J’accuse
N’est pas Zola qui veut… Pour atteindre le niveau d’indignation qui avait soulevé, jadis, le défenseur du Capitaine Dreyfus, ils s’étaient mis à deux. La jeune étudiante en histoire contemporaine, le jeune et tout nouveau agent immobilier. Qui lui avaient proposé d’animer la prochaine réunion du groupe. Pourquoi pas avait réagi Jonathan. Leur demandant cependant de se faire cornaquer par un senior modérateur. Bingo, contacté, le rondouillard expert-comptable avait donné son accord.
Dans la douceur surprenante de ce soir d’hiver, ils étaient donc tous là, dans cette arrière salle de restaurant, près du port, comme d’habitude heureux de se retrouver. Vaguement intrigués après la courte introduction de Jonathan. « Dans un pays coutumier des alertes, ils allaient en entendre résonner une nouvelle, d’un genre très différent ».
La première levée pour prendre résolument la parole fut la jeune femme. Radicale. Le temps de la dictature est arrivé. D’où on l’attendait le moins, précisât-elle. D’Amérique. Le premier mandat de Trump aurait du nous servir d’avertissement. Le côté « Folamour » du personnage avait éclipsé un potentiel de rupture plus profond qu’il ne paraissait. Comme il avait dissimulé un phénomène de mutation aussi profonde. La conjonction entre le repli sur soi de la moitié de la population des Etats-Unis, et l’influence déterminante de l’intelligentsia religio-technico-financière. Oubliés La Fayette et d’Archambaud. Evanoui, l’esprit de la Révolution et de la Déclaration d’Indépendance.
Avec ce second mandat, se révèlent pleinement affermis et affirmés, les deux caractères extrêmes. Celui d’un homme. Exploitant la réciprocité de sa force personnelle de magnat financier et médiatique avec la force intrinsèque du pays le plus fort du monde. Celui d’un système étatique. Colonisé par les forces suprémacistes, les forces financières plus ou moins officielles, les forces conquérantes de la haute technologie. Leur combinaison conduisant au grand remplacement du droit, intérieur et international, par le droit de la force. A la substitution du monde des nations par celui des empires. A la dénégation de rôle, et même d’existence, d’institutions internationales. A la résurgence de la place du militaire « again ».
En moins de deux années, le monde est passé du temps de la paix et de la coexistence relatives à un temps de menaces, de trahison d’alliances, de tourmente économique, de guerres annoncées. L’histoire ne se répète pas. Mais la mèche noire d’Hitler peut prendre vite des couleurs blondes cendres.
La semi crédulité générée par cette première intervention prit un tour plus précis avec la deuxième. Car les concernant plus directement. Le jeune homme portât cette seconde accusation en effet sur l’actualité israélienne. Il existe, dit-il, des dictatures molles et des dictatures dures. Ce pays est en train de passer de l’une à l’autre. A deux niveaux. Celui de la conduite de l’Etat d’abord. Depuis près de vingt ans, un processus de destruction des principes et des structures de la démocratie est engagé. Un homme, un clan font glisser le régime vers un théocratie ploutocratique. Le loup de l’extrémisme religieux a été sciemment introduit dans la bergerie politique. Avec la prévarication, un racisme inavoué, une subordination au grand frère américain, pour préserver des dangers judiciaires. La dictature dure s’annonçant avec l’accélération des attaques contre la Justice principalement, mais aussi l’éducation, la culture, l’information. Celui de la civilisation juive ensuite.
Sous l’effet des dangers constants, du drame épouvantable du 7-Octobre conséquent à la faillite gouvernementale, sécuritaire et militaire, de la guerre sans fin, sans objectif, sans perspectives qui l’ont suivi, un autre judaïsme a pénétré une partie de la population. Un judaïsme du muscle, de la souveraineté, de la suprématie, non plus de l’éthique, de la responsabilité de l’égalité, de la tolérance. « Tous en sont atteints, si tous n’y succombent pas », pour paraphraser La Fontaine.
Les effets de la décomposition déclenchée par cet homme et son clan ne se sont pas limités au territoire israélien. Ils ont soufflé sur les braises souterraines de l’atavisme mondial pour l’antisémitisme. La vague renouvelée de ce racisme spécifique a trouvé là un amplificateur inattendu, ravageur. Un homme, un clan, qui resteront dans l’histoire millénaire du judaïsme, comme dans l’histoire d’Israël, la tâche probablement la plus sombre.
L’expert-comptable se leva à son tour, rompant le silence lourd inhabituel suivant la dernière intervention. Précisant d’emblée, Je ne suis ni juge, ni modérateur de service. Sans dénier la double accusation, il voulait simplement ajouter sa vision du bilan. On ne se refait pas !
La démocratie vaincra. Pour une bonne raison. A terme, il n’y a pas d’alternative. Le vrai judaïsme historique vaincra. Il en a vu d’autres. La société israélienne est la plus dynamique du monde. Qui saura refonder un sionisme renouvelé. La population juive dans son entièreté, a traversé les siècles par des vertus propres qui le demeureront encore dans les temps à venir.

