Jacky Handeli z »l (1926-2021)

Yaacov (Jacki) Handeli. Crédit : Yad Vashem
Yaacov (Jacki) Handeli. Crédit : Yad Vashem

Un parcours juif du 20e siècle : Salonique, Auschwitz, Bergen-Belsen, Jérusalem.

Un numéro : 115003.

Ce numéro de déporté, qui était devenu sa seconde identité et accompagnait toujours sa signature courante, a été toute sa vie la « carte de visite » de Jacky Handeli z »l, dont les « chlochim » (30 jours de deuil) viennent de se terminer de manière très symbolique en coïncidence, presque jour pour jour, avec le 60e anniversaire de l’ouverture du procès d’Adolf Eichmann, le 11 avril 1961, à Jérusalem.

Jacky était l’une des voix les plus connues et représentatives du judaïsme salonicien détruit pendant la seconde guerre mondiale. Déporté lui-même à 17 ans à Auschwitz, il allait subir un parcours infernal jusqu’à sa libération à Bergen-Belsen, le 15 avril 1945, par l’armée britannique. Une suite d’événements après sa libération le conduisit à être « adopté » par un régiment américain stationné en Allemagne.

On lui offrit la possibilité d’émigrer aux Etats-Unis, il choisit la Palestine mandataire, et c’est en route vers elle qu’il apprit la naissance d’Israël, le 14 mai 1948. Il y rencontrera sa future femme, Rachel, y verra naître ses deux enfants, Daphna et Shlomo, et mènera une longue carrière au sein de l’Agence juive et du bureau israélien de l’Appel juif unifié américain.

J’ai fait sa connaissance alors qu’il était déjà retraité. Au cours d’une conversation au Keren Hayessod, où il venait tous les vendredis matin voir ses anciens collègues et amis, je lui appris que mes parents étaient tous deux des survivants de la Shoah; ma mère, née à Bruxelles d’une famille salonicienne arrivée en Belgique en 1930, les Francès, et enfant cachée à Liège de 1942 à 1944, et mon père, de Cracovie, libéré comme lui à Bergen-Belsen – il n’en fallut pas plus pour que s’établisse une relation immédiate et profonde.

La coïncidence que j’évoquais avec l’anniversaire du procès Eichmann est bien plus qu’une anecdote. Dans son livre de souvenirs, « De la Tour Blanche aux portes d’Auschwitz : un juif grec de Salonique se souvient » (L’Harmattan, 2001– les citations dans cet article sont tirées de la version française imprimée en Israël quelques années auparavant, traduction Danielle Vainunska), il décrit le processus psychologique qui fut le sien et celui de très nombreux survivants de la Shoah qui immigrèrent en Palestine mandataire tout de suite après la guerre, ou dans les premiers mois du nouvel Etat d’Israël, et jusqu’à l’ouverture de ce procès: « Durant toutes ces années de silence, j’avais tenté de cacher ma tête dans le sable comme une autruche, pour faire comme si cette période de ma vie n’avait pas existé. C’était le sentiment que personne ne devait entendre parler du déshonneur et de la dégradation qui furent notre lot en ces jours de supplice passés dans les camps. Peut-être aussi une tendance à caresser l’illusion que tout cela n’avait été qu’un mauvais rêve. La volonté de construire une muraille autour de cette période maudite, cette période d’esclavage, de souffrance, d’humiliation et de douleur« .

Mais le procès s’ouvre, et sa vie bascule: « C’est là que, soudain, un grand changement s’opéra en moi (…). Comme un possédé, je me précipitais chaque matin pour être le premier à la porte du tribunal. Jour après jour, tous les événements refoulés en moi au fil des ans commencèrent à jaillir hors de moi. Toutes les horreurs, la terrible séparation avec chacun des êtres que je chérissais, tout défile devant mes yeux: ma mère, mon père, mes frères et mes soeurs, et tous les amis et voisins avec lesquels je vivais, riais, sortais. Avec lesquels je prenais du bon temps, jouissant d’une vie paisible, et partageant l’expérience commune d’un avenir plein de bonheur et de succès« .

Vaincu par la tension et l’émotion, Jacky s’effrondre et est hospitalisé. Doué d’une forte constitution, il se remet, mais tout a changé pour lui: « Quand le procès fut terminé, je retrouvai, selon toutes les apparences, ma routine ordinaire, mais un important changement était intervenu en moi. Le silence absolu dans lequel je m’étais muré avait brusquement fait place à un incoercible désir de parler, de raconter, d’expliquer ce qui s’était passé« .

Et depuis lors, en effet, la Shoah fut omniprésente dans sa vie. Il déploya une inlassable activité de témoignage, comme accompagnateur de groupes israéliens en Pologne, et par son livre, ses interviews, articles et autres activités publiques. Sa forte et communicative personnalité faisait une profonde impression sur ses auditeurs, surtout les jeunes, et j’ai vu de nombreuses lettres qu’il a reçues après avoir emmené des lycéens ou des soldats en Pologne. Comme l’a écrit Elie Wiesel, qui fut son ami, dans sa préface au livre de Jacky: « Impossible de lire les souvenirs qu’il évoque sans se sentir en communion avec lui, sans l’aimer (…). Ceux qui le rencontrent deviennent ses amis« .

Ce qui m’impressionnait beaucoup dans sa manière de voir les choses, c’était son regard lucide et sans concessions, son refus de masquer des réalités problématiques comme l’attitude du très controversé rabbin de Salonique Zvi Koretz face aux Allemands, ou l’accueil indigne qu’il reçut à son arrivée à Tel-Aviv de la part d’un ancien associé de son père, Salonicien qui avait immigré en Eretz Israël avant la guerre. C’est d’ailleurs ce même regard qui poussait aussi ce patriote convaincu à dire parfois avec tristesse, devant certaines réalités israéliennes actuelles: « Ce n’est pas le pays que nous avons voulu… ».

Pour compléter ce portrait et donner une image complète de sa personnalité si marquante, je veux insister encore sur un point très important: même avec la Shoah au coeur à chaque instant, Jacky fut jusqu’à quelques mois avant son décès un vrai  « bon vivant ». Toujours élégant, il incarnait la force indestructible de la vie et appréciait vraiment, et à fond, tout ce qu’elle peut offrir. Il aura fallu le Covid-19 pour marquer le début de son déclin.

Jusque là, pourtant déjà nonagénaire et alors que sa santé laissait à désirer, il fit et refit le pélerinage de Salonique  tant qu’il le put. L’essentiel pour lui était de revoir et revoir encore sa ville natale, même si rien ou presque ne subsistait des quartiers et paysages de son enfance, et de trouver une occasion encore de remettre ses pas dans ceux de sa famille anéantie, en souvenir de laquelle il alluma l’un des flambeaux à la cérémonie d’ouverture du Yom Hashoa, à Yad Vashem, en 2007.

Adieu, Jacky. Je suis fier que tu m’aies considéré comme un « vrai ami », la formule par laquelle tu concluais nos rencontres et nos conversations téléphoniques, avant d’ajouter toujours: « Yiyé besseder, Yosh » (« Tout ira bien »).

Nous avons maintenant un rendez-vous permanent avec lui à Yad Vashem, où il est le grand témoin dans les vidéos consacrées à la fin tragique de la « Jérusalem des Balkans », cette Salonique juive dont il était si fier et dont il a porté en lui jusqu’à son dernier jour les marques de son terrible destin (extraits, attention : récit évidemment très dur et quelques photos très difficiles à voir).

Repose en paix, Jacky, que ta mémoire soit source de bénédiction.

à propos de l'auteur
Né à Bruxelles (Belgique) en 1954. Vit en Israël depuis 1975. Licencié en Histoire contemporaine de l'Université Hébraïque de Jérusalem. Ancien diplomate israélien (1981-1998) avec missions à Paris, Rome, Marseille et Lisbonne et ancien directeur de la Communication, puis d'autres projets au Keren Hayessod-Appel Unifié pour Israël (1998-2017).
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