Jérusalem et ses sortilèges – partie 1
Juillet 2020, de nuit
Rehavia, Jérusalem
Je me promène à chabat dans le quartier de Réhavia. Les multiples déménagements me stressent mais me permettent de découvrir Jérusalem. Connaître, c’est pouvoir. Quelques cafés demeurent ouverts : je suis spectatrice de l’animation qui y règne, partagée entre l’inquiétude et le plaisir de voir des gens heureux. L’observance des lois religieuses ne relève pas de mon jugement.
On croise, comme avant, des invités aux bras chargés de nourriture pour leurs hôtes. Ils ne me connaissent pas mais me souhaitent chabat chalom lorsqu’ils croisent mon regard. Leurs yeux sourient.
Je me rends au Kikar Hamusica. A l’entrée de la place, le regard est attiré par une fontaine en forme de lyre dont les jets dessinent les cordes. Les reflets de la lune scintillent dans les gouttes transparentes. Les restaurants qui entourent la place sont vides : on ne peut qu’imaginer le brouhaha des clients attablés. Le temps s’est arrêté. Chaque chabat, il prend une pause, mais celle-ci a une durée indéterminée. Les musiciens ne font plus entendre leurs voix sur l’estrade aux allures fantomatiques. Cependant, on sent leur présence. La fontaine continue de faire entendre son clapotis, la scène n’est qu’endormie. Je continue mon chemin et tombe en arrêt devant la boutique Avi Wine. Elle est enchâssée entre les pierres comme un passage secret. L’intérieur, toujours éclairé, montre un large choix de vins et de whiskys de luxe.
Je pénètre dans l’étroit passage de la rue Yossef Salamon. Des parapluies multicolores suspendus au-dessus de ma tête flottent dans un mouvement léger, comme s’ils avaient leur vie propre, doucement remués par la brise nocturne.
Je tourne encore et encore, entre dans des passages étroits que je ne connais pas. Ce genre d’endroits qui, en banlieue parisienne, me fait peur. Ici, ils m’attirent. Après quelques minutes à marcher dans l’ombre d’un court tunnel de pierre, je découvre un restaurant enchanté, on y voit des nappes à carreaux rouges et blancs, des musiciens jouent un air de jazz. Je m’assois sur une petite marche pour participer à la fête, j’écoute et je tape des mains, moi aussi. Pourquoi faut-il que je garde chabat alors que je suis dans la plus complète solitude ? Il me semble que c’est un dernier rempart dans mon monde qui a volé en éclats. Mais mon cœur a besoin d’insouciance, ce soir. En rentrant, je mettrai ma nourriture sur la plata, comme chaque semaine, ferai le kiddouch, et entendrai ma propre voix résonner pour répondre « amen ». Et ma mère fera la même chose, à 3500 kilomètres d’ici.
Je m’arrache au spectacle, retourne dans le petit passage obscur et continue ma promenade nocturne au fil de la route du tramway, dans la direction du Mur. Les pensées tourbillonnent et mes jambes sont à présent dotées d’une vie propre, elles semblent se mouvoir sans que ma volonté ne joue un rôle. Marche, ne t’arrête pas, tu n’as pas encore le bon compte du nombre de pas, il faut fouler la sol encore quelques centaines de fois. Mais je suis en sueur et ma robe colle à ma peau : il est temps de rentrer. C’est simple, il suffit de rebrousser chemin et d’aller tout droit.
C’est facile, oui, mais je ne sais plus dans quelle rue je dois bifurquer. Par ici ? Oui, je reconnais les esprits-parapluies. Mais non, là, c’est le musée italien. Je reviens à la ligne du tram. C’est alors que j’entends la voix d’un lutin farfadet perché sur mon épaule, les jambes se balançant nerveusement dans le vide.
» Tu vois je te l’avais dit, de rentrer plus tôt ! D’où tu as besoin de sortir quand il fait nuit comme ça, toute seule ? On ne sait pas ce qui peut arriver ! En plus tu n’as rien mangé ! »
Maman, on est à Jérusalem, je ne risque rien.
» Tu es toute nue de la poitrine, tu vas prendre froid ! Tiens regarde, je t’ai pris un pull dans mon sac. »
Maman, je sais qu’on croise beaucoup de messieurs avec des longs manteaux, des toques en fourrure, des longues chaussettes, mais il fait 35 degrés dehors.
« Mais tu es tête nue par un temps pareil ! Tu as bien bu aujourd’hui ? Je ne t’ai pas vu beaucoup boire, moi. C’est pas bien ma fille, c’est pas sérieux, vraiment… » dit-il en dodelinant de la tête.
Un perroquet aux ailes multicolores est venu se percher sur mon épaule libre.
« Maman, elle est grande, elle va se débrouiller, laisse-la un peu, fais lui confiance… » dis mon frère.
Une perruche verte s’est posée à côté de lui. « Mais oui, cool, elle assure. » C’est ma belle-sœur.
Vous allez arrêter votre cacophonie là ? dis-je en criant. Je ne sais plus où je suis et je n’arrive pas à réfléchir quand vous parlez tous en même temps !
« Si tu le prends comme ça… »
Les oiseaux s’envolent.
« Puisque c’est comme ça je ne plus rien ! » dis le farfadet. » Mais je vais rester quand même. »
C’est alors qu’une créature tout de blanc vêtu apparut sur mon chemin.
« Regarde ! » dit ma mère. Elle, elle a un pull. Ça prouve bien que tout le monde a froid, la nuit. Et elle a une boîte pleine de ragoût. Fais comme elle, la prochaine fois que tu veux sortir ! »
« Bonjour, vous cherchez votre chemin ? » me demande l’inconnue.

