Jean-Paul Sartre, « Plaidoyer pour les intellectuels »

Le philosophe et écrivain français Jean Paul Sartre arrivant en Israël et accueillis par Avraham Shlonsky et Leah Goldberg à l'aéroport de Lod (14/03/1967).
Le philosophe et écrivain français Jean Paul Sartre arrivant en Israël et accueillis par Avraham Shlonsky et Leah Goldberg à l'aéroport de Lod (14/03/1967).

Ce fut une excellente idée de rééditer ce livre qui traite d’une question presque éminemment française, touchant à l’essence, à la place et au rôle de l’intellectuel dans la société.

Ce livre est donc le recueil de trois conférences prononcées par Sartre au Japon en 1966. La date n’est pas anodine puisque deux ans plus tard, c’était mai 68 et à ce moment-là, le philosophe le plus célèbre au monde changea lui-même de perspective et d’action puisque de philosophe, d’intellectuel, il devint simple militant maoïste de la Cause du peuple.

Mais il faut d’abord lire très soigneusement la lumineuse préface de Gérard Noiriel qui contextualise l’enjeu du débat. Ce n’est pas le fuit du hasard si Sartre a publié ce petit recueil à ce moment précisément. Une série d’événements nouveaux étaient intervenus, modifiant la situation intellectuelle de pays. D’autres voix s’étaient fait entendre, n’épargnant pas au vieux philosophe les plus acerbes critiques. Deleuze, Derrida, Foucault, Lacan, etc…

Il est inutile de rappeler que ce terme d’intellectuel réfère une situation historique spécifique avec pour arrière-plan le procès d’Alfred Dreyfus, sa condamnation pour le tribunal des forces armées et l’exigence d’une révision de son procès. La France entière était alors divisée en dreyfusards et antidreyfusards, jetant dans la mêlée ceux qu’on pourra justement qualifier d’intellectuels.

Des professeurs, des étudiants, des médecins, des étudiants, des avocats, des journalistes et tant d’autres gens en profitèrent dans se jeter indistinctement dans l’arène médiatique. Ce fut l’époque des grandes causes qui trouvèrent des défenseurs et des accusateurs dans les couches les plus éduquées de la nation.

Pourquoi avoir choisi une contrée si lointaine, le Japon, pour exposer ses idées sur ce qui allait changer le paysage philosophique et le débat politique dans l’Hexagone ? A l’université de Tokyo on dut procéder à un tirage au sort pour sélectionneur les deux mille chanceux (ils étaient trente mille !) qui seraient admis dans les amphithéâtres) ; le préfacier remarque même que Sartre a fait bien mieux que le plus célèbre de tous les philosophes japonais de notre temps. L’auteur de l’Être et le néant exerçait alors une sorte de magistère universel de l’intelligence.

Sartre traite trois points : qu’est ce qu’un intellectuel ? Quelle est sa fonction ? Et enfin l’écrivain est il un intellectuel ? Dans les premières pages traitant de l’essence de l’intellectuel, Sartre reprend la fameuse répartie de Méphistophélès dans le Faust de Goethe, je suis l’esprit qui toujours nie ;: Ich bin der Geist, der stets verneint Les intellectuels seraient des gens qui pointent ce qui ne va pas au lieu de voir le verre à moitié plein. Leur attitude est donc principalement négative ou critique, à tout le moins. Ils sont considérés comme des démolisseurs, des déconstructeurs.

Dans la première problématique, celle de l’essence même de l’intellectuel, Sartre entreprend d’en faire la généalogie : c’est le clerc, homme d’église, détenteur du savoir lire et écrire qui met progressivement en action les mécanismes qui vont mener à la bourgeoisie qui va, à son tour, devenir autonome et s’affranchir de cette pesante tutelle religieuse. Et petit à petit, depuis l’affaire Dreyfus, les petits-fils des philosophes sont devenus des intellectuels. Ils se recrutent toujours parmi les techniciens du savoir pratique (p 54)

Dans cette première partie de la conférence, Sartre se livre à une longue analyse microéconomique marxisante, dénonçant les méfaits de la bourgeoisie qui sculpte la société à sa guise, déterminant l’espace social des générations à venir, bien avant leur naissance. Il explique aussi que ce qu’il nomme le technicien du savoir pratique n’accède pas au rang d’intellectuel.

Il souligne une différence importante ; les intellectuels sont des lettrés qui dépassent et de loin leur champ de compétence, et mettent leur notoriété au service qui n’a, le plus souvent rien à voir avec leur spécialité. Ils ne tiennent donc pas un discours scientifique et ne dispensent au grand public qui les lit et les écoute un savoir digne de ce nom. Ils se situent ailleurs, et vont bien au-delà de leur pré carré professionnel.

La seconde conférence traite de la fonction de l’intellectuel. C’est très difficile à définir puisque personne ne tient à confier quelque mission que ce soit à ce genre de personne qui, généralement s’autosaisit. On considère l’intellectuel comme quelqu’un qui se mêle de ce qui ne le regarde pas. Il n’a ni la légitimité du savoir ni celle d’un quelconque suffrage. Nous verrons plus bas que même la classe ouvrière qu’il prétend défendre ne lui reconnaît pas ce droit : comment voulez vous incarner la cause de gens dont vous ne partagez pas l’existence ? Et qui souvent voient en une pièce rapportée ou, pire encore, un idéologue de la bourgeoisie ; puisque ces lettrés sont issus des classes moyennes supérieure.

La bourgeoisie n’a aucunement l’intention de conférer à ce type de personnage la moindre légitimité car il remet en cause  l’ordre social qu’elle a elle-même mis sur pied et qui sert ses intérêts. En l’occurrence, le profit. Mais il y a quelques développements hautement idéologiques pour ne pas dire très militants qui présentent un curieux personnage qui semble bien représenté dans nos problématiques économiques et sociales, c’est ce que Sartre nomme le faux intellectuel.

L’auteur y insiste à longueur de pages ; et si j’ai bien compris, il s’agit d’un personnage (son petit camarade Raymond Aron ?) qui fait semblant d’être pour la paix, pour les opprimés, contre la violence d’où qu’elle vienne mais qui dit condamner non pas les uns et les autres, mais bien ceux qui prennent les armes pour secouer le joug de l’oppresseur…

Et qui sont parfaitement fondés à le faire. Sartre juge que ceux qui exercent une certaine violence pour se libérer des colonialistes ne doivent pas être confondus avec ceux qui occupent leur pays et les oppriment. Ces faux intellectuels se drapent des oripeaux  de l’universalité alors qu’ils défendent des intérêts bien particuliers, ceux de la bourgeoisie. Cette même classe qui se dit, selon Sartre, la seule classe universelle qui soit. Dans ce chapitre Sartre se présente plus comme un militant que comme un philosophe ou un intellectuel.

Cela fait penser à une phrase qu’il avait jadis ciselée quand nous étions de jeunes étudiants : la bourgeoisie peut se targuer d’avoir ses humanistes puisqu’elle a aussi ses policiers. Cette partie du texte consacrée à la fonction de l’intellectuel est tr ès orientée, et toujours dans le même sens idéologique.

Comme il se place d’un point de vue marxiste et radical, repoussant toute velléité réformiste, Sartre s’étend sur les contradictions qui minent l’intellectuel qui prétend assumer la cause des ouvriers et des masses laborieuses, alors que tout l’en distingue et qu’il ne vit pas du tout comme les travailleurs. Comment faire ? Même sa formation intellectuelle a fait de lui un petit-bourgeois.

Le philosophe reprend une expression forgée au XIXe siècle par Hegel qui parlait d’une conscience malheureuse : je dois faire quelque chose qu’on ne me permet pas de faire et que j’ai pourtant envie d’accomplir. Ce déchirement provoque chez moi  une grande douleur. Cet accomplissement ne pourrait alors se faire qu’au prix d’un auto reniement. .

Sartre semble obsédé par cette question, l’inadéquation de l’intellectuel et la cause qu’il prétend défendre : peut-être envisage t il, sans le dire vraiment, son propre cas. Il propose deux mesures pour exclure de son comportement toute rechute, même inconsciente, dans son ancien giron, dans la matrice qui l’a vu naître et qui l’a fait ce qu’il est devenu. Il préconise donc une autocritique perpétuelle et comme deuxième condition s’associer concrètement aux actions des classes opprimées.

Sans chercher à nuire à Sartre, je peux dire qu’on a l’impression d’être en présence d’une rite éternel d’auto-purification qui ne s’arrête jamais. On dirait que l’intellectuel doit se faire pardonner la classe dans laquelle il est né et la société qui lui a permis d’obtenir un certain pouvoir par l’éducation, la science et l’apprentissage…

On retombe dans la conscience malheureuse ou la mauvaise conscience de Hegel. Le danger est de frôler le ressentiment… Qu’on en juge à l’aide de cette petite phrase : …banni par les classes privilégiées, suspect aux classes défavorisées, il peut commencer son travail

Sartre ne peut pas ne pas border la question épineuse des partis politiques qui se croient à tory ou à raison, les authentiques représentants de la classe ouvrière. Lui-même s’était éloigné du PCF dont il s’était rapproché précédemment. Il pose donc le problème de la discipline des intellectuels qui doivent suivre la ligne, sans abdiquer entièrement leur droit à la critique.

A l’aide d’une dialectique qui a fait ses preuves, l’intellectuel doit combiner discipline et acceptation de la solitude. Et dans ce contexte, il est bon qu’il y ait encore des intellectuels agissant à l’extérieur du parti. Mais il est intéressant de lire ce que Sartre, en pleine guerre froide (la fin des années soixante), en pleine guerre froide et après l’écrasement de la révolte ouvrière à Budapest, avait à dire. La condamnation ne vient pas, on perçoit simplement une appel à la vigilance et au respect de la liberté fonctionnelle.

Ce n’est pas une autonomie contrôlée par un Parti communiste frileux et dictatorial, c’est un appel à la lucidité, même dans le cadre des luttes pour parvenir à ce que l’auteur nomme l’universalisation.

Enfin, la dernière conférence qui porte sur la question suivante ; l’écrivain est il un intellectuel ?

Ceci est la partie la moins originale du livre, elle ne se relie pas directement au sujet. Sartre se livre à quelques remarques de bon sens comme lorsqu’on dit ; tout le reste, c’est de la littérature. Ou encore lorsque l’on dit que tel écrivain qui est pourtant prolifique n’a rien à dire… Mais il y a un passage que je veux citer : un livre, c’est  nécessairement une partie du monde à travers laquelle la totalité du monde se MANIFESTE sans jamais, pour autant, se dévoiler. En fait, on considère que l’écrivain n’a pas de savoir à transmettre ni de leçon à donner. Fait il pour autant partie des intellectuels ?

Je ne sais pas ce qu’aurait pu dire Sartre au sujet au sujet des trois ou quatre ludions qui se disent philosophes et qui occupent les médias dès qu’ils produisent le moindre écrit. Cette excessive exposition médiatique de quelques intellectuels autoproclamés ne présage rien de bon.

Ils occultent l’armée invisible et silencieuse des intellectuels qui ont vraiment quelque chose à dire.  L’un d’entre eux, et pas nécessairement le plus idiot, est allé jusqu’à dire que sa fonction était de penser l’événement… Vaste programme.

Cela me fait penser au Prologue de Ainsi parlait Zarathoustra de Nietzsche ; c’est la scène du funambule qui doit s’effacer car il barre la route à bien meilleur que lui (Einem besseren als Du sperrst Du den Weg)

à propos de l'auteur
Né en 1951 à Agadir, père d'une jeune fille, le professeur Hayoun est spécialiste de la philosophie médiévale juive et judéo-arabe et du renouveau de la philosophique judéo-allemande depuis Moses Mendelssohn à Gershom Scholem, Martin Buber et Franz Rosenzweig. Ses tout derniers livres portent sur ses trois auteurs.
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