Itinéraire de Trois-Rivières à Jérusalem

© Stocklib / Anuphan sukhapinda
© Stocklib / Anuphan sukhapinda

Rien ne me prédestinait à cette aventure si ce n’est l’enchantement que m’avait procuré la lecture de l’Itinéraire de Paris à Jérusalem de Chateaubriand, auteur qui avait nourri les rêveries de mon adolescence. Élevé à Montréal, éduqué chez les Jésuites, mes rêves m’emportaient vers d’autres horizons que ceux offerts par les langues latine et grecque qui figuraient au curriculum du cours classique en vigueur à l’époque. C’est un Jésuite qui eut la générosité de m’inscrire au cours de sanscrit qu’il offrait à l’Université de Montréal, puis un autre Jésuite qui m’initia aux arcanes de l’hébreu ancien. Inexorablement attiré par l’hébreu moderne, je me retrouvai au Keren Hatarbut (Foyer de la culture) en compagnie de Juifs de Montréal désireux de s’initier à la langue parlée en Israël. Puis, je me dirigeai vers New York pour un apprentissage plus avancé de l’hébreu offert par la Jewish Agency. Nous devions parler hébreu toute la journée. Le soir, infatigable, je suivais un cours d’araméen talmudique sous la direction d’un jeune professeur du Jewish Theological Seminary.

Sur la route du retour à Montréal, je m’arrêtai à Boston. Arrêt obligé à Harvard, qui changea le cours de ma destinée. Un ami me présenta au Professeur William Foxwell Albright connu pour ses travaux d’archéologie et auteur d’un ouvrage célèbre intitulé From the Stone Age to Christianity. Il m’honora, hommage suprême, d’une copie précieusement dédicacée. Poussant plus loin l’audace, il m’offrit de me recommander auprès du Hebrew Union College de Cincinnati pour y entreprendre des études en vue d’un PhD en langues sémitiques. Proposition doublée d’une généreuse bourse d’étude que je ne pouvais refuser.

Fondé à Cincinnati en 1875 par le rabbin Isaac Meyer Wise, le Hebrew Union College se destinait avant tout à la formation de rabbins réformés. A mon arrivée sur le campus en 1961, l’institution s’était déjà dotée d’un programme d’études avancées ouvert à des étudiants de toutes confessions.

Les deux premiers mois d’un séjour qui devait durer plus de cinq ans s’employèrent à l’acquisition intensive de l’hébreu sous la férule d’un instructeur venu spécialement de New York. Mes prétentions s’évanouirent dès la première heure d’instruction. Le soir venu, étourdi et chancelant sous le poids de ce qui me semblait correspondre à un trop- plein d’informations, je m’enivrais du doux plaisir que me procurait la langue de Shakespeare.

Une fois admis au programme de PhD, je trouvais un mentor des plus exigeant en la personne du professeur Julius Lewy, célèbre assyriologue rescapé de l’Allemagne nazie. Deux jours par semaine, cigare à la main dans une salle de cours aux rideaux baissés pour ménager (disait-il) nos jeunes yeux, il corrigeait sans pitié nos balbutiements de débutants en sumérien et dans les langues anciennes de la Mésopotamie. Il prenait aussi un grand plaisir à souligner nos lacunes en hébreu ancien au grand dam des étudiants rabbiniques qui avaient commis l’imprudence de s’introduire dans son sanctuaire. La fin de sa prestation apportait un répit que nous croyions bien mérité. Pour moi, pas de repos : le professeur habitait près de chez moi et il prenait plaisir à effectuer le trajet du retour avec son élève du Canada.

Je consacrais le reste de mon temps à m’initier aux secrets de l’exégèse biblique et à la lecture des textes rabbiniques anciens y compris à celle, plus ardue, du Talmud sous la direction de professeurs chevronnés. Je garde aussi un souvenir ému des cours du professeur Samuel Sandmel sur les origines du christianisme et sur les élucubrations issues de l’exégèse allégorique qu’affectionnait Philon d’Alexandrie.

L’été 1963 fut l’occasion de réaliser le rêve sous-jacent à toute mon entreprise. Le Hebrew Union College, par l’entremise heureuse de son président Nelson Glueck, tout aussi connu que son ancien collaborateur Albright, m’invita à participer aux célébrations qui allaient entourer l’inauguration de son nouveau campus de Jérusalem.

Ébloui par la lumière dorée de la Ville antique blottie au loin au-delà des murailles anciennes qui la cernaient, rassuré par le caractère moderne et l’activité fébrile de la Ville israélienne séparée de la Ville jordanienne par une ligne de démarcation que j’allais franchir un jour. Ce fut un été mémorable. Je passai des heures à arpenter les rues de Jérusalem et à m’enivrer du plaisir que me procurait le simple fait de m’adresser en hébreu aux passants et aux commerçants, et surtout d’être compris de mes interlocuteurs.

Dans le cadre des célébrations, le nouveau campus fit appel aux plus célèbres des archéologues israéliens de l’époque. Ce fut une révélation pour moi, car j’étais encore sous le coup des réticences d’ordre méthodologique que mon mentor Julius Lewy entretenait à l’égard des archéologues. J’aurais aimé qu’il fût en notre compagnie alors que nos distingués conférenciers faisaient revivre le passé lointain d’Israël en évoquant les résultats de leurs récentes fouilles. Je compris surtout que l’étude systématique des tessons de céramique minutieusement récupérés au cours des excavations permettaient aux archéologues de dater, pour ainsi dire, les différents niveaux des villes anciennes enfouies dans les tells, sorte de monticules créés par l’accumulation des ruines anciennes. La céramique, grâce aux recoupements que les initiés pouvaient effectuer avec celle des sites égyptiens plus riches en inscriptions historiques, donc propres à une datation, pouvait enfin livrer une partie au moins de ses secrets au néophyte que j’étais. Ma seule expérience pratique de l’archéologie m’avait été donnée à notre arrivée en Israël. Le directeur du programme d’été avait, en effet, prévu une brève participation des participants à un site de fouilles dans la périphérie de la ville portuaire d’Ashdod.

L’été tirait à sa fin. Mais une chaleur intense persistait parfois aggravée par des épisodes de khamsin, ce vent torride, sec et poussiéreux, venu des déserts à l’est et au sud de Jérusalem. Nostalgique, je devais me résoudre à prendre congé de mes compagnons de voyage et préparer un projet conçu au départ de Cincinnati.

J’avais rêvé de m’inscrire pour un an à l’École Biblique et Archéologique française de Jérusalem fondée en 1890 par le Père Marie-Joseph Lagrange, un Dominicain français. Je fus admis d’emblée par le directeur de l’époque le Père Roland de Vaux, exégète de renom, non moins connu pour ses travaux en archéologie, et auteur de nombreuses études sur les écrits de la Mer Morte. Avant même la création de l’État d’Israël, l’École était fréquentée par un grand nombre de chercheurs israéliens attirés par la richesse quasi insondable des collections de sa bibliothèque. Eliezer Ben Yehuda, considéré en Israël comme le père fondateur de l’hébreu moderne, y compta, avec sa fille, comme l’un des clients les plus assidus de la bibliothèque sous l’œil intéressé du Père Paul Dhorme, devenu plus tard Édouard Dhorme, membre de l’Académie des inscriptions et belles- lettres.

À la suite de la guerre de 1948, l’École se retrouva en territoire jordanien, non loin de la Porte Mandelbaum qui donnait accès à la ligne de démarcation entre les deux États. À mon départ de Cincinnati, j’avais exclu de franchir cette ligne. Muni d’un second passeport canadien valable pour tous les pays, je m’apprêtais à rejoindre l’aéroport de Jérusalem-est en faisant le détour, au départ d’Israël, par Chypre et Beirut. Le sort en décida autrement.

Un diplomate britannique rattaché au consulat de la Grande-Bretagne, rencontré fortuitement, me proposa de franchir la ligne de démarcation dans le confort de sa limousine. À la demande du contrôleur israélien, j’exhibais fièrement mon passeport porteur de la mention « Pour Israël seulement » et présentais mon second passeport à l’officier jordanien. L’air sévère, il s’empressa d’y apposer un tampon indélébile qui ne laisserait planer aucun doute sur mon point d’origine. J’ignorais que le visa ainsi obtenu m’allouait un séjour d’une durée limitée à trois mois.

Les cours avaient débuté, ponctués d’excursions sous la direction de professeurs chevronnés et bien au fait du bilan archéologique de l’École. Les mardis étaient consacrés à la visite systématique de la vieille Ville de Jérusalem. Nous avions, dans la personne du Père Benoît, exégète reconnu du Nouveau Testament, un guide infatigable que nous avions peine à suivre dans le dédale des rues de Jérusalem et encore davantage lorsqu’il nous invitait à explorer les secrets de la Jérusalem souterraine.

Pour ma part, je fus particulièrement impressionné par les travaux de Kathleen Kenyon sur le site de Jéricho (Tell as-Sultan). L’archéologue britannique avait suscité la controverse en affirmant qu’elle n’avoir pas trouvé la ville réputée détruite par Josué selon le récit biblique et que son prédécesseur John Garstang avait pourtant bel et bien identifiée. Sommée de choisir entre les données empiriques fournies par les tessons de céramique et l’affirmation du texte sacré, elle aurait signifié son choix, selon des témoins, en s’écriant : « The hell with the text !’ »

L’École, sous la direction du Père Roland de Vaux, jouissait d’une réputation internationale et attirait de ce fait des cohortes d’étudiants venus principalement de l’Europe et du Canada. Sur le plan politique, le corps professoral était divisé entre ceux qui, minoritaires et nostalgiques, continuaient à entretenir des rapports avec des collègues israéliens tout en tombant d’accord avec ceux de leurs confrères qui estimaient avec raison que l’École devait avant tout composer avec la nouvelle réalité jordanienne. Ce choix institutionnel n’empêchait pas certains de nos professeurs de se prévaloir de leur statut clérical qui leur permettait de franchir la ligne de démarcation sise à proximité de l’École. En Israël, ils pouvaient renouer de vieux liens d’amitié avec des chercheurs israéliens. Ils pouvaient retrouver leurs confrères dominicains, regroupés dans la Maison Saint Isaïe, qui exerçaient leur ministère auprès de la petite mais vigoureuse communauté catholique d’expression hébraïque de Jérusalem.

Je ne jouissais pas de ce privilège. Tout de même, les souvenirs de mon séjour en Israël me revenaient quand, de ma chambre d’étudiant à l’École biblique, me parvenait, le vent aidant, comme une rumeur à la fois proche et lointaine, le chant des Juifs de Mea Shearim. C’était mon refuge secret.

Novembre. Une vilaine affection cutanée contractée selon toute vraisemblance à l’occasion des fabuleuses excursion, organisées par l’École dans les déserts de Transjordanie, me retrouva cloué sur un lit d’d’hôpital de la Ville arabe. Le doux souvenir des soins prodigués par les religieuses n’empêcha pas les autorités jordaniennes de me signifier mon expulsion du Royaume En effet, la validité de mon visa d’entrée était sur le point d’expirer et je devais quitter les lieux.

Consultés à la hâte, mes amis du consulat britannique me conseillèrent d’obtenir un nouveau passeport de l’ambassade canadienne au Liban. Les démarches allaient prendre quelques jours. N’importe, je profitais de mon séjour pour tisser des liens avec les Jésuites de l’Université Saint- Joseph qui m’accueillirent à bras ouverts.

Je succombais aux charmes de Beirut, plus chaleureuse que l’austère Jérusalem d’où je venais. La ville, en apparence du moins, semblait étrangère aux avatars qui découlaient du conflit israélo- arabe. Un jésuite que j’avais connu à Montréal et qui faisait un stage à l’Université St-Joseph de Beirut, m’accompagna dans mes démarches auprès de l’ambassade du Canada pour le renouvellement de mon passeport. Dans mon enthousiasme, je ne prêtais guère attention à l’admonition du vice-consul sur les questionnements qu’allait immanquablement susciter un passeport dépouillé, certes, de toute trace de mon séjour en Israël, mais étonnamment muet sur le visa d’entrée au Liban qui avait été apposé sur mon premier document de voyage.

Je cachais mal mon impatience de retourner à Jérusalem pour poursuivre mes recherches à l’École Biblique et c’est à regret, faute de temps, que je renonçai à visiter de Bikfaya, village libanais sis à une demi-heure de Beirut, site que les Jésuites de, Université avaient choisi pour y dispenser des cours d’arabe. Devant l’insistance de Frank, j’acceptai tout de même de me rendre à Zahlé dans la Bekaa.

La nuit tombe sur Beirut. Je suis à l’aéroport. Fébrile, inquiet. Je repasse dans ma tête les explications que je devrai sans doute fournir à l’officier qui scrutera en vain mon passeport en quête d’un visa d’entrée qui ne s’y trouve pas. Sourire. Je me détends. Au lieu de m’interroger sur mes liens présumés avec Israël, désignés sous le vocable d’entité sioniste dans certains médias, ilm’informe que l’aéroport de Kalendia qui dessert Jérusalem est fermé en raison de l’anniversaire du roi Hussein de Jordanie. Comble de gentillesse, il m’offre de passer la nuit dans les bureaux de la sécurité de l’aéroport pour faciliter ma présence sur le vol du lendemain matin aux petites heures.

Retour à Jérusalem. Au sortir de l’avion, je crus identifier l’un des deux officiers jordaniens qui m’avaient signifié mon expulsion. Je passai inaperçu. Je retrouvais ma chambre et l’ébauche du mémoire de recherche requis pour l’obtention du diplôme que je postulais. Mes condisciples m’accueillirent comme un revenant et eurent vite fait de m’inviter au voyage d’étude en Égypte organisé par l’École sous et prévu pour le mois décembre. Je devais remettre mon passeport à la direction de l’École en vue d’obtenir le visa requis par l’Égypte. Force me fut de constater avec stupeur que l’ambassade égyptienne de Beirut avait approuvé les visas de mes condisciples dans un temps record mais que le visa sollicité n’apparaissait sur aucune des pages de mon nouveau passeport. Les pessimistes crurent que je devais figurer sur une liste noire. Plus optimiste, je crus à l’erreur. Je m’envolais pour l’Égypte.

On m’attendait. Du haut de la passerelle de débarquement, on officier m’interpelle. Il jette un coup d’œil sur mon passeport et me prie de le suivre. On m’interroge poliment sur mes antécédents. On exige que je fournisse une adresse fixe au Caire. Répétition du scénario de Beirut. Je donne l’adresse du Collège de la Sainte Famille dirigé par les Jésuites qui comptaient dans leur rang un Canadien dont je pus fort heureusement fournir le nom.

Je n’eus guère de peine à trouver le Collège des Jésuites, sis dans le quartier Fagala près d’une importante gare ferroviaire. Devant mon étonnement de voir accrochées des photos du président Nasser accrochées dans tous les coins et recoins de l’institution, mes hôtes m’invitèrent à faire preuve de discrétion en m’abstenant de toute remarque qui aurait pu être interprétée comme une critique du régime en place. Qui aurait pu prévoir, à cette époque, que l’initiative du président Anouar el- Sadate allait déboucher en 1979 sur un accord de paix entre l’Égypte et l’État juif encore en vigueur aujourd’hui ?

J’avais rejoint mes compagnons de voyage. Nous fîmes l’expérience de bains de foules étourdissants. Grisés par la visite des Pyramides et, au terme d’une longue nuit de train vers Louxor, nous allions découvrir la splendeur de l’architecture monumentale de l’Égypte ancienne. Quel contraste avec la modestie et la sobriété des vestige mis à jour dans l’ancienne Palestine !

Nous n’étions pas au terme de nos découvertes. Guidés par nos maîtres accompagnateurs, nous partîmes en caravane pour Suez et le désert du Sinaï. Au terme d’une nuit grelottante dans les cellules du Monastère de Sainte Catherine sis au pied du Djebel Mousa, nous entreprîmes l’ascension de cette montagne que la tradition associe à la révélation qui scella le destin des religions monothéistes. Nul n’aurait pu imaginer que des chercheurs seraient en mesure, un jour, de déceler des similarités de structure entre le texte du décalogue et les traités de suzeraineté hittites en vigueur à l’époque de Ramsès II.

Hiver 64. Il nous fut donné de voir une fine neige recouvrir le Mont des Oliviers. Les cours avaient repris à l’école Biblique. Le cycle presque infernal de la visite des sites historiques et archéologiques s’allongeait : Jéricho, Qumran, Madaba, le désert à l’est d’Amman, Petra la nabatéenne endeuillée par la mort des membres d’une expédition française qui n’avaient pas pris en compte la force impétueuse et imprévisible d’un torrent nourri par les pluies venues des montagnes environnantes.

Le passé ne nous laissait pas indifférents aux richesses de la culture arabe dont se nourrissaient nos hôtes jordaniens. Dans l’antique théâtre romain d’Amman, il nous fut donné de succomber au charme de la voix puissante et onctueuse d’Oum Kalthoum, la super vedette égyptienne.

C’est à Irbid, sise non loin de la frontière syrienne, que j’eus vent de la prochaine tournée archéologique que l’École prévoyait réaliser en Syrie avec l’arrivée du printemps. Ma décision était déjà prise, dictée par la plus élémentaire prudence. Fort de l’appui d’un professeur de l’École et grâce au concours de mes amis du consulat britannique, j’avais obtenu, contre toute espérance, le laissez-passer qui me permettait de franchir la ligne de démarcation des secteurs ouest et est de Jérusalem.

Ma vie avait changé. Je pouvais désormais, dans la même journée, rencontrer des amis à Ramallah en matinée, assister à une leçon du professeur Chaim Rabin à l’Université Hébraïque de Jérusalem en après-midi puis regagner ma chambre à l’École Biblique pour la nuit.

Je profitai du séjour de mes condisciples en Syrie pour franchir la ligne de démarcation entre les deux secteurs de Jérusalem. Mon projet, que je caressais depuis longtemps, était de faire l’expérience de la vie au kibboutz. Je pris la direction de la Galilée et arrivais en fin d’après-midi à l’improviste au kibboutz Kinneret non loin du Jourdain. Je savais qu’il avait été fondé en 1913.

Le secrétaire du kibboutz ne parut guère étonné lorsque, à sa demande, je répondis que mon adresse fixe était en Jordanie. Je reçus mon affectation sur-le-champ : la fertilisation des palmiers- dattiers, « lehafrot et hatemarim », me dit-il en hébreu. J’essayai, mais en vain, de rivaliser de vitesse avec mes cotravailleurs qui, une fois parvenus au sommet d’un palmier, dédaignaient, pour en redescendre, l’échelle contre laquelle je me tenais arc-bouté. Ils passaient directement d’un palmier à l’autre. Interrogés sur leur prouesse, certains d’entre eux, dans le but de ménager mon orgueil, m’expliquèrent qu’ils avaient servi dans le corps des parachutistes de Tsahal. C’était sans compter avec les épines. Autant de morsures sanguinolentes contre lesquelles mes gants offraient une protection toute relative. Je réclamai une nouvelle affectation plus terre à terre. Mon vœu fut exaucé. Je me retrouvai avec les vaches, chargé de la propreté de l’étable.

Somme toute, je sortis ragaillardi de l’expérience du kibboutz. Aujourd’hui encore, c’est avec émotion que je me remémore les soirées passées en compagnie des familles du kibboutz et des jeux que je partageais avec les enfants, jeunes et vieux. Mais il me fallait rentrer à Jérusalem pour terminer mon mémoire de recherche car l’année scolaire tirait à sa fin.

Tout au long de mes recherches, j’avais pu compter sur la compétence et l’expérience du Père Raymond Tournay, qui entretenait des rapports cordiaux avec des universitaires de part et d’autre de la ligne de démarcation, à Amman aussi bien qu’à Jérusalem. Mon mémoire accepté, je pouvais désormais afficher l’attestation que me conférait le conseil des professeurs de l’École Biblique et Archéologique Française de Jérusalem.

Pour rentrer à Cincinnati, en passant par Montréal, je devais obligatoirement m’envoler de Tel Aviv, mon point d’arrivée. C’était sans compter avec le refus catégorique que m’opposa l’officier jordanien qui m’accueillit froidement avec mes bagages au poste de sécurité de la ligne de démarcation, que j’avais plusieurs fois franchie en toute impunité. Je devais, selon lui, quitter la Jordanie à partir d’un pays ami et reconnu par la Jordanie.

La solution passait par Beirut, Baghdad, et Téhéran, desservie, à cette époque, par la compagnie israélienne El Al. La perspective d’un nouveau séjour dans la capitale libanaise me souriait. L’escale à Baghdad m’excitait et m’inquiétait à la fois. Il m’avait été facile de déchiqueter les étiquettes des vêtements achetés en Israël. Mais mon passeport « POUR ISRAËL SEULEMENT », dissimulé sous mes vêtements, allait-il échapper à la vigilance de la sécurité irakienne ? L’officier qui m’interrogea parut rassuré quand, en réponse à sa question, je lui annonçais que j’étais l’invité de l’Université Al Hikma, alors sous la gouverne de Jésuites de la Nouvelle Angleterre.

C’était la nuit. Une chaleur torride. La route qui menait à l’Université longeait ou traversait, je ne saurais dire, une base de l’armée de l’air de l’armée irakienne, comme j’allais bientôt le découvrir.

Le taxi qui m’emmenait dut s’arrêter pour une vérification de routine. L’officier jeta un regard inquisiteur sur l’intérieur de la voiture mais m’épargna la fouille que j’appréhendais. Ce scénario allait se répéter lors de mes déplacements dans les jours qui suivirent.

L’Irak traversait une période d’incertitude politique alimentée par des coups d’état et des rumeurs d’insurrection. Mes hôtes, que je rencontrais le midi sur la terrasse de leur résidence, ne cachaient pas leur inquiétude et m’exhortaient à la prudence dans mes allées et venues. Parfois, nous avions peine à nous entendre, car nos voix étaient couvertes par le bruit assourdissant des avions de combat de la base militaire voisine.

Je rêvais de partir à la découverte des vestiges de l’antique civilisation suméro-babylonienne. Pressé par le temps, je renonçais à entreprendre la tournée des musées de la capitale. Je voulais à tout prix voir Babylone et les vestiges archéologiques de cette ville fondée vers le milieu du troisième millénaire av J-.C. sur un bras de l’Euphrate à environ une heure au sud de Bagdad.

Je fis la route en compagnie d’une américaine d’origine irakienne rencontrée dans une agence de tourisme. Comme moi, elle était à la recherche d’un guide compétent. Devant la monumentale Porte d’Ishtar, l’une des huit voies qui menaient à la cité antique, je me surpris à me remémorer les formules lapidaires des articles du Code de Hammourabi que mes condisciples et moi-même étions appelés à déchiffrer sous la férule impitoyable de l’assyriologue Julius Lewy. C’est à l’empereur perse Cyrus, que revint le mérite, par décret, de permettre le retour des exilés dans le royaume de Judée et de restaurer le culte juif sur le Mont du Temple à Jérusalem.

La solitude me pesait. Pendant le jour, j’errais dans les rues de Bagdad à la recherche de repères familiers. Mais en vain. Comme leurs ancêtres, les Juifs furent pressés sinon forcés de quitter l’Irak. Ils mirent le cap sur Israël. On estime leur nombre à plus de 120,000. C’était dans les années qui suivirent la création de l’État juif.

Mes hôtes Jésuites me raccompagnèrent à l’aéroport. Ils ne se doutaient guère que l’université qu’ils avaient fondée serait fusionnée quelques années plus tard avec la Bagdad University et que tout le personnel américain serait expulsé de l’Irak.

C’est sur les ailes de la Iraki Airways que je m’envolai vers Téhéran. La nuit était tombée, je crus bon d’attendre au lendemain pour me présenter à l’École secondaire Don Bosco (Andisheh Highschool) où j’allais trouver gîte et sécurité à un prix abordable. L’École, située au nord de Téhéran, était dirigée par les Pères salésiens italiens. Elle comprenait un pensionnat et accueillait des étudiants d’origines et de religions diverses.

Je profitais des allée et venues de mes hôtes pour partir à la découverte de Téhéran. Une fois seul, j’arpentais pendant des heures l’immense bazar de la ville. Un jour, mes hôtes me proposèrent de les accompagner dans un musée de la capitale où le Shah d’Iran devait faire une apparition. Peine perdue. Le Shah manqua à l’appel.

La chaleur était accablante. La nuit, en quête de quelques rares bouffées d’air frais, je gravissais un escalier mal éclairé pour accéder à la terrasse de la résidence. J‘y étais rarement seul. Une nuit, un membre de la direction de l’École me proposa d’accompagner un groupe d’étudiants juifs qui partaient, tôt le matin, pour un séjour dans une colonie de vacances sur les bords de la mer Caspienne, près de Chalus. Un rêve !

L’autocar nous attendait. J’avais fait mes bagages à la hâte. L’atmosphère était à la fête. Des parents, émus au moment de la séparation, regagnaient leur voiture la larme à œil.

Un décor féerique à travers la majestueuse chaîne de l’Elborz nous laissait bouche bée. Une semaine plus tard, dans la voiture qui me ramenait à Téhéran, je tentais, non sans effroi, de mesurer la profondeur des gouffres qui s’offraient à ma vue à chaque tournant de la route. Je n’oublie ni l’atmosphère joyeuse qui animait les vacanciers ni les dégustations de caviar qui m’étaient offertes lors de mes tournées dans les environs de Chalous.

Isfahan, la moitié de l’univers, selon un dicton persan. Les informations, toutes livresques, dont je disposais à ma descente de l’avion ne m’avaient guère préparé à apprécier l’éblouissante beauté de cette ville royale. Je concentrais mes visites sur l’immense Place Naqsh-Jahan, en admiration devant ses mosquées et ses mosaïques ouvragées.

Un incident, sans doute anecdotique, me revient en mémoire. Au moment de prendre place dans le taxi que j’avais retenu pour rentrer à l’hôtel, deux jeunes hommes s’engouffrèrent dans la voiture. Ils me proposèrent, contre rémunération, une visite nocturne d’Isfahan. J’hésitais. Soudainement, je remarquais un individu coiffé d’un chapeau à large bord qui gesticulait dansl’embrasure d’un passage mal éclairé. Je crus comprendre qu’il m’invitait à décliner l’offre des deux hommes. Je partis à sa recherche mais il avait disparu dans l’obscurité d’un couloir où je n’osais m’aventurer.

À Chiraz, dernière étape de mon périple iranien, je me trouvais confronté à un dilemme douloureux : admirer les mausolées et les jardins qui confèrent une splendeur inégalée à cette ancienne capitale ou partir à la découverte de Persépolis, ce site grandiose, un joyau du patrimoine mondial. J’optais pour la visite de Persepolis que l’on peut atteindre en moins d’une heure à environ 70km de Chiraz. Ancienne capitale de l ‘empire achéménide, le site fut édifié vers la fin du 6ième siècle par Darius premier, le Dariawesh du Livre de Daniel. Je mis deux bonnes journées à arpenter ce site immense, étonné, au moment de mon passage, de n’y trouver qu’un nombre relativement restreint de visiteurs. Ou étais-je victime d’une illusion, vu l’immensité des lieux?

L’heure du départ avait sonné. De retour à Téhéran, je m’envolais pour Tel Aviv sur un vol de la compagnie El Al. Un vol banal à cette époque, impensable au moment où j’écris ces lignes. La solution du conflit israélo-palestinien paraissait bien lointaine sinon improbable quand j’ai entrepris le périple décrit ci-haut. Cinquante-sept ans plus tard, force est d’admettre qu’un accord de paix n’est pas encore à portée de la main. Certes des états arabes ont signé des accords de paix avec l’État juif mais n’ont pu faire taire les armes entre les parties au conflit. Jérusalem apparaît comme un microcosme où sont réunis tous les ingrédients des guerres ou de la paix à venir. Pour que le discours de la paix s’impose, les dirigeants palestiniens devront renoncer aux menaces incendiaires voire génocidaires inspirées du djihadisme.

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