Nathalie Ohana
"La joie est dans tout ce qui nous entoure, il suffit de savoir l'extraire" Confucius

Je voudrais vous parler de Haim

Je voudrais vous parler de Haim.

De lui, je ne sais pas beaucoup de choses, seulement les essentielles. Je ne sais pas son nom, pas son âge, pas son parcours de vie, pas ses choix passés. Mais je sais d’autres choses. J’ai le sentiment en lui ayant parlé et en écrivant sur lui à présent que je sais l’essentiel de lui. Qu’à travers ce qu’il m’a raconté, en le voyant sous mes yeux s’agiter et me raconter son histoire, oui, j’ai l’impression de le connaître en profondeur. D’avoir voyagé avec lui au cœur de ce qui fait qu’un homme est homme, au cœur de ce qui fabrique ce que l’on appelle l’Humanité.

Alors que nous nous éloignons jour après jour de cet évènement traumatique que fut le massacre du 7 octobre, j’ai voulu y retourner, mais accompagnée par un des héros de ce matin-là. Seule je n’y serais pas retournée.

Haim a été réveillé comme le reste d’Israël par les sirènes le matin du 7 octobre. Haim habite dans le moshav Patish, un moshav religieux qui se trouve à quinze minutes en voiture de là où s’est déroulée la fête Nova à Reim. Les messages sur le groupe whatsapp de son moshav affluent vers 8h30. Des hommes se sont infiltrés sur le territoire israélien. Ils sont nombreux. A nos portes. Il y a des Israéliens blessés sur les routes, on demande aux hommes du moshav de prendre leur voiture et d’aller les chercher. Haim ne réfléchit pas au fait que ce soit Shabbat. En une minute, il est au volant de sa voiture. Avec quatre autres hommes du moshav, il prend la route. Il entend des tirs venir de toutes parts, voit de loin les terroristes, ils ont des fusils calibres 16, il les reconnaît à leurs jeeps blanches, des grenades sont jetées sur la route, s’il s’approche trop, il recevra une balle, il voit les jeunes, il y en a des centaines, il en prend cinq dans sa voiture, il aimerait en prendre plus, il aimerait les prendre tous, mais il ne peut pas. Les jeunes qui montent dans sa voiture ont du mal à parler, plus rien sur eux, les hommes sont sans t-shirts, et ils n’ont qu’une obsession, savoir où sont leurs amis. « Où est Ilan ? Où est Yaron ? As-tu vu Hila ? Quand pour la dernière fois as-tu Naama ? » Ils sont comme des zombies, répète-t-il, ils ne sont pas de la région, ne savent pas où ils se trouvent, ne peuvent pas dire combien de temps ils ont marché. Ils sont assoiffés, blessés, ils se sont cachés dans des buissons, ils s’accrochent au regard de Haim, leur sauveur. Les sirènes continuent d’hurler, on entend les explosions du Dôme de fer dans le ciel, la voiture est secouée, on voit des choses dans le ciel, de loin, Haim aperçoit des policiers israéliens en prise avec les terroristes, mais Haim n’y prête pas attention. Pas le temps. Pas le temps de comprendre. Pas le temps d’analyser. Pas le temps d’avoir peur. Juste le temps de rouler. L’urgence et l’adrénaline balayent le superflu, ne restent qu’elles et l’évidence de ce qu’il est missionné de faire. Ça se joue « ici et maintenant » comme on dit en Israël. La vie est « ici et maintenant ». La mort aussi. Et la conscience qu’il peut mourir en une seconde le traverse mais disparaît aussitôt. Pour cette pensée, il n’y a pas le temps. Alors il roule. Il roule tant qu’il peut pour les ramener au moshav. A ce moment-là, pendant cette heure où il y retournera six fois, sept fois peut être, Haim ne comprend pas la situation qu’il est en train de vivre. Il se dissocie de la scène, agit comme un robot, comme l’airbag qui sort de la voiture de manière automatique.

Dans ces moments-là, tu ne réfléchis pas, tu ne décides même pas. Ça tombe sur toi. Pas d’hésitation. Pas de doute. Rien. Du moment où il regarde sa femme et ses deux enfants, où il pèse le pour et le contre, il ne se souvient pas. C’est l’instinct qui te guide. Et puis, se ravisant, il met sa main sur la partie gauche de sa poitrine. C’est le cœur. Le reste ne sert à rien dans ces moments. Le reste te fait perdre du temps.

On demande au gérant de l’épicerie de la rouvrir exceptionnellement en ce jour de Shabbat.  Quatre cents personnes sont regroupées sous la grande tente qui a été dressée. Il faut leur donner à boire, à manger.

La terre est au centre de la vie de Haim. Ce n’est pas uniquement qu’il travaille au Keren Kayemeth leIsrael, ce n’est pas uniquement que son travail consiste à fournir des lopins de terres aux bergers bédouins de la région pour qu’ils puissent y établir leurs troupeaux, ce n’est pas uniquement que sur sa photo de profil, on le voit toucher de la terre, non, c’est autre chose. C’est plus grand. La terre d’Israël, au sens propre comme au sens figuré, Haim est prêt à mourir pour elle. Sa victoire sur les ténèbres, la seule consolation qui l’aide à surmonter depuis ce samedi-là, c’est le fait de se réveiller le matin et de se trouver sur cette terre. « Il n’y a qu’ici que je veux être. Nulle part ailleurs ». Et cette pensée lui est aussi évidente et banale que celle qui lui insuffla d’aller risquer sa vie pour chercher les rescapés du massacre.

à propos de l'auteur
Le fil rouge de mon parcours ce sont les histoires. Jouer la comédie, raconter la vie, lire celle des autres, écrire ce qui me traverse, suivre lles parcours de vie. Depuis Israel, j'ai créé le programme de developpement personnel "Haim Rabim" Avoir Plusieurs Vies pour apprendre à se comprendre et pour trouver sa place dans ce monde changeant et incertain!
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