Jacques Chirac, Israël, les Juifs et les Arabes 

L'ancien président français Jacques Chirac arrivant à son bureau, le 01 septembre 2011. Photo : Bertrand Langlois / AFP.
L'ancien président français Jacques Chirac arrivant à son bureau, le 01 septembre 2011. Photo : Bertrand Langlois / AFP.

La première réflexion qui s’impose c’est que Jacques Chirac a suivi une politique à plusieurs facettes depuis ses premières armes à Matignon.

Ces trente dernières années, il a conservé un dynamisme constant. Il a réussi à se maintenir en homme politique inamovible et stable. Il ne provoque pas par sa personnalité et son discours, il ne suscite pas dans la forme une vive controverse. Il n’a pas l’étoffe et l’aura du général de Gaulle mais il est présent partout et fait partie de l’image de la France depuis la mort de Pompidou, il y a trente ans.

Chirac est constamment et encore actif en politique. Toujours dans le peloton de tête de son parti, dans la cohabitation, dans l’opposition ou à la Mairie de Paris. Côte à côte avec les militants et les électeurs, il garde toujours le moral et le sourire, même dans les moments les plus pénibles. Il est proche des dossiers et derrière les décisions cruciales des gouvernements successifs.

Chirac est une bête politique. Il sent les dangers comme les mineurs le grisou. Il possède un sixième sens, un flair naturel, un véritable sismographe qui mesure la durée et l’amplitude des secousses politiques. Il vit et respire cette réalité au quotidien.

Au Proche-Orient, Chirac suivra la politique de De Gaulle et Pompidou et tentera sans succès de s’imposer comme intermédiaire. Il prendra des décisions trop hâtives, et commettra plusieurs bévues : il ratera plusieurs rendez-vous de l’Histoire.

Le monde juif le fascine avec sa Kabbale mystique, ses prières et ses bénédictions, parfois elles peuvent aider dans une campagne électorale. Grand admirateur du rabbin Jacob Kaplan, croyant aux miracles des rabbins Loubavitch, il a appris à connaître les traditions et les coutumes juives et à participer aux offices religieux, portant toujours une kippa ou un borsalino à la Al Capone. Il ne philosophe pas comme Mitterrand mais veut en savoir plus pour pouvoir plus tard en tirer un profit politique et électoral. Il construira des écoles juives, des centres talmudiques, qui sont aujourd’hui plus nombreux à Paris qu’à Tel-Aviv…

Les problèmes communautaires, intérieurs et économiques, dominaient ses préoccupations de sorte que sa ligne de conduite a été imprégnée par ces affaires.

La politique étrangère, et surtout celle au Proche-Orient, il la percevra plus tard et n’influencera pas directement l’échiquier politique français. Les juifs sont une composante intégrale de la société française. Leur parfaite intégration n’empêche pas leur attachement à Israël. Dans les années soixante-dix et quatre-vingt, le vote juif pouvait peser sur les résultats très serrés au deuxième tour des échéances électorales. Aujourd’hui, ce vote est peu influent en nombre, face aux millions de musulmans. Mais il est toujours dans l’imaginaire des hommes politiques y compris chez Chirac.

Chirac distingue entre les préoccupations de la communauté juive et le conflit du Proche-Orient. Très chaleureux avec les juifs de France, plus réservé à l’égard d’Israël.

Il fait une distinction marquée entre juifs français et juifs israéliens, entre le peuple d’Israël et la politique de Jérusalem. Contrairement à Mitterrand, Chirac ne fait pas de différence marquée entre la politique de droite de Netanyahou ou Sharon avec celle de gauche de Barak et Shimon Pérès. Pour lui, ce sont les actes politiques qui comptent. Entre les socialistes français et les travaillistes israéliens, il y a eu toujours connivence et complicité. Shimon Pérès ne les attaquera pas et ne critiquera jamais leur attitude même si elle est défavorable.

Le mutisme de Pérès concernant les liens de Mitterrand avec René Bousquet est éloquent. Si c’était Chirac qui avait des rapports avec des anciens « collabos », toute la classe politique et la presse israéliennes se déchaîneraient.

Depuis le déclenchement de l’Intifada, la haine contre Israël se situe surtout dans les cercles d’extrême gauche et chez les anti-mondialistes et anti-américains depuis l’effondrement du bloc communiste. La « théorie de la conspiration » domine chez ces militants.

En France, se dessine un nouveau front entre intellectuels extrémistes et mouvements radicaux musulmans pour délégitimer l’existence de l’Etat d’Israël. Certains de ces militants prônent la négation de l’Etat sioniste israélien au nom des droits de l’homme et de l’entente entre les peuples.

Bizarrement, une philosophie d’extrême droite que nous avons connue au XIXe siècle en Europe est intellectualisée par l’extrême gauche. La bête noire est la même : hier le juif, aujourd’hui l’Israélien.

Comme Giscard et Barre, Chirac avait des idées simples voire simplistes sur le conflit israélo-arabe. Sa doctrine était celle du général De Gaulle et de Pompidou : aucun sentiment !

Il appliquait ce que Napoléon avait affirmé : « le cœur d’un homme d’Etat doit être dans sa tête.  » Au départ, il avait suivi à la lettre cette politique cartésienne, froide et moraliste. Au fil des années, il comprit qu’elle était contraire à son propre caractère. Comme le disait Alain, « ce sont les passions et non pas seulement les intérêts qui mènent le monde. »

En effet, la psychologie des peuples, leur civilisation, leur tradition jouent un rôle considérable dans l’approche des problèmes et le règlement des conflits. Les premiers voyages de Chirac dans les pays arabes, en Irak, en Egypte et en Arabie Saoudite étaient imprégnés de romantisme et calqués sur les « sept piliers de la sagesse », pour reprendre le titre du célèbre livre de Lawrence d’Arabie. Chirac voulait en savoir plus sur ce monde exotique, celui « du voleur de Bagdad » et des contes des « mille et une nuits. »

Pour approfondir ses connaissances, il commença à étudier l’arabe mais abandonna rapidement. D’ailleurs, durant toute sa carrière, il délaissa sans hésiter des projets en cours dès l’instant où il avait compris qu’ils n’avaient aucun intérêt politique.

Chaleureux de nature, il adore les bains de foule. Dans les pays méditerranéens, c’est le délire, il peut serrer les mains des passants à longueur de journée sans se fatiguer. Prend-il des stimulants ? Imbattable à chaque déplacement. Avec son sourire permanent, sa belle gueule de vedette d’Hollywood, il incarne l’Etat-spectacle. Il agit avec les tripes d’un paysan et la tête d’un technocrate.

Quand on accepte sa politique, quand il n’y pas de divergences, Chirac est dans son élément et fort sympathique. Dès qu’il y a un différend avec lui, il se met en colère et devient même brutal, grossier et rancunier. C’est un autre homme. Comme le héros de F. Fleming, le président Chirac se transforme soudain en mister Jacques…

Jacques Chirac fera tout son possible pour aider un ami, n’abandonnera pas un proche et déploiera tous ses efforts pour faire plaisir et rendre service. C’est naturel chez lui. Mais dès qu’on lui manque de respect ou qu’on n’est pas d’accord avec sa politique, il voit  rouge. Ses réactions sont rapides comme dans les westerns, qu’il adore. Il est direct, ne mâche pas ses mots, et se montre souvent impulsif. Il claque la porte à Giscard, se fâche avec Mitterrand, s’en prend à Bush, n’adresse pas la parole à Netanyahou ni à Barak et se méfie toujours de Sharon. Ses foucades l’emportent.

Tous les présidents de la Ve République ont marqué de leur empreinte les relations avec Jérusalem : Israël demeure un des rares sujets de politique étrangère qui divise les Français même au sein des partis.

De Gaulle représentait le général courageux de la France Libre. Une personnalité plus charismatique et plus courageuse que Churchill. Il a réussi à déjouer les bâtons dans les roues de son peuple, tandis que Churchill avait les Britanniques derrière lui. Mais il était l’homme de l’embargo sur les armes au moment où Israël était en danger. Celui également de la petite phrase célèbre : le peuple juif, sûr de lui-même et dominateur. Une majorité des Israéliens juge, jusqu’à ce jour, que ces propos sont antisémites, une infime minorité estime que c’est, au contraire, flatteur…

Concernant le rôle de l’ONU, De Gaulle est pris en exemple par les Israéliens. Ils désignent cette organisation comme un « machin ». Contrairement à De Gaulle, Jacques Chirac, plus que tout autre président français, pense que l’ONU est la seule instance internationale à pouvoir régler des conflits régionaux et à maintenir la paix.

On a pu constater cette conviction durant la crise irakienne face aux Américains et elle est toujours présente dans son esprit pour la solution du problème palestinien : Chirac converge avec la politique de la Ligue arabe et celle d’Arafat. Pourtant quand éclate une crise comme celle de Haïti, durant l’hiver 2004, Bush et Chirac trouvent un terrain d’entente et expédient des troupes à Port-au-Prince pour rétablir directement l’ordre et la sécurité.

A l’égard d’Israël, Pompidou se traînait avec lassitude :  Il n’y a pas d’abonné au numéro que vous avez demandé. Il « fermera les yeux », certes, sur la violation de l’embargo par Israël (les vedettes de Cherbourg et les pièces détachées des Mirages). Mais, il justifie l’attaque des Egyptiens et des Syriens contre Israël en octobre 1973. Sur ce point, la petite phrase de Michel Jobert, ministre des Affaires étrangères, fût éloquente: « Est-ce que tenter de remettre les pieds chez soi constitue une agression  imprévue? »

La politique de Jobert – c’est un « Marocain » – a ouvert les portes de la France au monde arabe. A cette époque, la France n’avait pas de pétrole mais avait des idées…

Pompidou, Giscard, Barre et, à ses débuts, Chirac pensaient à la « Grandeur » de la France, en termes de puissance économique. Dans les affaires, on ne se conforme pas à la morale…

Depuis 1974, tous les présidents ont mené une politique en faveur de l’OLP. Tous ont reconnu l’importance de la création d’un Etat palestinien indépendant à côté d’Israël. Tous ont revendiqué le retrait d’Israël des « territoires » y compris de Jérusalem-Est. Les gouvernements français de gauche comme de droite ont cédé aux chantages des terroristes, ont versé des rançons faramineuses et ont relâché des responsables.

Le but était d’éviter que la France ne devienne une plaque tournante et un champ de bataille de l’internationale terroriste. On peut se demander si le danger a vraiment été écarté face aux menaces des extrémistes islamiques. D’ailleurs aucun pays européen n’est à l’abri d’une attaque terroriste. La France n’est plus épargnée. Paris n’est plus un sanctuaire et l’esprit républicain est bafoué ouvertement. La France vit sur un volcan.

Durant ces trente dernières années, les intérêts de la France dans le monde arabe orientaient les décisions gouvernementales.

On lève l’embargo sur les armes mais on impose un boycott économique (le « truc de Barre »). Giscard avait mis Israël en quarantaine et n’a jamais mis les pieds en Terre Sainte, comme d’ailleurs tous ses prédécesseurs.

Le septennat de Giscard était tumultueux et la raison d’Etat l’a emporté souvent sur les sentiments des hommes. Plusieurs affaires ont déçu des Israéliens, dont l’ouverture du bureau de l’OLP à Paris, l’affaire Abou Daoud et la vente de la centrale nucléaire Osirak à l’Irak, l’attitude frileuse de Paris à l’égard du geste magistral de Sadate et des accords de Camp David signés avec l’Egypte, ainsi que son indifférence après l’attentat de la rue Copernic.

Ce n’est qu’après avoir quitté l’Elysée que Giscard se montre plus compréhensif à l’égard d’Israël et admet qu’il commît quelques bévues. Il fera un voyage privé à Jérusalem en mai 1985 et deviendra coprésident de l’association d’amitié avec Israël au Parlement européen…

François Mitterrand a brisé l’isolement d’Israël par une visite historique en mars 1982 et en levant l’embargo économique. Il recevra pour la première fois le président de l’Etat d’Israël, Haïm Herzog.

Mitterrand n’a pas changé sur le fond la politique de ses prédécesseurs mais a modifié le climat et le ton. Mitterrand sera le premier homme politique français à rencontrer Yasser Arafat (en 1974 au Caire) ; quinze ans plus tard, il le recevra en grande pompe à l’Elysée.

A partir de 1995, Arafat sera souvent l’invité d’honneur de Jacques Chirac. Le président français sera le premier chef d’Etat au monde à accepter l’hospitalisation d’Arafat à Paris. Aucun leader arabe n’a eu le courage ou le désir de le faire. Ce n’est qu’après la mort du chef palestinien qu’Hosni Moubarak acceptera des obsèques nationales au Caire. Chirac a choisi de rester fidèle à Arafat jusqu’au bout : il sera l’un des derniers à le voir agoniser dans son lit d’hôpital.

Jacques Chirac a tenté ces dix dernières années de s’imposer comme intermédiaire dans le conflit entre Arabes et Israéliens. Le bon sens et l’équilibre devraient dominer ses préoccupations. Pas de domination de l’une des parties dans la région : Israël face aux pays arabes comme l’Iran l’est face à l’Irak ou la Libye face à la Tunisie.

Comme tout autre pays, la France a agi dans cette région dans le sens de ses intérêts et selon une certaine vision de l’avenir.

Ses tentatives de rapprochement ont échoué en raison d’une forte défiance israélienne et du poids américain, mais aussi à cause de l’obstination de Chirac à obtenir des résultats immédiats et à cause de certaines maladresses. On ne peut pas mener une politique cohérente et équilibrée au Proche-Orient en proclamant ouvertement ses choix ! C’est insensé : d’avance elle est vouée à l’échec.

Chirac a eu quelques succès dans ses interventions discrètes au Liban, en Syrie et en Iran pour la libération de juifs « accusés d’espionnage ». Son feu vert pour libérer des terroristes détenus en France dans le cadre d’un échange global avec des prisonniers israéliens disparus, est aussi un signe de bonne volonté et un geste empreint d’humanité.

Chirac aurait pu obtenir la confiance des Israéliens et s’imposer face aux Américains dans le règlement du conflit avec Damas et Beyrouth s’il avait prouvé plus d’habilité et modéré son machiavélisme.

Son échec sera cuisant lors de sa démarche pour faire admettre Israël au sein de la Francophonie. Les raisons juridiques ne sont que prétexte et les contraintes auraient pu être surmontées : il s’agit de volonté politique dans un domaine purement culturel et la France possède des moyens pour exercer son influence et des pressions.

L’antagonisme entre Chirac et Bush sur la guerre en Irak et le refus de Paris d’y participer ont renforcé la méfiance. Les intentions de Chirac sont, pour la majorité des Israéliens, proarabes et mercantiles : l’image de la France demeure négative à Jérusalem. Une campagne d’information est nécessaire pour expliquer ses bonnes intentions.

A partir du deuxième mandat de Chirac, il y a plus de fluidité dans les rapports et les relations sont  devenues moins tendues entre Paris et Jérusalem.

La France a compris qu’elle doit séparer les relations bilatérales du conflit avec les Palestiniens et être plus sensible aux soucis sécuritaires des Israéliens. Ainsi la France est devenue le troisième partenaire scientifique d’Israël, son sixième fournisseur et la deuxième destination touristique des Israéliens. Un grand centre culturel français est enfin en construction. Les visites officielles en Israël deviennent plus fréquentes.

Grâce à cette politique d’ouverture, l’Union européenne est le premier partenaire commercial d’Israël.

La place d’Israël est naturellement en Europe. Elle l’est déjà sur le plan économique, technologique et spatial, dans les compétitions sportives et dans le cadre de l’Eurovision. Tant qu’Israël est rejeté par les pays arabes et considéré comme corps étranger dans la région, son intégration à l’Europe devrait s’intensifier dans tous les domaines : stratégique, militaire, spatial, technologique et dans la lutte anti terroriste. Dans le cadre de l’OTAN ou de toute autre instance européenne. L’écrasante majorité des Israéliens le souhaite tout en préservant sa souveraineté.

Jacques Chirac a montré beaucoup plus de sensibilité que ses prédécesseurs à l’égard des juifs. Giscard était distant. Mitterrand faisait des gestes symboliques. Chirac passe aux actes. Il maintient le Front National à l’écart, reconnaitra pour la première fois la responsabilité de l’Etat français durant la période de Vichy et introduira l’étude de l’Holocauste dans les manuels scolaires.

Depuis l’anathème gaullien de 1967, les relations entre la France et Israël ont été imprégnées d’un mélange de raison et de passion, d’incompréhensions et de beaucoup de malentendus.

La classe politique des deux pays devrait également prouver plus de sagesse et éviter que ces réactions soient impulsives. Il n’existe pas de contentieux entre la France et Israël. Les divergences portent sur la solution du conflit dans la région. La France a le droit de critiquer et d’apporter sa contribution, c’est normal entre amis. L’amitié entre les deux peuples est profonde dans toutes les couches de la population.

De même qu’au sein du gouvernement, de l’Assemblée nationale ou du Sénat. Jacques Chirac en est conscient. Pourtant, en Israël et aux Etats-Unis, son image n’est pas bonne. On demeure méfiant à son égard en dépit de ses bonnes intentions. La France a sans aucun doute un rôle important à jouer au Proche-Orient. Son double jeu l’a écarté des décisions importantes et des rendez-vous de l’Histoire.

Au demeurant, il faudrait de la part de Jacques Chirac et demain, son successeur à l’Elysée, plus de volonté politique, avec des gestes concrets et sincères. Seule une politique cohérente et hardie pourrait redonner confiance aux Israéliens et aux Arabes et contribuer au rayonnement de la France dans cette région cruciale du monde.

Extraits du livre de Freddy Eytan, Chirac face à la poudrière du monde – Le double jeu, éditions Jean Picollec, 2005.

à propos de l'auteur
Ancien ambassadeur d'Israël. Journaliste-Ecrivain. Fondateur et directeur du CAPE de Jérusalem. Auteur de 22 ouvrages sur le conflit Israelo-arabe et sur la politique française au Moyen-Orient ainsi que des portraits-biographiques de Shimon Pérès, Ariel Sharon et Benjamin Netanyahou.
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