Jonathan Daudey, une philosophie alsacienne

Jonathan Daudey, professeur de philosophie et fondateur de la revue en ligne Un Philosophe, a publié « Nietzsche et la question des temporalités » chez L’Harmattan, en 2020.

Pourriez-vous revenir sur les hommages que vous avez consacrés aux philosophes Bernard Stiegler et Jean-Luc Nancy sur votre site Un Philosophe ?

Jonathan Daudey: A l’occasion des décès de Bernard Stiegler, début août 2020, et de Jean-Luc Nancy, fin août 2021, j’ai décidé de diriger deux séries hommages qui ont rassemblés 17 et 15 textes respectivement dans la revue en ligne que je dirige depuis 8 ans Un Philosophe (unphilosophe.com). Très rapidement, les réponses positives aux appels ont été nombreux, malgré l’affliction et l’immense tristesse que chacun de nous a pu ressentir. Il paraissait aussi très important de ne pas produire des hommages opportunistes, qui serviraient de reprises de textes déjà publiés, mais bel et bien de proposer, à la lecture, de textes originaux. Il fallait aussi éviter deux écueils courants dans ce type de projets : les hagiographies et les hommages inversés. Pas d’hagiographie car cela tombe sous le sens. Malgré les critiques et les limites que l’on peut légitimement mentionner dans leurs œuvres, il est incontestable que Stiegler et Nancy étaient des penseurs d’une puissance qui force l’admiration. Puis, ce que j’appelle ici « hommages inversés » désignent ici des textes qui, souvent, par maladresse, mettent en avant bien plutôt celui qui rend hommage, que celui à qui est rendu l’hommage… J’ai une pensée pour les personnes, proches ou lectrices, qui n’ont pas souhaité se joindre aux hommages, souvent car la perte leur était douloureuse au point de ne plus pouvoir rien dire, ou en tout cas pas immédiatement après leur mort. J’ai parfois reçu des textes trop courts pour être publiés mais qui témoignaient une admiration saine et parfois une reconnaissance humble pour leurs écrits respectifs. Je dois les remercier ici pour leurs mots et la douceur avec laquelle ils ont toujours accueilli ces projets d’hommages.

L’objectif était aussi d’associer l’homme à l’œuvre. C’est peut-être ici ma marque de fabrique « nietzschéenné » mais je ne crois pas que l’on puisse les dissocier, et ce pour deux raisons : d’un point de vue philosophique, leurs biographies sont au cœur de nombreux de leurs ouvrages, les plus célèbres étant sans doute Passer à l’acte et L’Intrus ; et, d’un point de vue « humain » — disons cela — dans le but que les philosophes ne confisquent pas ces deux hommes qui étaient aussi des amis, des confidents, des partenaires, des pères. En somme, je voulais des hommages vivants et vivifiants ce qui, je crois, leur correspondaient parfaitement. Je voulais aussi refuser que nous fassions, nous autres philosophes et non-philosophes, le deuil de leur pensée, de leurs œuvres. A quoi bon les enterrer et laisser croire que la mort assècherait l’éternelle jeunesse de leurs dits et écrits !

J’avais aussi la sensation qu’avec Stiegler et Nancy subsistait une certaine manière de faire la philosophie, non pas « à la Française » mais depuis Socrate sans nul doute. Quelque chose qui sous-tend toute l’histoire de la philosophie, à savoir la déconstruction. Il n’y a pas de philosophie sans déconstruction, ou il n’y a pas philosophie. Socrate est considéré comme le premier des philosophes car il est le premier des déconstructeurs. A sa manière, bien sûr. Mais il est certain que l’histoire de la philosophie est l’histoire de la réactualisation et de la réappropriation permanente de la déconstruction. Après la déconstruction, c’est se situer après la philosophie ou hors de toute pensée exigeante et digne de ce nom. Ces 20 dernières années, de nombreux intellectuels ayant marqué plus spécifiquement le XXe siècle nous ont quitté, je pense à Pierre Bourdieu, Jacques Derrida, Jacques Bouveresse, David Graeber, Michel Serres, Clément Rosset, Paul Ricœur, Claude Lévi-Strauss, René Girard, Jean Baudrillard, François Dagognet, Lucien Sève, Philippe Lacoue-Labarthe… et la disparition de Bernard Stiegler et Jean-Luc Nancy témoigne, peut-être, du début de la fin d’une ère en philosophie. Cette fin est bien sûr toute relative car ils ont des descendants (et non des disciples) qui prolongent leur pensée, leur œuvre, comme ils l’ont été, à la manière et dans une certaine mesure, vis-à-vis de Jacques Derrida par exemple. En ce sens, leur rendre hommage revenait aussi à rendre hommage à l’histoire de la philosophie, une histoire qui n’a rien d’essoufflée, de fatiguée, d’épuisée ou de close.

Et puis, il y avait une raison toute personnelle, qui m’est propre : j’avais envie de rattraper le fait que j’étais à chaque fois sur le point de les rencontrer et que leur décès a empêché cette rencontre : un entretien pour Un Philosophe était prévu avec Bernard Stiegler autour de ses tomes Qu’appelle-t-on penser et une rencontre avec Jean-Luc Nancy que j’avais contacté pendant le confinement de 2020, mais dont les événements et sa santé ne permettaient pas encore de nous rencontrer. A cet égard, j’avais contacté Jean-Luc Nancy afin qu’il prenne part à notre hommage à Stiegler, qu’il avait décliné par faute de temps préparant lui-même un hommage pour les éditions Galilée Amitiés de Bernard Stiegler. Quant à Jean-Luc Nancy, ayant fait la totalité de mes études de philosophie à Strasbourg, de la licence jusqu’aux concours, j’ai toujours assisté aux conférences, aux interventions et aux rencontres littéraires auxquelles il a pu participer. N’ayant pas pu faire leur connaissance autrement qu’à travers des livres, des interviews radiophoniques et des mails échangés, l’objectif était aussi d’apprendre à les connaître grâce à celles et ceux qui leur étaient proches.

Quelles furent les réactions, dans ce grand silence étonnant, qui a suivi leur décès ?

Jonathan Daudey: Ces deux hommages ne sont pas similaires dans leur cause et dans leur intention. En effet, c’est la quasi-absence d’hommages satisfaisants à la suite de la mort de Bernard Stiegler qui m’a, il faut le dire, révolté. Comme si sa disparition était passée inaperçue, comme si sa pensée, sa parole ne portaient pas pour tout un chacun. Je voyais passer sur les réseaux sociaux et j’entendais mes amis déplorer aussi bien sa disparition que l’absence d’hommages consistants. Souvent, et bien malheureusement, la disparition des grandes figures de la pensée est l’occasion de les faire connaître à un plus large public. Et là, pas de Une, pas de titre, pas d’articles de fond, pas d’hommages à la radio, comme si tout à coup, personne n’avait jamais lu Bernard Stiegler, comme s’il ne comptait pas dans le champ intellectuel. Les journaux ont toujours recensé ses livres, proposé des critiques et des débats à partir des problématiques qu’ils (im)posaient. De mon côté, j’étais rentré dans son œuvre grâce à son livre Ce qui fait que la vie vaut la peine d’être vécue ainsi qu’à ses interventions dans l’émission Ce soir ou jamais de Frédéric Taddéi. J’avais été saisi par l’implication, la force et l’extrême bonté/bienveillance avec lesquelles il posait sa réflexion. Il y avait aussi une forme d’impatience de ma part, car plus tard, des hommages ont fini par paraître, mais dans une quantité trop timide à mon goût. Et la puissance de son œuvre, qui m’avait toujours marqué ainsi que mes amis, nourrissait la volonté de briser ce silence premier. Par ailleurs, les textes que j’ai publié dans cet hommage proviennent aussi bien de professeurs de philosophie et spécialistes, que de personnes autodidactes. Car c’était cela aussi la grandeur de Bernard Stiegler, avec Ars Industrialis notamment : parler à des publics qui sembleraient a priori éloignés ou à tort exclus du discours philosophique, sans jamais céder sur la puissance conceptuelle qui caractérise son œuvre (encore un point d’accointance avec Nancy !).

Pour l’hommage à Jean-Luc Nancy, je l’ai appris à mon réveil, des amis m’ayant prévenu avant que la triste nouvelle paraisse auprès du grand public. C’est bien plutôt un sentiment d’affliction qui m’a poussé à renouveler le projet une année plus tard. Il était un survivant et sa mort demeurait, malgré cela, inattendue. De plus, les hommages ont commencé à paraître par-delà Strasbourg, en France, puis à travers le monde. C’est seulement après avoir assisté à ses funérailles que j’ai voulu mener ce projet à bout afin de permettre à ses proches et ses lecteurs assidus de pouvoir prolonger sa pensée. De la philosophie au cinéma, de la poésie à ses amis, les hommages ont cherché à dire et à penser à partir de Nancy. L’idée était la même : mettre à disposition des textes qui retracent une ligne autour, à partir ou à travers Jean-Luc Nancy — pour celles et ceux qui le connaissent sur le bout des doigts ou qui le découvrent seulement. Depuis ces deux événements, j’ai pris le plaisir de relire la grande majorité de leurs livres avec le sentiment qu’il était plus que jamais nécessaire de penser avec eux, à partir d’eux, tout contre eux. Il faut remercier Divya Dwivedi, Jérôme Lèbre, Shaj Mohan, Maël Montévil, François Warin ainsi que Beaubourg, l’ENS et Philosophy World Democracy pour l’organisation d’un immense colloque autour de Jean-Luc Nancy les 22, 23 et 24 janvier qui a rassemblé 50 intervenants du monde entier.

Je veux dire aussi que ces hommages prennent une tournure différente après les attaques récentes contre la « French Theory » et la déconstruction. Je parle d’attaques mais je devrais bien plutôt parler de fantasmes, de délires, avec l’accord du gouvernement Français. Le fait que ni Stiegler ni Nancy ne soit mentionnés dans les prises de parole lors de ce fameux (fumeux !) Colloque ouvert par Jean-Michel Blanquer atteste d’une chose : ceux qui se positionnent comme adversaires de la déconstruction n’ont évidemment jamais lu Deleuze, Derrida, Nancy, Foucault, Stiegler. C’est pourquoi il ne sert à rien de vouloir entrer dans leurs « débats », on ne discute pas avec les idéologues au service du pouvoir en place. Toute la différence entre le Collège Internationale de Philosophie fondé par Châtelet, Derrida, Faye et Lecourt qui fait l’honneur de la pensée Française et pour laquelle des étudiants du monde entier viennent faire leurs études en France, et le Collège de Philosophie qui est devenu avec le temps l’occasion de valider des thèses bourgeoises, réactionnaires et conservatrices (en pensant ici, entre autres, à Nathalie Heinich) ou de se présenter comme « chiens de garde », pour reprendre l’expression de Paul Nizan.

Que va devenir à présent ce qu’on a appelé longtemps l’École de Strasbourg ?

Jonathan Daudey: Penser à Strasbourg, ce n’est pas une grande phrase orgueilleuse ou un slogan marketing. Penser à Strasbourg c’est penser dans un carrefour, carrefour de l’Université Française et de l’Université Allemande, de la tradition allemande et de la déconstruction. Faire cours avec Philippe Lacoue-Labarthe constitue un exemple supplémentaire de cette pratique universitaire qui restituait sans aucun doute la racine commune d’avec l’universel. Si nous parlons d’une « École de Strasbourg » comme on a pu parler d’une « École de Francfort », d’une « École de Chicago » ou d’un « Cercle de Vienne », cela n’a, en soi, rien de problématique.

Mais cette histoire d’« École de Strasbourg » est très compliquée. Elle n’existe pas. Précisément, elle n’existe pas au même titre que l’École de Francfort ou le Cercle de Vienne. Cette expression sert d’abord aux adversaires de la pensée derridéenne-nancyenne. Jamais la Faculté de philosophie de Strasbourg ne s’est désignée ainsi, même dans le recueil publié dans les années 2000 aux éditions Galilée intitulé Penser à Strasbourg. Avec mon ami Valentin Husson, nous défendons l’idée selon laquelle cette mystérieuse École de Strasbourg ne vient pas de Strasbourg mais de « la France de l’intérieur », en opposition à « la France de l’extérieur » (désignation du gouvernement français à propos de l’Alsace-Moselle). Comme il l’écrit dans son hommage : « Nancy devrait déjà être suspecté d’intelligence avec l’ennemi, et nommément d’intelligence avec l’ennemi passionné de la philosophie française contemporaine : Heidegger. On ne compte plus les articles ou les recensions voulant faire passer J.-L. Nancy pour le dernier des heideggériens, ou du moins, son dernier défenseur ». Rien de mieux pour marginaliser Nancy et ses lecteurs par un procédé de nazification à la fois nul et honteux. Je répète ici ce que j’ai écrit dans mon hommage : Jean-Luc Nancy a su faire de Strasbourg, non pas le lieu d’une pensée de l’entre-soi repliée sur elle-même et ses disciples, mais bien plutôt un repère de la philosophie à partir duquel s’orienter dans la pensée. La fondation des célèbres Cahiers philosophiques de Strasbourg témoigne de cette approche de la pensée à l’Est de Paris et à l’Ouest de la tradition allemande. Une part infime d’universitaires n’a pas dû digérer l’idée que la philosophie en France pouvait être décentrée, sortir du cadre capitalo-parisien. C’est là l’importance de rendre hommage à Nancy, mais aussi à Stiegler : continuer à faire de la philosophie dans les marges, à prolonger le geste de déconstruction comme geste philosophique par essence et donc par excellence, ouvrir et décentrer la philosophie et ses recherches.

à propos de l'auteur
Alexandre Gilbert, directeur de la galerie Chappe écrit pour le Times of Israël, et LIRE Magazine Littéraire.
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