Je défends nos Juifs et les relations entre le Maroc et Israël

Voilà pourquoi je ne m’arrêterai pas.
Ceux qui m’insultent croient défendre le Royaume. Ils contestent sa Constitution et ignorent ce qui protège ses frontières.
On me menace. On m’insulte. On m’écrit que je trahis mon pays parce que je parle de ses Juifs et parce que je parle d’Israël.
Je vais répondre une fois, calmement, et je ne reviendrai pas dessus.
Une précision d’abord, parce qu’elle change tout. La grande majorité de ceux qui m’insultent ne sont pas marocains. Ils n’ont jamais mis les pieds dans le Royaume, ils ne connaissent ni son histoire ni sa Constitution, et ils commentent un pays qui ne leur appartient pas. Ceux-là ne m’intéressent pas. On ne discute pas de la maison avec des gens qui n’y ont jamais dormi.
Restent les autres. Ils sont peu nombreux, mais ils sont marocains, et la plupart vivent hors du Maroc. C’est à eux seuls que ce texte s’adresse.
Ce que je défends est écrit dans la loi suprême du Royaume.
Le préambule de la Constitution de 2011 énonce que l’unité nationale, forgée par la convergence des composantes arabo-islamique, amazighe et saharo-hassanie, s’est nourrie et enrichie de ses affluents africain, andalou, hébraïque et méditerranéen. La formulation est délibérée. Elle ne parle pas du judaïsme comme d’une religion tolérée sur le territoire. Elle inscrit la composante hébraïque comme élément constitutif de l’identité du pays.
Ce texte a été voté par référendum, approuvé par 98 % des Marocains. Ce n’est pas une déclaration d’intention, c’est un texte normatif qui a force de loi.
Prenez la mesure de ce que cela signifie. Même si plus aucun Juif ne vivait au Maroc, l’héritage hébraïque resterait constitutionnellement une part de l’identité nationale. Aucune autre constitution d’un pays musulman ne contient une disposition semblable. Ni l’Égypte, ni la Tunisie, ni la Jordanie, ni le Bahreïn. Le Maroc est seul sur ce point, et cette solitude est un honneur.
Alors quand un Marocain m’écrit que défendre les Juifs marocains, c’est trahir le Maroc, il ne me conteste pas moi. Il conteste la loi suprême de son propre pays.
Il y a plus concret encore que le texte.
Le Maroc dispose de tribunaux rabbiniques qui traitent le statut personnel des citoyens juifs. Ces tribunaux ne sont pas des officines communautaires installées dans un local associatif. Ils sont physiquement intégrés dans les bâtiments de la justice marocaine. Un citoyen juif se rend au même tribunal de première instance que n’importe quel autre Marocain, et accède à une section où un juge rabbinique applique la loi juive.
Et ces jugements sont rendus au nom du Roi. Le même Souverain qui porte le titre d’Amir Al-Mouminine.
Un Marocain qui hait les Juifs nie deux mille ans de présence juive sur son sol. Il trahit la mémoire de Sa Majesté le Roi Mohammed V, qui a protégé ses sujets juifs quand il aurait été plus simple de les livrer. Il contredit Sa Majesté le Roi Mohammed VI, qui restaure les synagogues, entretient les cimetières et a inauguré Bayt Dakira [La maison de la mémoire] à Essaouira. Il vit dans une version amputée de son propre pays.
Il ne comprend pas pourquoi Chefchaouen est bleue. Il ne sait pas ce que dit le mot mellah quand il traverse ces quartiers. Il ignore pourquoi Essaouira est indissociable de ses rabbins. Il ne sait pas que dans les années 1960, les cassettes de Cheikh Mwijo saturaient les cafés musulmans de Casablanca à Tanger, et que Juifs et Musulmans y riaient de la même ironie, dans la même langue, aux mêmes mélancolies.
Il ne connaît pas son pays. Il en connaît une moitié, et il appelle cela du patriotisme.
Reste le mot qui fâche vraiment. Israël.
Alors disons-le simplement. Plus d’un million de citoyens israéliens sont d’ascendance marocaine, entre douze et quinze pour cent de la population du pays. Ils y ont porté notre langue, nos plats, nos mélodies, nos saints, nos manières. En 2020, jusqu’à dix ministres israéliens avaient des origines marocaines. Un Grand Rabbin d’Israël, Shlomo Amar, est né à Casablanca.
Ce ne sont pas des étrangers dont je parlerais par calcul diplomatique. Ce sont des Marocains. Ils sont partis, la plupart contraints par l’Histoire, et ils ont emporté le Maroc avec eux. Refuser de leur parler, c’est amputer le Royaume d’une diaspora qui l’aime encore.
Mais il y a autre chose dans cette relation, et ceux qui m’insultent n’en parlent jamais. Il y a la sécurité du Royaume.
Le Maroc et Israël ont signé des accords de défense qui couvrent les drones de surveillance et de combat, la cybersécurité, la guerre électronique, les systèmes de défense antimissile et le renseignement technique. Le système Barak MX, produit par Israel Aerospace Industries, donne la mesure du niveau technologique atteint. BlueBird Aero Systems, spécialiste israélien des drones, a annoncé des projets d’investissement au Maroc.
Mesurez ce que cela change. Le Royaume a cessé de dépendre uniquement de la France et des États-Unis pour son armement. Il a renforcé ses capacités de surveillance sur le Sahara marocain. Et il a créé une dépendance réciproque qui cimente l’alliance, puisque le Maroc a besoin de la technologie israélienne et Israël du marché marocain et de son accès à l’Afrique.
Un pays ne confie pas sa défense nationale à un partenaire qu’il ne juge pas durable.
Ajoutez la cybersécurité, qui n’est pas un sujet abstrait. Le Maroc figure parmi les pays les plus exposés aux attaques informatiques et il a subi en 2025 l’une des plus grandes fuites de données de son histoire, quand un groupe se présentant comme algérien a piraté la Caisse nationale de sécurité sociale. Israël est l’une des premières puissances mondiales du secteur, avec un écosystème alimenté par les vétérans de son unité d’élite du renseignement militaire.
Alors quand on exige de moi que je renonce à cette relation, on me demande de renoncer à des drones qui surveillent nos frontières et à des compétences qui protègent nos données. Ceux qui l’exigent devraient dire clairement ce qu’ils proposent à la place.
Et le Maroc, lui, n’a pas choisi entre deux camps. Il est le seul pays de la région à avoir normalisé ses relations avec Israël tout en présidant le Comité Al-Qods, chargé de la protection des lieux saints islamiques de Jérusalem. Cette double position n’est pas une contradiction, c’est une singularité souveraine, et elle n’appartient qu’à nous. Le Royaume distingue le désaccord politique de la rupture relationnelle, un art d’équilibriste que peu d’États savent tenir et que le Maroc pratique depuis des siècles.
Ceux qui exigent de moi que je choisisse me demandent de renoncer à ce que le Maroc a de plus rare : la capacité de tenir les deux mains.
Je continuerai donc. Pour le Maroc de mes ancêtres, avec toutes ses composantes, y compris l’hébraïque. Diversité, grandeur, panache. Je défendrai nos Juifs et leur culture, qui est la nôtre. Et je continuerai à porter la fraternité entre le Maroc et Israël, malgré les menaces et malgré les insultes.
Un dernier mot, et il n’est pas pour les étrangers.
Il est pour les quelques Marocains qui m’écrivent, ceux de la diaspora surtout. Je sais d’où vient votre colère. Vous avez grandi loin, dans des pays où cette question se règle depuis longtemps en slogans, et vous avez fini par adopter ces slogans en croyant défendre le Maroc. Vous avez importé une grille de lecture étrangère, et vous me la présentez comme du patriotisme.
Le Maroc que vous défendez n’existe pas. C’est un Maroc reconstitué de loin, à partir de ce qu’on entend ailleurs.
Revenez lire la Constitution que vos parents ont votée. Quatre-vingt-dix-huit pour cent.
