Josep Borrell, ou Tartuffe chez les Persans

Le chef de la politique étrangère de l'Union européenne, Josep Borrell, s'exprimant lors d'une conférence de presse au siège de l'UE à Bruxelles, le mercredi 2 décembre 2020. (Johanna Geron, Piscine via AP)
Le chef de la politique étrangère de l'Union européenne, Josep Borrell, s'exprimant lors d'une conférence de presse au siège de l'UE à Bruxelles, le mercredi 2 décembre 2020. (Johanna Geron, Piscine via AP)

Connaissez-vous Josep Borrell ? De son nom complet Josep Borrell i Fontelles, c’est le Haut Représentant de l’Union Européenne pour les affaires étrangères et la politique de sécurité : autant dire qu’il occupe un poste éminemment stratégique à Bruxelles, où il est par ailleurs Vice-Président de la Commission.

Ses paroles ont du poids, avec toujours la part relative entre ce qui résulte d’un consensus collectif, et des propos personnels reflétant une personnalité et une sensibilité.

Il a réagi après l’annonce de l’élimination de Mohsen Fakhrizadeh-Mahabadi, responsable du programme nucléaire iranien. Et c’était en termes plutôt vifs, si on se réfère au texte complet du communiqué (1) : « Le 27 novembre 2020 à Absard, en Iran, un responsable du gouvernement iranien et, selon les informations, un de ses gardes du corps, ont été tués dans une série d’attaques violentes. Il s’agit d’un acte criminel et qui va à l’encontre du principe de respect des droits de l’homme que défend l’UE. Le Haut Représentant exprime ses condoléances aux membres de la famille des personnes qui ont été tuées, tout en souhaitant un prompt rétablissement à toute autre personne qui aurait pu être blessée. En ces temps d’incertitude, il est plus important que jamais que toutes les parties restent calmes et exercent le maximum de retenue afin d’éviter une escalade qui ne peut être dans l’intérêt de personne.»

Passons sur la dernière phrase, où il n’y a rien à redire : il est tout à fait normal que l’U.E souhaite qu’il n’y ait pas d’escalade entre Israël – auteur implicite de l’opération – et l’Iran. Mais que penser du reste, qui est ahurissant ? Comme l’a écrit dans une tribune Eldad Beck, correspondant pour l’Europe du quotidien « Israël Hayom » (2), « Borrell n’a pas cru bon de citer Mohsen Fakhrizadeh-Mahabadi ni son rôle central dans le développement du programme nucléaire militaire iranien. Il a parlé d’un fonctionnaire gouvernemental iranien, et a adressé ses condoléances aux familles des victimes de cette attaque et ses vœux de rétablissement aux blessés. »

Ajoutons que la mention du « principe du respect des droits de l’Homme que défend l’U.E » est le comble de l’hypocrisie. Et cela, à plusieurs titres :

– D’abord, de quoi s’agit-il ? Un scientifique, certainement de haut niveau, s’est dévoué corps et âme pour servir un régime islamiste totalitaire engagé depuis des décennies dans la maitrise de l’arme nucléaire. L’avenir dira si son élimination – dans une série ayant compris d’autres cibles – aura un impact réel sur ce programme, et s’il dissuadera d’autres de le remplacer, ou simplement de continuer. Mais ce n’était pas un opposant politique, et la mention des « droits de l’homme » est particulièrement incongrue.

– Justement, l’Union Européenne n’est pas particulièrement loquace pour dénoncer le régime iranien sur ce plan-là. Un pays où on emprisonne des femmes qui refusent de sortir voilées ; qui torture et fait pendre ses opposants ; qui détient le record du monde par habitant en termes d’exécutions ; où la milice du régime n’hésite pas à mitrailler les manifestants comme cela s’est vu ces dernières années, est bien le dernier à mériter que l’on brandisse ces fameux « droits » à propos de l’assassinat de l’un de ses dirigeants.

– Ensuite, la mention des « droits de l’homme » est entièrement hypocrite, de la part d’une Union engagée – par Etats membres interposés – dans la guerre contre le terrorisme islamiste : du Mali au Moyen-Orient, les armées occidentales, et française en particulier, ont procédé à des éliminations ciblées de chefs djihadistes ; les Américains le font depuis longtemps, les drones s’étant révélés une arme redoutable dans cette stratégie, mais pas uniquement : on se souvient du concert de louanges ayant accompagné l’annonce par Barak Obama de l’exécution d’Oussama Ben Laden par un commando d’élite; et un mauvais esprit rappellerait ici les critiques indignées que l’on pouvait lire dans la presse parisienne après les « assassinats » de chefs terroristes palestiniens du Djihad Islamique ou du Hamas, qualifiés alors « d’exécutions extra-judiciaire ».

On imagine ici la réaction de Josep Borrell s’il lisait une telle analogie : « Comment, comparer un gouvernement à une organisation terroriste ! ». Seulement on dépasse ici le « Tartuffe » de Molière pour rentrer dans une peinture de l’absurde. Je ne sais pas quelle est la distance précise entre les bureaux du Haut Représentant de l’Union Européenne à Bruxelles, et le tribunal d’Anvers où a débuté en novembre un procès pour terrorisme, mais au pays de Magritte on est réellement en plein surréalisme : comme le relate un article du « Figaro » (3), on y juge un diplomate iranien et ses trois complices présumés pour avoir projeté un attentat à l’explosif visant un rassemblement d’opposants au régime de Téhéran, près de Paris à l’été 2018.

Et sans même penser à cette affaire, les attentats déjoués ou réussis préparés par la République Islamique depuis des décennies sont bien connus : assassinats d’opposants ; campagne terroriste en France dans les années 80 ; attentats contre la communauté juive et l’ambassade d’Israël en Argentine, et tant d’autres. Josep Borrell, à son niveau, ignore-t-il que l’Iran finance et arme le Hamas, organisation reconnue terroriste par l’Union Européenne ? Et ceci sans parler du Hezbollah.

Après avoir évoqué le théâtre classique et la peinture belge, revenons à la réalité du Moyen-Orient. Oui, il y a une guerre de « basse intensité » entre Israël et l’Iran, mais la faute à qui ? Qui l’a déclarée, au premier jour de la révolution de 1979 ? Qui vocifère, menace, promet l’apocalypse à « l’entité sioniste » presque chaque jour dans ses médias officiels ? S’il ne s’agissait que de paroles, ou du refus d’avoir des relation apaisées, ce serait une affaire mineure : par exemple, les Israéliens n’ont jamais fait la guerre aux pays arabes les plus extrêmes dans leur hostilité, comme l’Algérie.

Ils ne s’en sont jamais pris, non plus, au Pakistan sous le prétexte qu’il avait l’arme nucléaire, pour la simple raison que ce lointain pays – foncièrement hostile – n’a jamais entrepris d’action concrète contre lui.

Mais la réalité aveuglante est que l’Iran des mollahs est le seul pays du voisinage à avoir défini et mis en œuvre une stratégie cohérente et efficace pour les effacer de la carte : nouveaux types d’armements, systématiquement conçus pour terroriser la population civile avec des missiles de tous types ; encerclement au Nord par le Hezbollah et au Sud par le Hamas ; présence militaire en Syrie, alimentée par « l’autoroute chiite » traversant l’Irak, et constituée soit de « gardiens de la Révolution », soit de « proxys » chiites venus participer à la guerre sainte.

On le sait, Israël bombarde régulièrement les bases iraniennes sur le sol syrien ou les convois d’armements, mais cette guerre n’est pas encore gagnée.

L’arme nucléaire est, bien sûr l’étage du dessus de ce colossal ouvrage monté, brique par brique, par le régime de Téhéran pour en finir avec le « cancer sioniste ». Il faudrait plusieurs articles pour débattre de la bonne stratégie pour éviter ce cauchemar, et cela ne peut être détaillé dans celui-ci.

Mais juste un rappel, de simple bon sens : il ne s’agit pas du seul cauchemar des Israéliens : c’est aussi celui des Monarchies du Golfe, et cela explique largement la normalisation engagée officiellement avec les Emirats Arabes Unis et le Bahreïn.

C’est aussi celui de tous les pays occidentaux, qui le disent officiellement tout en étant divisés sur le moyen de l’éviter : inspections de l’AIEA et engagement iraniens définis dans l’accord de 2015 ; pressions et sanctions économiques pour l’administration sortante de Donald Trump, qui s’en est retirée en 2018 ; et beaucoup d’incertitudes, encore, pour la voie que prendront les Américains avec l’entrée de Joe Biden à la Maison Blanche.

Pour finir, quelques mots à propos de Josep Borrell i Fontelles, pour reprendre son patronyme complet. Agé de 73 ans, ce ministre espagnol n’est certainement ni une brute, ni un imbécile. Il a commencé une carrière d’universitaire et de scientifique, puis s’est engagé en politique dans le P.S.O.E « Parti socialiste et ouvrier espagnol » auquel il est resté fidèle jusqu’à présent (4).

Un temps ministre, il a fait ensuite surtout une carrière européenne, d’abord au Parlement de Strasbourg dont il fut le président de 2004 à 2007. Puis, rompu à l’International, il est devenu ministre des Affaires Etrangères de son pays au moment du retour des socialistes au pouvoir, en 2018.

Il a donc certainement une bonne connaissance de la réalité du monde extérieur, associée à une sensibilité à la fois de Gauche et pro-Européenne ce que l’on ne saurait lui reprocher : qu’il ait été heurté par la politique de Netanyahou et son ex-allié Donald Trump n’est ni étonnant, ni un tort, mais n’excuse pas ce dernier numéro de Tartuffe.

Mais justement, quel est son positionnement par rapport à l’Etat juif ? Dans un article très documenté du « Times of Israël » en date du 4 juillet 2019 (5), Raphaël Ahren écrit notamment : « Les responsables israéliens suivent avec méfiance la passation de fonctions à l’Union européenne, où quelqu’un qui a récemment lancé l’idée d’une reconnaissance unilatérale de l’État palestinien et qui a exprimé son ferme soutien à l’Iran a été désigné comme prochain responsable de sa politique étrangère. »

Et l’article donne une série d’éléments effectivement fort inquiétants : ainsi les propos de Josep Borrell sur la « déshumanisation de la société israélienne », qui vont largement au-delà de la critique d’un gouvernement ; un message chaleureux de félicitations adressée à la République Islamique d’Iran, à l’occasion de son 40ème anniversaire et alors que des centaines de manifestants venaient d’être massacrés ; un constat lâche et sincère à la fois (« L’Iran veut anéantir Israël, ce qui n’est pas nouveau. Il faut vivre avec ») ; son appel à une reconnaissance immédiate d’un état palestinien, sans traité de paix et en rompant ainsi la règle européenne de l’unanimité.

Le plus triste, peut-être, est l’évolution progressive de ce grand diplomate au fil des années. L’article de Raphaël Ahren donne aussi des informations étonnantes : en 1969, la première visite de Josep Borrell en Israël où il travailla dans un kibboutz ; et des propos très chaleureux tenus lors d’une visite officielle, cette fois en 2005, lors d’un discours à la Knesset, en particulier ceci : « Je souhaite réaffirmer l’engagement et la responsabilité particulière de l’Europe pour l’existence d’Israël en tant qu’Etat juif et en tant que démocratie vivant en sécurité et en paix avec ses voisins ». Que s’est-il passé en quinze ans ? Interrogeons-nous, la réponse ne doit pas être simple.

1 : Communiqué officiel de l’U.E
2 :  Propos rapportés d’Eldad Beck
3 : Article du « Figaro »
4 : Fiche de Josep Borrell
5 : Article de Raphael Ahren

Article initialement publié dans Temps et Contretemps

à propos de l'auteur
Bénévole au sein de la communauté juive de Paris depuis plusieurs décennies, il a exercé le métier d'ingénieur pendant toute sa carrière professionnelle. Il a notamment coordonné l'exposition "le Temps des Rafles" à l'Hôtel de Ville de Paris en 1992, sous la direction de Serge Klarsfeld. Producteur de 1997 à 2020, sur la radio Judaïques FM, de l'émission "Rencontre" ; après avoir été consacrée au monde musulman pendant une vingtaine d'année, cette série a traité ensuite des affaires internationales. Président délégué de la Commission pour les relations avec les Musulmans du CRIF depuis 2009, il a rejoint en 2012, comme nouveau vice président représentant la communauté juive, la "Fraternité d'Abraham" association laïque pour le rapprochement entre Judaïsme, Christianisme et Islam.
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