Josef Pla en Israël (1957) – Erico Veríssimo en Israël (1966)

Ce sont deux livres peu connus sur Israël, écrits par deux voyageurs et écrivains, le Catalan Josep Pla (1897-1981) et le Brésilien Erico Veríssimo (1905-1975). Josep Pla s’est rendu en Israël en 1957, Erico Veríssimo en 1966.

Sea como sea, la historia de la primera década de la existencia del Estado de Israel, tan llena de extraordinarias aventuras, contiene también una aventura lingüística, de gran trascendencia. La resurrección del hebreo equivale a la reconstrucción de la sociedad de Israel, atomizada y dispersa durante casi dos milenios. El hecho es tan insólito, tan insospechado y sorprendente, que, comprobando in situ estas cosas, a veces parece que se sueña despierto”, Josep Pla dans Israel – 1957”

Não tenho um pensamento sobre esse país singular, mas vários… Dum modo geral, gostei do que lá vi e ouvi… Trago entusiasmos mas também dúvidas, e principalmente perguntas, muitas perguntas”, Erico Veríssimo dans “Israel em abril”.

(« Quoi qu’il en soit, l’histoire de la première décade de la vie de l’État d’Israël, si riche en aventures extraordinaires, est aussi une aventure linguistique de grande ampleur. La résurrection de l’hébreu équivaut à la reconstruction d’Israël, atomisé et dispersé durant près de deux millénaires. Ce fait est si insolite, inattendu et surprenant qu’en vivant ces choses sur place, on pense rêver éveillé », Josep Pla dans « Israël – 1957 »

« Je n’ai pas une pensée sur ce pays si singulier, mais plusieurs… D’une manière générale, j’ai aimé ce que j’y ai vu et entendu. J’ai éprouvé des enthousiasmes mais aussi des doutes, et surtout des questions, beaucoup de questions », Erico Veríssimo dans « Israel em abril »)

Josep Pla, « Israel – 1957 » : 

« Israel -1957 », un récit de voyage, un document précieux alors qu’ils sont de plus en plus nombreux à évoquer un pays où ils n’ont jamais mis les pieds et n’ont probablement aucune intention de les y mettre. Israël, un pays au sujet duquel le plus grand nombre s’autorise des commentaires en continu, des commentaires plus guidés par le préjugé que par la connaissance. Le livre de Josep Pla est un reportage, soit l’écrit d’un homme qui s’est au moins donné la peine de boucler son sac et « se bouger le cul ». Le phénomène Internet a considérablement activé le bavardage de ces sédentaires-grégaires qui nuit et jour planquent entre leurs claviers et leurs écrans.

Josep Pla embarque à bord du Theodor Herzl au printemps 1957, un navire qui effectue la traversée inaugurale Marseille-Haïfa. Esprit non conformiste, curieux comme tous les non-conformistes, il veut appréhender la réalité de ce jeune pays par le voyage. Israël n’a pas encore dix ans et vient de connaître une guerre qui a eu un retentissement international : la guerre du Sinaï et la crise du canal de Suez.

Je le redis, Josep Pla est un esprit libre ; il veut voir par lui-même ; et si j’ai tant aimé ce livre, c’est d’abord pour cette raison. Donc, il ne s’en laisse pas compter, boucle son sac et embarque. Ce livre est un précieux document sur Israël, avec ce regard direct et libre, un document qui devient de plus en plus précieux alors que les grouillots grouillent toujours plus. Josep Pla rend compte avec un regard propre (ou, disons, neutre) de la naissance d’Israël et des espoirs de cette jeune nation, tout en prenant note du quotidien qui est le sien. Josep Pla a soixante ans. Il ne cache pas son respect pour l’énergie sioniste qui met au placard la vision si répandue du Juif matérialiste, avare et couard.

Le peuple juif a édifié Israël à partir d’une terre négligée par les Turcs et par tous les possesseurs de cette terre qui leur ont succédé. Mais que des Juifs y reviennent, et en hommes libres, et les voisins arabes et musulmans alertent. Que des dhimmis reviennent en souverains, même s’ils n’ont que la peau sur les os et qu’ils soient pauvrement vêtus et outillés, suffit à les angoisser. Leur champ mental (assez paresseux, reconnaissons-le) s’en trouve bouleversé. Et ces terres de poussière ou marécageuses, ces terres de soif et de fièvre, ne tarderont pas à produire bien des richesses grâce à ce peuple industrieux, à des agriculteurs contraints à travailler toujours armés.

Israël est né avec une mission : offrir un refuge aux Juifs du monde entier. Ce pays à présent peuplé de Juifs porteurs de très nombreuses cultures venues d’un immense passé diasporique est un pays d’Asie et, néanmoins, constate Josep Pla non sans surprise, il est clairement régi sur le modèle occidental : démocratie parlementaire, économie libérale, société où la femme a une place comparable à celle de l’homme. Et, toujours selon Josep Pla, l’acceptation d’Israël par les voisins arabes est rendue impossible parce qu’Israël a adopté un mode de vie occidental et à tous les niveaux, mais aussi parce que les Juifs ont été parmi les plus grands contributeurs de la modernité.

Josep Pla s’est donc rendu dans un pays jeune d’à peine dix ans, ce qui donne une grande valeur à ce reportage. Le chapitre « Judíos y árabes » expose en à peine plus de dix pages une synthèse toujours actuelle sur l’opposition entre Juifs et Arabes, opposition que bien peu se donnent la peine d’étudier mais sur laquelle tout le monde à un avis tranché et en défaveur d’Israël. Il suffit de parcourir les sites et les blogs, la presse digitale et papier, sans oublier les livres, pour constater l’immense déséquilibre en défaveur d’Israël, ce si petit pays qui fait couler tant d’encre et user tant de salive.

Ce livre de Josef Pla, peu connu me semble-t-il, vient atténuer un déséquilibre. Ce document de première main s’adresse à tout esprit curieux, libre, soucieux de ne pas se laisser enfermer dans cette propagande qui présente inlassablement le Palestinien comme la victime et l’Israélien comme le bourreau. Ce livre n’est pas apologétique, il est le fait d’un observateur au regard aigu, non dénué de sympathie pour son sujet, Israël, une sympathie qui est l’une des marques de l’esprit de liberté, loin de la stabulation mentale vers laquelle les médias de masse poussent les masses.

Erico Veríssimo, « Israel em abril » :

Dans le désordre considérable d’un bouquiniste de Lisbonne, un livre m’attendait. Je dis qu’il m’attendait car il était tellement placé en évidence, dans ce désordre toujours changeant, lorsque j’ai poussé sa porte… Sa couverture s’ornait d’une étoile de David, jaune sur fond rouge ; le titre, « Israel em abril » ; l’auteur, Erico Veríssimo ; l’éditeur, Edição Livros do Brasil, Lisboa. Erico Veríssimo m’était parfaitement inconnu. Il est pourtant l’un des plus grands romanciers brésiliens. Il est par ailleurs l’auteur de plusieurs récits de voyages dont le livre que je présente, « Israel em abril » (une suite de douze chapitres), dédié à Stella Budiansky. Il s’ouvre sur cette date : 1er avril 1966.

« Israel em abril » est le quatrième livre de voyage d’Erico Veríssimo. Il a été publié en 1969. Ses précédents livres de voyage : « Gato preto em campo de neve », publié en 1941 (voyage aux États-Unis) ; « A volta do gato preto », publié en 1946 (autre voyage aux États-Unis) ; « México », publié en 1957 (voyage au Mexique). Tous ces écrits (dont « Israel em abril ») ont la structure d’un journal.

Il s’agit de notes souvent prises à la hâte, amplifiées ultérieurement par le souvenir, le tout enrichi de recherches, une méthode que je pratique volontiers même si je prends probablement au cours de mes voyages un plus grand nombre de notes, notes qui passent par des filtres (dont celui placé entre le manuscrit et l’écran) et sont enrichies et vérifiées par la consultation de nombreuses sources, livres, documents papier divers et, bien sûr, Internet, Internet dont ne disposait pas Erico Veríssimo.

Erico Veríssimo a effectué ce voyage en compagnie de sa femme, Mafalda, avec visites de villes et de villages, de kibboutzim, d’universités, de musées, avec rencontres de personnalités et d’amis. Au cours de ce voyage revient cette question (nullement malveillante et que je me suis posée) : avec la fondation de l’État d’Israël, la culture juive si riche de son passé diasporique ne va-t-elle pas s’appauvrir ? J’ai compris sans tarder que cette question méritait d’être posée mais qu’il ne fallait pas s’y attarder : le peuple juif d’Israël poursuit sa vie, une vie qui ne sera pas moins étonnante et stimulante.

Ainsi qu’Erico Veríssimo le signale dans son introduction à ce récit, « Israel em abril » se rapproche tant par la structure que par l’esprit de « México ». Une fois encore, Erico Veríssimo veut entraîner le lecteur dans son voyage, mieux, le mettre dans sa peau, voir et entendre des personnes, des lieux et des choses. Ainsi qu’il le répète : je suis un peintre frustré, un amoureux des formes et des couleurs ; ainsi, j’offre au lecteur des aspects humains, géographiques et historiques d’Israël et de la vieille Palestine, certains à peine esquissés, d’autres traités à l’aquarelle et plus détaillés.

Ce sont des peintures verbales (pinturas verbais) qui s’efforcent de traduire aussi fidèlement que possible mes impressions d’Israël et des Israéliens. Et il semble à un moment vouloir se justifier – pourquoi faut-il sans cesse se justifier quand on aime Israël ? – et précise : j’ai écrit ce livre animé par une grande sympathie pour la cause des Juifs en général et pour l’État d’Israël en particulier ; je ne suis pas pour autant animé d’une quelconque mauvaise volonté envers les pays arabes.

Ce livre est écrit au présent de narration afin de mieux inviter le lecteur à partager ce voyage. Il a pourtant été écrit exactement trois ans après, à partir de notes hâtives et de croquis sommaires pris sur place, dans un carnet. Fort de ces notes et croquis, Erico Veríssimo va amplifier son récit, notamment à partir de références diverses dont il vérifie scrupuleusement l’exactitude. Il confie encore : quand j’ai commencé ce livre, mon intention était de « peindre » Israël avec la joie d’un artiste en vacances. Mais la mystérieuse histoire des Juifs et du judaïsme a fait surgir bien des questions. Si le bon sens ne m’avait pas retenu, ma main aurait produit mille pages qui n’auraient pas même commencé à dépêtrer le mystère et la complexité du peuple juif.

Erico Veríssimo s’est rendu en Israël à l’invitation du Ministère des Affaires étrangères du pays. Il y séjourna vingt jours. Lui et sa femme arrivent à Tel Aviv le 1er avril 1966. Écrit sous la forme d’un journal, « Israel em abril » mêle aux notes prises sur le vif (et retravaillées) des réflexions suscitées par les situations, avec informations historiques relatives aux lieux visités, sans oublier d’autres réflexions et inférences sans rapport direct avec les situations de ce voyage.

Par ailleurs, Erico Veríssimo (et c’est l’une des marques de son inclinaison de journaliste, loin du touriste traditionnel) s’efforce d’entrer en contact autant que possible avec les gens du pays, quitte à contrarier le programme. Il sait pour l’avoir pratiqué dans de précédents voyages que rien ne permet de mieux connaître un pays que parler avec ceux qui y vivent.

L’écriture d’Erico Veríssimo est marquée jusque dans ses romans par le réalisme objectif, une marque qui est aussi celle des précurseurs du New Journalism nord-américain et leurs reportages. Cette tendance est particulièrement marquée dans ses écrits de voyage dont « Israel em abril ». Il rend compte du processus d’écriture que suppose le réalisme objectif comme une récolte de faits objectifs artistiquement sélectionnés selon un procédé qui rappelle un montage audiovisuel.

Ainsi les faits et les dialogues passent d’un « suposto real-histórico para um real imaginado », ce qu’illustre fort bien ce qui suit, lorsqu’il s’imagine au cours d’un repas se promenant entre les tables et s’arrêtant pour engager la conversation avec les uns et les autres : « “Como é o seu nome, menina ? De que parte do mundo vieram os seus pais” – “Como é que você, moço, com essa tez tostada e esse bigode de tinta naquim pode ser judeu, se tem uma cara que me faz lembrar a do Miguelzinho Turco, que vendia bom-bocados e quindins nas ruas de Cruz Alta?” – “Minha senhora, tem certeza de que não é italiana do sul? Eu juraria que a encontrei um dia num beco de Nápoles estendendo roupas recém-lavadas numa corda” ».

(Quel est votre nom, jeune fille ? De quelle partie du monde vos parents viennent-ils ? » ; « Et vous, jeune homme, avec ce teint basané et cette moustache d’encre vous pourriez être juif, mais vous avez un visage qui me fait penser à celui de Miguelzinho Turco qui vendait de bons sandwiches et des quindins (gâteaux brésiliens) dans les rues de Cruz Alta » ; « Madame, ne seriez-vous pas italienne du sud ? Je suis certain de vous avoir rencontrée un jour dans une ruelle de Naples étendant du linge tout juste lavé sur une corde. ».)

Au cours d’un autre repas, il se pose la question : « Quantos sobreviventes dos campos de concentração nazistas estarão aqui esta noite? », une question que je me suis souvent posée, entre autres questions, et dans de telles circonstances. Erico Veríssimo traduit volontiers son imagination par le monologue intérieur (une technique dont il n’est pas l’inventeur, très utilisée par les générations précédentes, notamment par les écrivains anglais) qu’il intercale dans d’autres techniques narratives, plus propres au journalisme, comme la description laissée à elle-même ou, à l’occasion, accompagnée de commentaires. Il s’adresse directement au lecteur et multiplie les références historiques, un procédé qui se retrouve dans les guides touristiques mais aussi dans les grands classiques, littérature de voyage et roman.

Dans le chapitre « Dois kibbutzim » de « Israel em abril », Erico Veríssimo rapporte l’histoire de la communauté (où se trouvent de nombreux Juifs originaires du Brésil) qu’il enrichit d’une entrevue, l’une des techniques les plus fécondes du journalisme. L’intertextualité est également mise en œuvre, notamment avec des textes bibliques. David Lodge répertorie les différentes manières de faire référence à, soit : parodie, pastiche, écho intertextuel, citation. Ainsi que le signale Erico Veríssimo, l’intertextualité est une prérogative du roman, tous les romans étant tissés avec les fils d’autres écrits, que leurs auteurs en soient conscients ou non.

La critique n’est pas absente, et l’auteur pose des questions toujours actuelles, en 2019, plus actuelles même qu’en 1966, soit à peine plus de vingt ans après la Shoah. Il redoute que dans un futur pas si lointain la mémoire de tant d’atrocités ne soit plus qu’une marque en passe de s’effacer : « Hoje em dia começamos a aceitar com uma indiferença criminosa o massacre, a injustiça, o genocídio. Qualquer desculpa nos serve para apaziguar a consciência e coonestar nosso conformismo. »

Ce livre d’Erico Veríssimo le Brésilien est un précieux témoignage sur Israël en 1966. Les techniques d’écriture mises en œuvre – les piliers de la structure narrative –, que je n’ai fait qu’exposer brièvement et d’une manière non exhaustive, méritent l’attention du lecteur. Je m’y suis arrêté parce que ce genre littéraire est l’un de ceux que j’ai le plus de plaisir à explorer. Cette structure narrative si féconde, entre littérature et journalisme, mériterait d’être plus étudiée par les apprentis journalistes tournés vers l’international

à propos de l'auteur
Né à Paris, Olivier a suivi des études supérieures d'histoire de l'art et d'arts graphiques. Passionné depuis l'enfance par l'histoire et la culture juive, il a ouvert un blog en 2011, en partie dédié à celles-ci. Ayant vécu dans plusieurs pays, dont vingt ans en Espagne, il s'est récemment installé à Lisbonne.
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