Nathalie Ohana
"DANS CHAQUE ENFANT IL Y A UN ARTISTE. LE PROBLÈME EST DE SAVOIR COMMENT RESTER UN ARTISTE EN GRANDISSANT." PICASSO

Je suis toujours ambiguë

Souvenez-vous, il y a quelques années, j’ai écrit le texte « je suis ambiguë ».

Je vous confiais, sans aucune pudeur, que j’avais trompé ma France avec Israël. J’étais jeune, je ne savais pas que c’était honteux de raconter ces choses-là.

J’avais trompé ma France dans son dos, plusieurs fois, plusieurs étés même. Et j’avais fini par tout lui avouer pour la quitter un beau jour de Juin. Oui, les torchons avaient brûlé entre nous. Notre amour n’avait pas tenu le choc. Il nous manquait quelque chose de subtile et de parfaitement indispensable, que je ne saurais définir. Mon attirance pour Israël avait pris le dessus. Cette amante m’offrait du neuf tandis que j’avais l’impression d’avoir fait le tour de ma France. Surtout, cette nouvelle conquête me permettait de raconter des histoires, plein d’histoires et peut être même, avant tout, de raconter mon histoire. Ce qui me semblait si difficile avec ma France.

Le juge avait demandé, l’air atterré, si ce motif était bien suffisant pour mettre un terme à 35 ans de vie commune. J’avais demandé de la clémence, m’étais excusée de tout planter la, et avais exigé de prendre les enfants avec moi. Je voulais leur montrer. Le juge avait prévenu : « après le premier printemps d’idylle, vous verrez…. Le mariage n’est pas chose aisée. Et l’usure reprendra le dessus. »

Cinq ans après ce remariage, où en suis-je ?

Est-ce que ma France me manque ?

Est-ce que sa finesse d’esprit revient me visiter ?

Est-ce qu’elle s’invite dans mes rêves pour que personne ne s’en rende compte ? Pour que notre liaison passée perdure, malgré la distance et le temps qui passe ?

Cinq ans après, je ne suis pas au bout de mes peines avec mon Israël. L’avantage c’est que je suis encore en phase de séduction aiguë et la vérité c’est que ça maintient le désir. Je m’efforce de lui plaire, de lui donner des gages de fidélité. En public, j’ai changé mon vocabulaire pour être plus conformiste. Je ne dis plus devant elle que je suis ambiguë. Non, je dis que je suis « bi-culturelle ». Cela passe mieux. Ça fait moins désordre. En plus, c’est très à la mode avec ses amis. Elle a l’habitude tandis que ma France poussait des colères mémorables quand je racontais ça.

Quand je suis au bras de l’une, l’autre fait comme si cela ne la dérangeait pas. Elle détourne le regard. Pas vue, pas prise. Mon Israël ne me culpabilise pas de ma légèreté. Elle dit que les Français ont cette réputation. Elle me dit que nous deux, c’est une histoire qui roule sur le long terme même si on continue de bien se chamailler. Elle me trouve exigeante, je la trouve négligée. Elle me trouve sévère, je le trouve laxiste. Nos enfants n’y comprennent plus rien. Mon Israël est certaine d’avoir raison, mais elle sait aussi que ça prendra du temps. Elle m’explique que la vie n’est pas linéaire et que le cœur a ses ondulations, comme les vagues de la mer. Que je finirai par comprendre que tout vient des tripes et pas du cerveau.

Je continue de l’admirer, malgré ses folies. Elle n’a rien perdu de sa fraîcheur, de sa créativité. Elle reste vivante et entraînante. Elle met du piment dans mon quotidien. A ses côtés, j’ai envie de prendre des risques. Elle m’apprend à ne plus avoir peur. Elle a tout vu, tout fait. Les guerres l’ont endurcie. Elle a développé une forme de résilience à toute épreuve. Elle dit que la vie est un voyage et qu’il faut beaucoup rire.

Mais il est vrai qu’après cinq ans de mariage, je la vois sans filtre. Au début, elle voulait que je marche sur du velours. Elle s’excusait de tout ce qui m’agressait. Elle se mettait entre moi et ses copains, les gros durs. Aujourd’hui, elle dit que ça y est. Elle ne m’épargne plus rien. Je ne dirais pas que la lune de miel est terminée. Je dirais simplement qu’elle ne veut plus me vendre du rêve. Elle m’affiche son mauvais caractère sans crainte que je la quitte. Elle ne me fait plus croire que « tout ira bien » quand elle a peur. Elle me dit les choses telles qu’elles sont. Elle veut que je grandisse. Elle éclate de rire à chaque fois que je lui raconte comment c’était avec mon ex, ma France. Elle dit que « je vivais dans un film » et qu’avec elle, ça ne sera jamais aussi doux ou romancé.

Mais malgré tout ça, son grand cœur n’a pas vieilli. Ses envies de faire et d’aller de l’avant sont intactes. L’âge n’a pas de prise sur elle. Elle sourit quand je fais des fautes et a compris qu’il y a des choses qui resteront irréversibles. Que je resterai incorrigible sur certains plans. Elle aimerait que j’ai plus d’audace mais respecte ma candeur. Elle veut que je l’aime telle qu’elle est. Et en échange, elle me prendra comme je suis.

Quand elle a des accès de colère, qu’elle subit la tornade de ses émotions, et que les assiettes volent, elle patiente un peu. Puis, quand nous nous accroupissons pour ramasser les débris, elle me tape dans le dos et me propose de faire la paix. Rien n’est réellement grave à part la mort, finalement.

Depuis quelques mois, il y a quelque chose de nouveau entre nous. C’est un sujet tabou mais il est bien présent. Elle rit sous cape en voyant que les vols avec la France sont suspendus. Elle me demande si ça va, si rien ne me manque, mais je vois bien qu’au fond, elle se délecte. Car elle sent que tout cela va bien finir par mettre fin à mon ambiguïté. Qu’elle va gagner. Que mon cœur n’aura plus qu’une seule adresse. Que je ne serai plus schizophrène.

Mais si elle me le dit, je lui répondrai que penser qu’elle a gagné est naïf. Qu’on n’oublie jamais son premier amour. Car ma France n’est pas un espace géographique. Ma France est devenue mon « ailleurs » en pensée. Mon exil imaginaire. Je pense à ma France comme on part sur la lune. Dans ces moments-là, mon Israël se fait toute petite. Elle sent qu’il ne faut pas me déranger. Qu’elle ne fait plus le poids. Que cette téléportation est inexorable, autant que passagère. Les paroles de mes chansons préférées rythment mes allées et venues en voiture. Le temps du trajet, mon Israël se sent en terre inconnue. Elle met ses écouteurs et se calfeutre contre le siège. Elle sourit mais elle est troublée. Elle se recoiffe pour faire diversion.

Souvent, on se bat sur le choix des films du soir. Mon Israël me vend sa sauce mais c’est souvent ma France qui triomphe. Je flirte avec mon ex à travers l’écran et mon Israël file dans sa chambre. Elle regarde une de ses séries phare sur Netflix et se recroqueville dans le lit jusqu’à ce que je lui revienne.

Rive droite, rive gauche, le dilemme a changé de couleur, de saveur.

Alors, oui, je suis toujours ambiguë.

Mais mon cœur est de plus en plus grand. Il abrite deux grands amours, parfois irréconciliables. Il fait vivre deux nations que tout oppose, sauf, peut être, l’amour que je leur porte.

 

à propos de l'auteur
Mère de 3 enfants, les sujets qui me passionnent sont l'alya et le changement de vie en général. Aprés avoir lancé en Israel le programme Switch Collective, je lance le programme Haim Rabim qui aide à trouver sa place dans ce monde changeant et incertain!
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