y a pas de petite économie.

(A suivre)

à propos de l'auteur
Né en 1951 à Agadir, père d'une jeune fille, le professeur Hayoun est spécialiste de la philosophie médiévale juive et judéo-arabe et du renouveau de la philosophique judéo-allemande depuis Moses Mendelssohn à Gershom Scholem, Martin Buber et Franz Rosenzweig. Ses tout derniers livres portent sur ses trois auteurs.
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