Joe Biden, le Moyen-Orient et Israël

Le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu rencontrant le vice-président américain Joe Biden au bureau du Premier ministre à Jérusalem, le 9 mars 2016, lors de la visite officielle de Biden en Israël et de l'Autorité palestinienne. Photo par Amos Ben Gershom / GPO
Le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu rencontrant le vice-président américain Joe Biden au bureau du Premier ministre à Jérusalem, le 9 mars 2016, lors de la visite officielle de Biden en Israël et de l'Autorité palestinienne. Photo par Amos Ben Gershom / GPO

Joe Biden se distingue de Donald Trump par une meilleure connaissance de la politique internationale alors qu’en prenant possession de la Maison Blanche Trump était un véritable néophyte en politique étrangère.

Sénateur il avait occupé le poste de président du Comité des relations extérieures. En tant qu’ancien vice-président, Biden a eu à traiter des questions internationales pour le compte de Barack Obama, en particulier pour tout ce qui touchait au Moyen-Orient. Il a donc une expertise qui lui permet d’être immédiatement opérationnel en cas d’élection.

Ses options politiques sont souvent à l’opposé de celle du président actuel mais sur le plan international, il rejoint souvent les thèses des Républicains car les écarts idéologiques sont faibles. La campagne électorale aborde peu la politique étrangère qui n’exprime de différence notable qu’en ce qui concerne l’Iran et l’Arabie saoudite. Il est vrai que la crise du coronavirus, doublée d’une crise économique, a relégué les questions internationales au second plan.

Le début du mandat de Trump avait été caractérisé par une envolée économique et un chômage totalement maîtrisé. Mais en quelques mois tout s’est dégradé. Une crise économique et sociale plus forte qu’au cours des «subprimes» de 2077-2008 a été attisée par des manifestations contre le racisme et une brutalité policière inédite. La situation s’éclaircit donc pour Joe Biden.

Il avait cautionné toutes les grandes décisions internationales de Barack Obama à savoir le retrait américain d’Irak en 2011, la création en 2014 d’une coalition mondiale contre Daesh et l’accord sur le nucléaire iranien en 2015. Les Israéliens craignent avec lui une attitude plus tendue car les Démocrates sont plus enclins à dialoguer avec l’Iran.

Ils sont pour la réactivation de l’accord négocié par Obama qui supprimait les sanctions américaines si l’Iran respectait son programme nucléaire. Le programme de Biden mentionne explicitement que «si Téhéran revient au respect de l’accord, le président Biden réintégrerait l’accord, utilisant une diplomatie intransigeante et le soutien de nos alliés pour le renforcer et l’étendre, tout en repoussant plus efficacement les autres activités déstabilisantes de l’Iran».

Depuis Obama la situation militaire a évolué. Les forces iraniennes ont lancé le 29 juillet 2020 leur premier missile et mené des exercices militaires bien médiatisés pendant deux jours dans un contexte de tensions accrues avec les États-Unis. Ils viennent d’annoncer de nouveaux missiles balistiques et de croisière. Les Gardiens de la révolution ont procédé à des exercices dans la province méridionale d’Hormozgan, le long du golfe Persique. Des missiles stockés dans des bunkers ont été tirés à la surface de la terre avec la volonté de viser les États-Unis.

Trump n’a pas l’intention d’évoluer dans sa politique contre l’Iran fondée sur une «pression maximale». Selon lui «l’Iran insistera pour un accord encore meilleur que celui qu’il a conclu avec Obama». En revanche, le programme électoral de Joe Biden est plus modéré puisqu’il s’engage à «mettre fin à jamais aux guerres et à retirer les troupes d’Afghanistan».

Il précise cependant que l’armée américaine doit se concentrer sur la lutte contre Daesh. Il s’oppose à la fin de toutes les opérations militaires américaines dans la région sachant que plusieurs milliers de soldats américains combattent aux côtés des forces irakiennes et des forces démocratiques syriennes dirigées par les Kurdes contre Daesh.

Biden a eu cependant une politique en zigzag au Moyen-Orient. Durant le week-end de Thanksgiving 2009, alors qu’Obama était sur le point d’engager 30.000 nouveaux soldats en Afghanistan; Biden avait jugé que la stratégie du Pentagone était trop large, trop coûteuse et trop centrée sur l’insurrection talibane, au lieu d’Al-Qaïda. Biden avait voté contre la première guerre en Irak en 1991 et en faveur du président George W. Bush pour qu’il puisse lancer la deuxième invasion de l’Irak en 2003. Il a ensuite exprimé ses regrets pour ses deux votes.

Dans les années qui ont suivi, il a critiqué l’administration Clinton pour sa réticence initiale à utiliser la force militaire pour arrêter les tueries en Bosnie. Il avait estimé que «c’est vraiment une politique de désespoir et de lâcheté». Même sur l’Afghanistan, Biden avait été d’une incohérence exaspérante, appelant à plus de troupes américaines et d’argent en 2008 pour abandonner sa position en 2009 lorsqu’il est passé du Sénat à la Maison Blanche.

Obama a finalement retiré les troupes américaines d’Irak en 2011, respectant une promesse électorale. Ce retrait avait  créé un vide de pouvoir dans le pays, ce qui a conduit Daesh à balayer le nord de l’Irak en 2014.

En 2006, Joe Biden avait prôné la division de l’Irak en trois zones autonomes: une kurde, une sunnite et une chiite mais cette proposition ne tenait pas compte de la diversité ethnique et religieuse en Irak. Aujourd’hui il veut mettre fin au soutien américain à la coalition dirigée par l’Arabie saoudite au Yémen. Il montre ainsi qu’il n’est pas un allié inconditionnel  de l’Arabie comme Trump.

A l’instar des Juifs qui votent à 70% pour les Démocrates, Joe Biden ne se cache pas d’être pro-israélien mais il déteste la relation trop personnelle entre Netanyahou et Trump. D’ailleurs le premier ministre israélien a eu une relation extrêmement tendue avec l’Administration Obama qui n’a cependant jamais failli dans ses votes de soutien pour Israël à l’ONU. Mais Obama n’avait pas apprécié que Netanyahou le double en 2015 en s’adressant directement au Congrès pour qualifier l’accord nucléaire avec les Iraniens de «très mauvais accord».

Biden est un allié mais pas à n’importe quel prix. Il n’est pas certain qu’il soutiendra le projet israélien d’annexion d’une partie de la Cisjordanie car il est fondamentalement partisan d’une solution à deux États que l’annexion taille en pièce. En ce sens, il suit les traces d’Obama en n’hésitant pas à affirmer que les États-Unis devaient «faire pression» sur Israël pour la création d’un État palestinien car Netanyahou s’est écarté de cette voie : «Bibi Netanyahou et moi nous connaissons bien. Il sait que je pense que ce qu’il fait est scandaleux».

En revanche il y aura peu de différences sur la Turquie qui devra s’attendre à des relations plus fraîches de la part de Biden. Il n’avait pas hésité à traiter Erdogan «d’autocrate». Il a aussi critiqué le repositionnement par Trump des troupes américaines en Syrie en octobre, qui a précédé l’incursion de la Turquie dans le nord-est de la Syrie pour combattre les groupes kurdes.

Il a choisi la sénatrice Kamala Harris comme vice-présidente en voulant exploiter le fait qu’elle soit de couleur, l’épouse d’un avocat juif et fondamentalement pro-israélienne pour rassurer une frange de l’électorat américain sensible aux habitants des implantations. De plus, elle fait partie de l’élite en tant que fille d’un économiste d’origine jamaïcaine de l’université Stanford et d’une endocrinologue originaire de l’État indien du Tamil Nadu. Elle n’aura pas un rôle de potiche.

Netanyahou aurait beaucoup à perdre d’une élection de Joe Biden. Sa tâche lui sera rendue plus difficile bien qu’il n’ait jamais été freiné par ce genre de considérations. Il sait qu’Israël restera l’allié fidèle des États-Unis et que l’épisode peu glorieux de George Bush père ne se reproduira pas.

En effet, l’administration Obama n’était pas la première à s’être trouvée en conflit avec une coalition nationaliste au pouvoir en Israël, à propos de la poursuite de la construction d’implantations dans les territoires. Au début des années 90, l’administration Bush père et le gouvernement Shamir s’affrontèrent sur cette question. Le secrétaire d’État James Baker et le président ne ménagèrent pas leurs efforts pour faire plier le gouvernement Shamir et obtenir un gel de la colonisation, jugé indispensable pour donner une chance aux efforts de paix.

Le heurt entre l’administration Bush et le gouvernement Shamir à propos de la colonisation s’est concrétisé autour de la question des garanties américaines à un emprunt israélien. À cette époque, en effet, le gouvernement israélien avait sollicité de son allié américain des garanties pour emprunter sur les marchés internationaux 10 milliards de dollars à un taux d’intérêt semblable à celui des emprunts américains, donc extrêmement favorable pour Israël.

Le gouvernement israélien avait impérativement besoin de ces capitaux pour intégrer les centaines de milliers d’immigrants libérés des ex-républiques soviétiques. Mais Ytzhak Shamir n’était pas prêt à se plier aux injonctions de l’administration américaine.

Prudents, James Baker et George Bush se gardèrent, dans un premier temps, d’une confrontation avec Israël et ses soutiens à Washington tandis que Shamir était bien décidé à poursuivre la colonisation. Sans pour autant refuser mais au titre d’un blocage volontaire, le 6 septembre 1991 le président Bush demanda officiellement au Congrès un délai de 120 jours avant de décider de l’octroi des garanties à Israël et il l’obtient. C’était un refus déguisé.

Shamir n’avait pas obtenu les garanties bancaires pour le prêt de 10 milliards de dollars mais la mobilisation des Juifs américains dans un temps record lui avait permis d’obtenir des dons et non pas un prêt. Mais Bush avait choisi ce moyen pour faire tomber le gouvernement Shamir.

D’ailleurs aux élections de juin 1992, les travaillistes jouèrent la restauration de l’alliance avec les États- Unis et la promesse de prospérité contre Shamir. Ytzhak  Rabin a été élu ce qui a fait dire à Shamir :«Il ne faut pas s’y tromper, ce n’est pas Rabin qui a vaincu Shamir, c’est George Bush». 

Par analogie avec la situation actuelle, le siège de Netanyahou deviendrait branlant en cas de victoire de Joe Biden mais Israël n’a pas encore trouvé son Ytzhak Rabin.

Article initialement publié dans Temps et Contretemps.

à propos de l'auteur
Jacques BENILLOUCHE, installé en Israël depuis 2007, a collaboré au Jerusalem Post en français, à l'Impact puis à Guysen-Tv. Journaliste indépendant, il collabore avec des médias francophones, Slate.fr, radio Judaïques-FM à Paris, radio Kol-Aviv Toulouse. Jacques Benillouche anime, depuis juin 2010, le site Temps et Contretemps qui publie des analyses concernant Israël, le judaïsme, la politique franco-israélienne et le Proche-Orient sur la base d'articles exclusifs.
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