Itzhak Rabin, 26 ans après et les enseignements du rabbin Yehouda Amital

Le Premier ministre Yitzhak Rabin à Washington, DC, le 16 novembre 1993 (Crédit : AP Photo / Charles Tasnadi)
Le Premier ministre Yitzhak Rabin à Washington, DC, le 16 novembre 1993 (Crédit : AP Photo / Charles Tasnadi)

On commémore ces jours-ci le 26ème anniversaire de l’assassinat d’Itzhak Rabin, selon la date hébraïque du 11 Heshvan (cette année, le 18 octobre – la date que je souligne pour ma part, avec de très nombreux autres, est celle du 4 novembre 1995). On se rappellera que l’assassin, Ygal Amir, est un jeune Juif religieux, qui a respecté le quatrième commandement et a sagement attendu la fin du Chabat pour perpétrer son meurtre. Fatigué sans doute par sa lecture, il a oublié en route de sa maison d’Herzliyah vers Tel-Aviv le sixième : « Tu ne tueras pas ». Il revendique son acte avec fierté chaque fois que l’occasion s’en présente.

Entre les vicissitudes du Covid-19, l’équilibre précaire du gouvernement et le fait que nous ne sommes pas dans une année de « chiffre rond » (20, 25 ou 30 ans), l’attention portée à cet anniversaire cette année, hors des cérémonies officielles, est, il faut le dire, assez marginale. Seuls les enragés de la droite « bibiste », qui ne se résignent pas à voir leur Guide déchu du pouvoir, font quelques vagues en invitant par exemple à une manifestation de soutien à Netanyahou sur la « place des Rois-d’Israël » à Tel-Aviv, la même qui s’appelle « place Rabin » depuis ce terrible novembre 1995.

On a les négationnistes de la Shoah, pourquoi n’y aurait-il pas des négationnistes de l’assassinat de ce brillant chef militaire, vainqueur de la guerre des Six-Jours, reconverti en « soldat de la paix », comme il se définit lui-même dans son discours en juillet 1994 devant les deux chambres du Congres Américain réunies en son honneur (« Moi, matricule 30743, ancien général des Forces de Défense d’Israël dans le passé, je me considère aujourd’hui comme un soldat dans l’armée de la paix ») ?

Cette poussée négationniste n’est pas nouvelle : en 2015 déjà, 55 % des « sionistes religieux » affirmaient dans un sondage qu’Amir n’avait pas tué Rabin (en hébreu), adoptant ainsi les thèses complotistes sur les « vrais » assassins (les services de sécurité intérieure, Shimon Peres, qui vous voulez…). Il y a cependant une différence entre une réponse donnée dans l’anonymat d’un sondage et afficher ouvertement son refus de citer le nom actuel de la place Rabin, comme cela se fait aujourd’hui, pour dire qu’en fait rien ne s’est passé là le 4 novembre 1995.

Chacun sa haine, chacun sa folie.

Intérêt public mineur donc en ce 26e anniversaire du meurtre qui allait changer Israël pour toujours, mais pour moi la blessure reste ouverte, et pour en parler je voudrais développer dans ce texte un point bien précis.

Quelques jours après l’assassinat, le 8 novembre 1995 pour être précis, se tint une « Assemblée d’introspection [‘heshbon nefesh] du sionisme religieux », avec la participation entre autres de « ténors » rabbiniques du mouvement sioniste-religieux. Parmi eux, le rabbin Yehouda Amital, survivant de la Shoah, dirigeant de yeshiva à Alon Shvout, dans le Goush Etzion (ouest de Jérusalem), allait lancer un cri : « Nous sommes coupables d’avoir inculqué à toute une génération une pensée superficielle, construite sur des slogans et des clichés, une jeunesse qui n’est pas capable de voir et de comprendre la réalité complexe ». Amital était déjà auparavant un « oiseau rare » dans le monde sioniste-religieux.

Yehouda Amital (Crédit : CC BY-SA 2.5)

Rabbin de premier plan, il avait fondé une yeshiva où il enseignait un judaïsme totalement orthodoxe, bien entendu, mais humaniste, ouvert aux Juifs non-religieux et au monde.

En 1988, il avait co-fondé le mouvement religieux « colombe » Meimad, et tout en ne s’exprimant pas jusqu’au bout, faisait comprendre qu’il n’excluait pas des concessions territoriales pour une paix véritable avec les Palestiniens.

Il était donc déjà « marqué » dans son camp politique et spirituel, dans lequel faisaient alors et font toujours la loi des rabbins d’un extrémisme épouvantable, que ce soit sur les Palestiniens ou la société israélienne (droits des femmes, statut des étrangers, rapports avec les laïcs, droits de la population LGTB etc). Shimon Peres allait l’appeler au gouvernement qu’il avait formé après l’assassinat de Rabin, comme signe d’ouverture vers un public religieux qui avait beaucoup, énormément à se reprocher. Amital accepta; il fut couvert de boue par la grande majorité du mouvement sioniste-religieux.

26 ans ont passé et le cri du rav Amital, décédé en 2010, est bien oublié aujourd’hui. Il est oublié, mais la réalité qu’il dénonçait, elle, n’a fait que se renforcer depuis lors. Les courant religieux modérés, déjà bien minoritaires dans les années 90, ont perdu pied et pratiquement disparu de la scène publique. On n’entend plus, presque exclusivement, que les promoteurs de la haine, de la vengeance, du racisme, de la misogynie, de la discrimination.

On entend aussi autre chose : le silence assourdissant des Grands-rabbins d’Israël et des « autorités (?) spirituelles (??) » de ce pays, des dirigeants du mouvement de jeunesse Bné Akiva et du monde sioniste religieux en général, devant les exactions que commettent des pogromistes en kippa et tsitiyot contre des Palestiniens, avec une armée trop souvent complice, et même contre des soldats et garde-frontières, manifestant ainsi une grande ingratitude envers Tsahal qui, je le répète, ferme délibérément trop souvent les yeux devant des scènes qui devraient épouvanter tout Juif digne de ce nom.

En fait, dès que vous entendez aujourd’hui en Israël une voix semeuse de haine et de racisme, vous pouvez parier avec 90 % de chances de réussir qu’il y a barbe et kippa derrière elle. C’est une tragédie. Nous sommes passés de « Vous aimerez l’étranger, vous qui fûtes étrangers dans le pays d’Egypte » (Deutéronome/Devarim, 10, 19)  à « tu détesteras tout ce qui n’est pas toi » et personne, ou presque, dans le monde religieux, ne bronche. Pire : quand quelqu’un s’avise de protester, il est agoni d’injures et de menaces.

Bien sûr, il reste des poches de résistance qui s’inspirent directement de la Tradition juive, comme le groupe « Rabbins pour les droits de l’homme« , ou le rabbin Eric Asherman, qui fut lui aussi tabassé, en avril dernier, par ces fanatiques en kippa, et quelques autres encore, mais leur voix est presque inaudible.

Bien sûr, tous les jeunes sionistes religieux ne sont pas racistes, obtus et imperméables au monde. Simplement, façonnés, quasiment robotisés dans un système d’enseignement d’Etat destiné à leur public (« mamlakhti-dati »), où ils termineront leur parcours jusqu’à la maturité sans jamais avoir entendu un intervenant qui penserait différemment de leurs rabbins, tout cela financé par l’Etat qui n’a cependant aucun droit d’intervenir dans les programmes enseignés dans ce type d’écoles, la grande majorité d’entre eux partent encore aujourd’hui dans la vie, et peut-être encore plus qu’avant, avec cette vision « superficielle, construite sur des slogans et des clichés », que dénonçait le rav Amital z »l, et plus que jamais incapables « de voir et de comprendre la réalité complexe ».

Cette situation est lourde de très gros dangers.

Le cri du rav Amital ne résonne plus dans l’Israël 2021, mais le sang d’Itzhak Rabin, lui, comme celui d’Abel tué par Caïn, « crie toujours de la terre » (Genèse/Bereshit, 4,10).

à propos de l'auteur
Né à Bruxelles (Belgique) en 1954. Vit en Israël depuis 1975. Licencié en Histoire contemporaine de l'Université Hébraïque de Jérusalem. Ancien diplomate israélien (1981-1998) avec missions à Paris, Rome, Marseille et Lisbonne et ancien directeur de la Communication, puis d'autres projets au Keren Hayessod-Appel Unifié pour Israël (1998-2017).
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