Juifs d’ailleurs… (II) : suite et fin

Une photo de la fin du 19e siècle d’une famille de Quba, près de Krasnaya Sloboda en train de célébrer Pessah (Crédit : Krasnaya Sloboda archives)
Une photo de la fin du 19e siècle d’une famille de Quba, près de Krasnaya Sloboda en train de célébrer Pessah (Crédit : Krasnaya Sloboda archives)

Dans le précédent article j’étais arrivé aux juifs du Kurdistan et du Caucase, appelés juifs des montagnes. Je ne pourrais pas m’arrêter sur chaque destination ou provenance, mais je compte évoquer succinctement les lieux les plus marquants et les plus inattendus.

Les juifs d’Azerbaïdjan semblent avoir bénéficié de mesures éminemment favorables, notamment depuis l’indépendance du pays et la volonté de son dirigeant suprême de se libéraliser après tant d’années de main mise soviétique sur le pays.

Bien que la majorité de la population soit de religion musulmane, les juifs sont unanimement acceptés et les autorités accèdent à la quasi totalité de leurs demandes, qu’elles soient administratives ou financières. Il existe une grande synagogue dans deux villes importantes, la capitale Bakou et l’autre ville Quba.

Récemment, le grand rabbin séfarade d’Israël, M. Amar était en visite officielle dans le pays. Les juifs, de leur côté, ne cachent pas leur fier patriotisme azéri et leur identification avec les objectifs du pays. Mais l’auteur de la note sur ce pays souligne l’accroissement inquiétant des mariages mixtes dans la capitale, ce qui pourrait sonner le glas de la présence juive dans moins d’un demi siècle.

Le cas de l’Afghanistan est bien différent. Par le passé, lors de la présence britannique, on comptait près de quatre vingt mille Juifs dans le pays, principalement à Kaboul et à Ghazni. Mais les soubresauts politiques qui ont agité le pays l’ont vidé de ses juifs qui prirent le chemin d’Israël et des USA où se constitua une association censée leur venir en aide et faciliter leur intégration sur le sol américain. La route de la soie n’est pas oubliée, notamment les villes fabuleuses de Boukhara et de Tachkent où l’implantation juive a été considérable.

Belle transition, le nouveau bloc de revendications identitaires juives ou ou judaïsantes n’est autre que l’Orient russe. Une petite remarque préliminaire : le mythe des dix tribus perdues d’Israël a fonctionné à plein régime, selon le désir ou l’imaginaire de populations désireuses de se découvrir des origines quasi légendaires ou de prestigieux ancêtres.

On a vu que même en Iran, berceau du chiisme, on prétend abriter sur place des sépultures de prophètes vétérotestamentaires… Ici, c’est tout comme, mais avec certaines nuances qui préservent le coloris local.

De tous les pays de l’ancienne URSS (Tadjikistan, Turkménistan, Kazakhstan, Crimée, etc…), c’est le dernier qui a retenu mon attention en raison du rôle joué par les karaïtes, secte dissidente juive qui récusait la tradition orale et ne s’en tenait qu’à la lettre écrite (Tora écrite contre Tora orale).

L’histoire est connue et assez bien étudiée, même si les origines sont encore enveloppées de mystère. Anan ben David, Hiww (Hayyoy) de Balkh, Benjamin de Nahawend, tous ces théologiens karaïtes disposaient d’une excellente connaissance de l’arabe, ce qui leur donnait un accès des plus faciles et des plus compétents à l’exégèse de la Bible hébraïque. Mais une chose m’a intrigué : lorsque les Nazis ont commencé la campagne de Russie ils se sont demandé si les Karaïtes qu’ils croisaient dans leur progression en URSS avaient du sang juif ou s’ils étaient d’une autre ascendance ; selon la réponse, on passait du maintien en vie à la mise à mort.

Il semble que l’intelligence des situations ait conduit les Nazis à faire preuve de modération sur ce point. Un détail significatif : en mai 1944, nous dit-on, lorsque les Nazis amorcèrent leur reflux vers l’Europe occidentale occupée, des centaines de supplétifs karaïtes leur emboitèrent le pas.

En revanche, quelques survivants karaïtes vivent encore en Israël, mais il ne s’agit plus d’une présence significative. Preuve que le rabbinisme avait fait une meilleure analyse de l’avenir historique du peuple d’Israël. On dispose entre autres, d’une belle Karaite Anhology de Léon Nemoy.

Une hérésie judaïsante au sein de l’église orthodoxe russe, voilà comment on définit ces groupes de subbotniks qui prospérèrent vers la fin du XIXe siècle. La question est de savoir dans quelle mesure ces groupes se voulaient encore juifs ou s’ils avaient franchi le pas en devenant tout simplement une secte hétérodoxe chrétienne.

La problématique est parallèle à ce qu’on a connu du côté du sabbataïsme oriental qui a donné naissance aux Dönmehs, et au frankisme en Europe orientale. Certains membres de la secte écrivirent au baron de Rothschild à Paris afin qu’il soutienne leur projet de s’installer en Terre promise. On détecte la présence de certains d’eux lors de la première aliya.

On évoque aussi le projet d’une installation juive dans le Birobidjan, en Extrême-Orient russe. La présentation qui en est donnée ici est assez fouillée ; je me contenterai de dire qu’en 1958 Nikita Kroutchov reconnut publiquement l’échec du projet d’implantation des juifs sur cette portion de l’URSS. La politique des nationalités jadis pratiquée a connu des échecs dont le plus retentissant fut celui-ci.

L’une des meilleures contributions de ce livre est celle consacrée à la treizième tribu, l’histoire des Khazares. Je ne connaissais cette histoire que par l’étude du Cusari du philosophe-théologien médiéval Juda Ha-Lévi qui présente ce peuple et son roi comme des prosélytes juifs.

Mais ce qui est plus intéressant, ce sont les théories annexes qui en furent déduites, sans oublier l’exploitation politique qui en fut faite. On a tenté de faire croire que les Khazares s’étaient convertis à la théologie karaïte du judaïsme et non au rabbanisme.

Le collectionneur karaïte Abraham Firkovitch ne recula pas même devant des falsifications afin de faire prévaloir ses vues. Même si les recherches se poursuivent, il me semble que le livre même du théologien Juda Ha-Lévi relève plus de l’imaginaire que de l’histoire. Mais parfois des fictions historiques exercent plus d’influence que des évènements réellement attestés.

Quand donc les juifs ont-ils investi le Nouveau Monde ? Etait-ce sous la férule de l’explorateur Christophe Colomb ou bien avant comme le voudraient certaines légendes ? Certes, on sait que la mise à la mer des trois navires de l’explorateur suivit de très près la signature du décret d’expulsion des juifs de la péninsule ibérique. Etait-ce un signal, une fuite en avant ?

Il faut aussi souligner que l’activisme féroce de l’Inquisition, y compris dans le Nouveau Monde, a montré que même, de l’autre côté de l’océan, les Nouveaux Chrétiens n’étaient pas à l’abri des pires sanctions, s’ils venaient à judaïser en secret… Ce qui m’a le plus surpris, c’est l’évocation de juifs marocains qui, vers le début du XIXe siècle avaient immigré en Amazonie, au Brésil et au Suriname voisin.

Mon ami Monsieur Elie Chétrit  m’en avait parlé le premier, mais je n’y avais pas cru. Des juifs marocains en Amazonie ! Et pourtant, c’était vrai, même si ces nouveaux venus ont, par des mariages mixtes, conduit à une baisse soutenue de leur démographie.

Cette identité juive éclatée, ouverte aux quatre vents, pose la question suivante, dans le cadre des communautés oubliées ou simplement éteintes : quel est l’héritage du marranisme ? Et comment ces marranes ont ils pu transmettre ne serait ce que des bribes d’identité juive ? C’est pourtant ce qui s’est produit au fil des siècles. Qu’il me soit permis d’évoquer une anecdote historique personnelle : il y avait, il y a de nombreuses années, sur le même palier que mes parents, une dame d’un certain âge qui demandait régulièrement à ma mère les dates des grandes fêtes juives, mais qui n’a jamais abordé le sujet directement avec moi…

Ma mère était intriguée mais étant née à Fès, elle avait confusément conscience que tant par les Arabes que par l’Inquisition, tant de juifs avaient été convertis de force et que certains d’entre eux judaïsaient en secret, dès qu’ils en avaient la possibilité. La même chose vaut pour l’allumage des bougies avant le chabbat… Partant, les parents ou les ancêtres de cette vieille dame avaient reçu certains rites juifs en héritage. Mais cela n’empêchait pas la dame en question de se rendre à la messe le dimanche… C’est qu’à l’époque, il fallait endormir la vigilance des autorités religieuses. Ne pas fournir le moindre indice prouvant l’existence d’un crypto-judaïsme.

Comment s’explique cet engouement, dans de nombreux pays d’Afrique subsaharienne, pour une mystérieuse identité juive qu’ils auraient perdu ou égarés au cours des vicissitude de leur histoire ? Plusieurs facteurs entrent ici en ligne de compte, et en tout premier lieu les lendemains d’indépendances rendant nécessaires, voire urgents, la construction d’une identité, très éloignée de celle que le colonisateur a voulu leur coller.

Ensuite, il y a, après le départ du colonisateur, la volonté de se raccrocher à quelque chose d’autre, et enfin l’admiration pour la résilience proverbiale du judaïsme et des juifs. On se dit si eux s’en sont sortis, eh bien nous aussi, nous pouvons nous relever et reconstruire notre pays…

On note aussi cet humus particulièrement fécond qu’est ce mythe des dix tribus perdues dont on serait les lointains descendants ou les héritiers. Ce phénomène a tendance à se renforcer depuis quelques années et n’est pas découragé par un Etat d’Israël, ravi de récolter par ce biais là, quelques ralliements diplomatiques et de reposer le pied en Afrique dont l’Etat juif avait été écarté pendant des décennies.

Il y a évidemment bien des rattachements fantasmatiques ou simplement intéressés pour pouvoir s’extraire de la misère ambiante et aspirer à une vie plus digne et moins inconfortable . Mais il existe aussi des aspirations légitimes. Et dans les deux cas, la problématique reste la même : comment l’héritage religieux, ethnique, spirituel a-t-il pu se maintenir et se transmettre ? Comment des blocs entiers traditionnels se sont ils érodés au fil des siècles, voire des millénaires, tout en conservant encore des séquelles d’une provenance juive si lointaine ?

Comment dire que tous ces débris épars d’une si antique tradition peuvent ils, de nos jours, revendiquer une telle appartenance ? Des juifs de Chine, des Indes, de Madagascar et du Cap-Vert, pour ne citer que ces pays, ont ils pu rester ce qu’ils prétendent être, alors que leur zone géographique n’a plus entretenu le moindre rapport avec la matrice juive originelle ? C’est peut-être la spécificité de ce peuple d’Israël qui se veut, par la force des choses, un peuple-monde (‘am ‘olam), un peuple qui se joue des frontières, mais aussi un peuple éternel.

Ce beau livre pose aussi une autre question, qui est évoquée dans tous ses développements : comment évolue une tradition religieuse, selon qu’elle est transplantée dans divers endroits ? Tous les ressortissants de toutes ces lointaines contrées se disent  d’origine juive, mais à quoi ressemblait le judaïsme à l’poque où ils en furent coupés ou éloignés ? Est-ce à dire que notre judaïsme biblico-talmudique n’est qu’une des figures possibles de ce judaïsme protéiforme ?

En gros, est ce que cela ne va pas relativiser le caractère normatif (la halakha) du judaïsme rabbinique que nous pratiquons depuis plus de deux millénaires ? Si un congolais ou un camerounais regarde une émission sur les tribus perdues à la télévision et que le lendemain matin, au réveil, il s’interroge sur sa propre identité et se découvre d’origine juive, peut-il la revendiquer cette antique identité juive dont il ne savait encore rien, il y a tout juste quarante-huit heures, voire moins ?

Ce sont là les limites contre lesquelles ce livre et son économie générale butent. Partant, si l’histoire juive n’avait pas été, par certains aspects, une véritable martyrologie, le devenir de ce peuple eût été radicalement différent. On dit souvent que le peuple juif a survécu à tout, absolument tout. Mais moi j’ajoute ; oui, mais dans quel état… A quoi ressemblait la doctrine juive avant toutes ces calamités ? On ne le saura  jamais ou alors, c’est l’époque messianique qui nous le révélera…

En définitive, un livre riche, intéressant et qui pose de bonnes questions.

à propos de l'auteur
Né en 1951 à Agadir, père d'une jeune fille, le professeur Hayoun est spécialiste de la philosophie médiévale juive et judéo-arabe et du renouveau de la philosophique judéo-allemande depuis Moses Mendelssohn à Gershom Scholem, Martin Buber et Franz Rosenzweig. Ses tout derniers livres portent sur ses trois auteurs.
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