Je ne sais pas vraiment pourquoi je t’aime

C’est un aveu étrange à faire, surtout pour un Marocain, surtout aujourd’hui. Mais je le dis quand même, parce que c’est vrai. Probablement que tu as emporté une part du Maroc avec toi. Peut-être qu’une partie de toi est restée chez nous, dans nos ruelles, nos cimetières, nos mellahs, nos noms de famille. Je ne saurais le dire. Mais ce lien est là, têtu, comme une mémoire qui refuse de s’éteindre.
On me dit souvent que j’ai une âme juive. J’entends cet argument, et je ne le repousse pas. Mais je crois que c’est plus simple : je suis marocain, pleinement, fièrement, et être marocain, c’est porter une mosaïque où le judaïsme n’est pas un invité, mais une racine.
Et ce n’est pas qu’une image. La Constitution marocaine de 2011 inscrit noir sur blanc que l’identité nationale s’est nourrie, parmi ses affluents, de la composante hébraïque. Autrement dit, le judaïsme n’est pas extérieur à ce que je suis : il est constitutif de mon identité de Marocain, au sens propre, dans le texte qui fonde mon pays. Quand j’aime ce lien, je ne trahis donc rien. J’honore ce que ma nation a elle-même choisi de reconnaître comme une part d’elle.
Mais je veux être honnête, car l’émotion seule ne suffit pas, et je me méfie des élans qui ne tiennent que sur la nostalgie.
Si je crois au lien entre le Maroc et Israël, ce n’est pas seulement par sentiment. C’est aussi par lucidité. Deux pays qui ont fait le pari de l’intelligence plutôt que de la rancune ont énormément à se donner. L’eau, l’agriculture, la technologie, la sécurité, la recherche. Le Maroc a une jeunesse, une position, une stabilité rares dans la région. Israël a une capacité d’innovation que peu de nations égalent. Ce que ces deux peuples peuvent bâtir ensemble n’est pas un rêve diplomatique. C’est un calcul rationnel, et un bon.
Aimer ce lien n’est donc pas être naïf. C’est être à la fois fidèle à une mémoire et lucide sur un avenir. Le cœur et la raison, pour une fois, regardent dans la même direction.
Je sais que les prochains jours pourraient être difficiles. La région est blessée, les esprits sont à vif, et il est plus facile aujourd’hui de crier que de tendre la main. Alors courage à toi. Courage à nous. Tenir ce lien quand tout pousse à le rompre, c’est précisément ce qui lui donne sa valeur.
Je sais que je te retrouverai bientôt, Inchallah, bejehd Lah. Je ne sais ni quand ni dans quelles circonstances. Mais je le sais, comme on sait les choses qui comptent vraiment.
D’ici là, je continuerai à raconter cette histoire. La nôtre. Des deux rives.
