Jean-Pierre Faye et les « langues totalitaires »

Jean-Pierre Faye, Italiques, 1974
Jean-Pierre Faye, Italiques, 1974

La langue, comme performance de tout langage, n’est ni réactionnaire ni progressiste ; elle est tout simplement fasciste ; car le fascisme, ce n’est pas d’empêcher de dire, c’est d’obliger à dire. (Roland Barthes, Collège de France 1977)

Le 11 janvier 1974, Marc Gilbert interview Jean-Pierre Faye, dans Italiques, sur la deuxième chaîne de l’ORTF, qui publie Critique du langage et son économie, aux éditions Galilée.

Marc Gilbert (Introduction): Nous avions l’intention ce soir de faire une émission qui serait consacrée au livre, à la lecture et au langage mais cette semaine n’est pas une semaine comme les autres, en effet, nous avons découvert à travers un certain nombre de journaux internationaux qui l’ont publié à peu prêt simultanément un nouveau livre d’Alexandre Soljénytsine qui est arrivé en occident par des voix qui sont très discutées, en tous les cas nous en avons été très impressionnés par ce que nous en avons lu et nous avons essayé de réunir ici un certain nombre de gens qui lisent le russe et qui peuvent parler de ce nouveau livre de Soljénitsyne qui paraitra plus tard cette année sous le nom de : L’Archipel du Goulag.

(NDLR: la deuxième partie de l’émission est une conversation sur le langage entre Robert Escarpit, Jean-Pierre Faye, François Polac et Jean Duvigneau.)

Marc Gilbert (23′): Qu’avez vous voulu faire dans votre livre Critique de l’économie du langage et pouvez-vous nous donner un exemple concret ?
Jean-Pierre Faye: Et bien si on retourne à l’époque où le langage a frappé l’histoire humaine avec une grande violence, je veux dire à partir du moment où c’est la langue qui met au pouvoir un certain groupe d’hommes, un certain groupe de gangsters assez célèbres qui s’appelle les nazis et bien on voit que ce discours, cette langue n’est pas…

Marc Gilbert: Pour vous c’est le langage qui les a mis au pouvoir ?
Jean-Pierre Faye: Et bien c’est beaucoup de choses, il y a d’abord le langage lourd, le langage des marchandises comme l’appelle Marx, c’est à dire une crise économique, bien sur, mais cette crise économique ne donne pas forcément le pouvoir à Hitler parce qu’aux Etats-Unis elle donne le pouvoir à Roosevelt, c’est un glissement vers la gauche, c’est plus de libertés, c’est le développement du mouvement ouvrier américain jusque là étouffé.

Bon, il ne faut pas oublier que Ford interdit l’existence d’organisations ouvrières par le revolver jusqu’à ce que Roosevelt vienne prêter main forte aux ouvriers en grève.

Donc c’est l’inverse d’Hitler qui écrase le mouvement ouvrier. Alors qu’est ce qu’il se passe, qu’est ce que font ces allemands qui veulent devenir nazis ?

Que font les organisateurs du parti nazi jusqu’en 1933, ils parlent mais ils ne parlent pas, comment dire, avec des mots, ils parlent dans une circulation, dans un circuit de langage qui fonctionne articulé au système économique et qui lui même a une sorte d’économie paradoxale.

Et alors, c’est cette articulation des deux économies qui m’intéresse. Çà c’est quelque chose qui ne relève pas uniquement d’analyses structuralistes, structurales de la langue, mais plutôt de modèles plus productifs comme ceux de (Noam) Chomsky, c’est à dire une analyse qui saisit l’engendrement du langage et les systèmes de transformation.

(NDLR: Le 18 décembre 1980, dans l’émission d’Anne Sinclair, L’invité du jeudi, consacrée, à François Truffaut et son film Le dernier métro. Jean-Pierre Faye fit état d’une lettre de rétractation de Noam Chomsky concernant sa préface de Mémoire en défense, le livre du négationniste Robert Faurisson, niant spécifiquement l’existence de la chambre à gaz du Camp de Natzweiler-Struthof.)

à propos de l'auteur
Alexandre Gilbert, directeur de la galerie Chappe écrit pour le Times of Israël, et LIRE Magazine Littéraire.
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