Jacques Chirac, si près, si loin

Les médias ont marqué récemment le premier anniversaire de la mort de Jacques Chirac, le 26 septembre 2019. Un évènement qui nous parait si loin, alors que, quelques mois après sa disparition, la pire épidémie depuis un siècle a fait plonger notre pays et le monde entier dans une crise sans précédent.
Bienheureux Chirac et son époque
Les longues « années Chirac », quarante ans de carrière politique comme son aîné et ex-rival François Mitterrand, nous rappellent bien des rebondissements et des coups fourrés qui nous semblaient passionnants d’élection en élection. Mais avec le recul, aussi, on réalise quelle fut l’immense chance du « Corrézien de Paris » devenu Président de la République à force d’acharnement méthodique : après lui, le temps des vrais crises est venu plomber systématiquement les mandats de ses successeurs : Tsunami financier pour Nicolas Sarkozy ; massacres terroristes pour François Hollande ; et enfin, violentes manifestations des Gilets Jaunes puis crise sanitaire pour Emmanuel Macron.
Mais surtout, on ne peut qu’avoir la nostalgie des « années Chirac » en voyant dans quel état se trouve la France aujourd’hui : un pays morcelé, où la haine s’étale sur les réseaux sociaux ; une nation consciente de son déclin, où le pessimisme partagé est exceptionnel dans le monde ; une vie politique où plus aucun parti n’obtient un socle de confiance suffisant, et où le jeu des médias ressemble beaucoup à la démolition systématique des gouvernants, qu’ils soient de Droite, de Gauche ou du Centre. Si loin, donc, Jacques Chirac et son époque heureuse où les Français étaient ravis qu’on ne change surtout rien, et où il suffisait de conquérir une écurie et de réussir des campagnes présidentielles pour passer deux mandats tranquilles à l’Elysée !
Chirac et la mémoire juive : d’abord la réalisation du MAHJ
Si près, si loin aussi la mémoire juive de celui qui fut le Maire de Paris et eut des relations exceptionnellement fortes avec la communauté ; une communauté qui, autour de deux réalisations symboliques, allait se voir à la fois honorée et comme ancrée pour l’Eternité dans la nation française : le Musée d’Art et d’Histoire du Judaïsme, d’une part, et la Fondation pour la Mémoire de la Shoah, d’autre part. Mon propre, bénévole et discret travail au cours de ces années-là allaient me faire croiser Jacques Chirac, et suivre de près ces réalisations.
Commençons par le Musée, et rendons hommage à une figure disparue cet été et dont ne se souviennent que les plus anciens : Claude-Gérard Marcus, qui fut député de la Capitale pendant une trentaine d’années, maire d’arrondissement, mais aussi pendant longtemps le président du petit « Musée d’Art juif de Paris » ; je l’ai connu dans ce cadre, car il me fit confiance en me laissant réaliser une exposition sur le centenaire de Franz Kafka (1983), exposition qui eut un certain succès ; évoquons aussi la mémoire de Victor Klagsbald, historien d’art et spécialiste d’art juif, disparu lui aussi cette année, et vice-président du « petit musée » alors perché tout près de la Butte-Montmartre.
C’est à leurs efforts acharnés, soutenus de façon décisive par la Ville de Paris et l’appui personnel de Jacques Chirac, que l’on doit à la fois la réalisation et l’emplacement prestigieux de l’actuel Musée d’Art et d’Histoire du Judaïsme (MAHJ), dans l’Hôtel de Saint-Aignan. Doté de collections très riches grâce à de nombreuses donations, le MAHJ est une association loi de 1901 ; son conseil d’administration est parfaitement représentatif de l’ancrage juif dans la communauté nationale, puisqu’il réunit des représentants du ministère de la Culture, de la Ville de Paris et des institutions juives.
Chirac et la mémoire juive : du « Temps des Rafles » au discours du Vel d’Hiv
Continuons par le Mémorial de la Shoah, et là nous retrouverons à la fois Jacques Chirac – dont la mémoire est attachée dans presque tous les hommages à son fameux « discours du Vel d’Hiv » de 1995 – , mon propre parcours et la figure incontournable de Serge Klarsfeld.
Là aussi, comme pour Claude-Gérard Marcus, comme pour d’autres, ma mémoire se confond avec ma profonde reconnaissance pour cette confiance, accordée ici par une autorité à la fois historique et morale. Il s’agissait du projet, collectif et sous les hospices de ce qui s’appelait alors le Centre de Documentation Juive Contemporaine (CDJC), d’une grande exposition, « Le Temps des Rafles ». Elle fut présentée à l’Hôtel de Ville de Paris en 1992, à l’occasion du cinquantenaire du début de la déportation des Juifs de France.
J’ai évoqué à cette occasion sur mon propre blog, à la fois cette exposition et mon propre souvenir de Jacques Chirac croisé à l’époque et à qui cette réalisation, qui eut un grand succès et un fort écho médiatique, devait toute sa réussite. Je découvris alors – et avec plusieurs années d’avance sur le fameux « Discours du Vel d’Hiv » – que le leader le plus sensible au drame de la Shoah, le seul qui croyait alors nécessaire son enseignement en France, était le Maire de Paris – « le plus courageux des hommes politiques français sur le sujet », comme devait le dire publiquement Serge Klarsfeld.
D’importants travaux de rénovation allaient ensuite transformer les locaux du Mémorial, le CDJC laissant la place à une Fondation pour la Mémoire de la Shoah ; ainsi fut créé, comme le MAHJ, à la fois le lieu d’un patrimoine inestimable, un centre culturel et d’éducation très actif, et un symbole fort de l’appartenance de la communauté juive à la communauté nationale.
Chirac si loin ou la grande illusion
Mais que cela nous semble loin maintenant, à 25 ou 30 ans de distance ! Les années 2000 ont vu ensuite des milliers d’attaques antisémites, de tous types et souvent physiques, menaces et insultes dans la vie réelle ou dans l’espace virtuel des réseaux sociaux, avec surtout une douzaine d’assassinats horribles.
Ceci au milieu d’une vague dépassant de très loin la France, et alors qu’on la croyait au début liée aux épisodes parfois violents du conflit israélo-palestinien : les observateurs de bonne foi reconnaissent aujourd’hui la complexité de cet antisémitisme soi-disant « nouveau », qui réunit la haine de tous les extrémistes et des individus de toutes origines. J’avais intitulé mon article écrit en 2007 « La grande illusion » pour évoquer, justement, ce qui fut mon sentiment de chute après l’impression d’avoir atteint un sommet lors de la décennie précédente.
Chirac « pro-arabe », mais pas vraiment le premier
Reste maintenant à évoquer le souvenir du Jacques Chirac, celui-ci « si loin » des Français juifs car considéré comme « pro-arabe », à la fois inamical et dangereux pour Israël. La moitié d’un bref article ne peut suffire pour l’évoquer, et on ne peut d’abord que proposer quelques pistes de réflexion.
Commençons par rappeler le bilan autrement lourd de ses prédécesseurs à l’Elysée : De Gaulle et son coup de poignard dans le dos avec l’embargo sur les armes à la veille de la Guerre des Six Jours, qui marqua la fin de la quasi alliance entre les deux pays ; Georges Pompidou, si douteux pour ce qui concerne la mémoire de l’Occupation qu’il voulait occulter, et qui aggrava l’hostilité en maintenant un embargo diplomatique vis-à-vis de l’état juif ; Valéry Giscard D’Estaing, si froid au moment de la Paix avec l’Egypte, promoteur de tous les contrats possibles avec les Etats pétroliers, y compris des ventes d’armes massives, et surtout le transfert irresponsable de technologie nucléaire à l’Irak ; on dira, certes, qu’à l’occasion Jacques Chirac – alors son Premier Ministre – afficha une amitié enthousiaste pour Saddam Hussein ; amitié durable, qui apporte une ombre sur son refus – que par ailleurs la suite des évènements devait amplement justifier – d’engager la France dans l’invasion de l’Irak en 2003.
Hypothèses pour un engagement
Mais a-t-on suffisamment réfléchi aux raisons de cet engagement « pro-arabe » ? Il n’était certainement pas motivé par l’antisémitisme, les rappels du début le démontrent amplement. Il s’inscrivait clairement dans la logique politique de la Droite française post-1967, comme cela vient d’être souligné (engagement profond de près de 30 ans, et qu’a allègrement oublié, soit dit en passant, une communauté juive ayant depuis basculé politiquement).
Mais y avait-il aussi d’autres motifs, idéologiques, affectifs ou plus troubles qui expliquent cet élément du « logiciel Chirac » ? Evacuons rapidement les « motifs troubles » : oui, les rétro-commissions associées aux « grands contrats » ont longtemps été la face d’ombre du financement des partis politiques français, et pas seulement quand le défunt président était au pouvoir, et pas seulement pour le monde arabe : les premières condamnations à de la prison ferme sont tombées récemment concernant le financement de la campagne électorale d’Edouard Balladur en 1995, et les contrats concernaient le Pakistan. Heureux Jacques Chirac, qui a échappé à ce genre de condamnation pour l’affaire des emplois fictifs de la Ville de Paris, à une époque beaucoup moins dure pour les hommes politiques.
Tradition gaulliste, mais pas tout à fait
Concernant l’idéologie, il serait trop simple de relier l’hostilité à Israël à la tradition gaulliste d’indépendance nationale, et donc de rivalité systématique avec les Etats-Unis. Versatile en matière de politique intérieure – il serait trop long de lister ses postures successives au cours des décennies – il avait marqué une inflexion notable en fin de parcours : qui se souvient que le premier engagement de l’armée française aux côtés des Américains fut en 1999 lors de la guerre du Kosovo ? Qui a oublié son voyage à New-York au lendemain du 11 septembre, mais surtout l’engagement immédiat de nos troupes en Afghanistan ?
Certes, c’est Nicolas Sarkozy qui décida le plein et entier retour de la France dans l’OTAN juste après son élection en 2007, mais le rapprochement s’était fait en pratique peu à peu, et sous Chirac. Surtout, le virage le plus important concerna l’Europe : après avoir dénoncé toute forme de supra nationalité dans son fameux « Appel de Cochin » dans les années 1970, le même Chirac a soutenu les accords de Maastricht, la mise sur les rails de l’Union Européenne et surtout son élargissement ; élargissement à de nouveaux pays, immédiats adhérents de l’OTAN et donc consolidant encore plus l’alliance transatlantique.
Reste peut-être le plus important concernant le « tropisme arabe » de Jacques Chirac, ami des Français juifs, froid envers Israël : l’affectif, et sa grille de lecture qui apparait totalement anachronique plus de vingt ans après : mais cela nécessite un autre article, qui vous sera proposé un peu plus tard.
Cet article a été publié le 29 septembre sur le site Temps et Contretemps
